VideoBar

Este contenido todavía no está preparado para las conexiones cifradas.

martes, 4 de abril de 2017

Arsène Lupin (Français) (Maurice Leblanc, Francis de Croisset)

Arsène Lupin
Maurice Leblanc, Francis de Croisset

Resultado de imagen de Arsène Lupin Francis de Croisset 


Pièce en quatre actes
1908
PERSONNAGES


DUC DE CHARMERACE, 28 ans

MM. André Brûlé.

GUERCHARD

Escoffier.

GOURNAY-MARTIN

Bullier.

LE JUGE D’INSTRUCTION

André Lefaur.

CHAROLAIS PÈRE

Bénédict.

BERNARD CHAROLAIS, 17 ans

Félix Ander.

BOURSIN, agent de la sûreté

Clément.

LE COMMISSAIRE

Narbal.

FIRMIN, garde-chasse

Térof.

DIEUSY agent de la sûreté

Bosc.

BONAVENT agent de la sûreté

Bertic.

JEAN, chauffeur

Chartrette.

L’AGENT DE POLICE, en tenue

Ragoneau.

DEUXIÈME FILS CHAROLAIS

Rousseau.

TROISIÈME FILS CHAROLAIS

 

ALFRED, domestique

Marseille.

LE SERRURIER

Marius.

LE GREFFIER

Tribois.

SONIA KRICHNOFF, 22 ans, demoiselle de compagnie

 Mme Duluc.

GERMAINE, fille de Gournay-Martin

Jeanne Rosny.

VICTOIRE

Germaine Éty.

MARIE amie de Germaine

Cézanne.

JEANNE amie de Germaine

 Maud Gauthier.

IRMA, femme de chambre

 Brizac.
Arsène Lupin a été joué la première fois le 28 octobre 1908 sur la scène de l’Athénée.
ACTE PREMIER
Grand hall de château. Grande baie vitrée dans le fond donnant sur une terrasse et sur un parc. Portraits historiques. La place d’un de ces portraits est occupée par une tapisserie. Porte à droite et à gauche. Piano.
Sonia est seule, elle fait des adresses. Dehors, jouant au tennis, Germaine et deux amies. On entend leurs cris : Trente ! Quarante !… Play ?… etc.
Scène première
SONIA, puis GERMAINE, ALFRED, JEANNE, MARIE.
SONIA, seule, lisant. D’un ton pensif.
M. Gournay-Martin a l’honneur de vous faire part du mariage de sa fille Germaine avec le duc de Charmerace… Avec le duc de Charmerace !
Voix de Germaine.
Sonia ! Sonia ! Sonia !
SONIA
Mademoiselle ?
GERMAINE
Le thé ! Commandez le thé !
SONIA
Bien, Mademoiselle. (Elle sonne. Au domestique qui entre :) Le thé.
ALFRED
Pour combien de personnes, Mademoiselle ?
SONIA
Pour quatre, à moins que… Est-ce que M. Gournay-Martin est rentré ?
ALFRED
Oh ! non, Mademoiselle, il est allé déjeuner à Rennes avec l’auto, cinquante kilomètres. Monsieur ne sera pas ici avant une bonne heure.
SONIA
Et M. le duc ? Il n’est pas rentré de sa promenade à cheval ?
ALFRED
Non, Mademoiselle.
SONIA
Tout est emballé ? Vous partez tous aujourd’hui ?
ALFRED
Oui, Mademoiselle.
(Sort Alfred.)
SONIA, reprenant lentement.
Monsieur Gournay-Martin a l’honneur de vous faire part du mariage de sa fille Germaine avec le duc de Charmerace.
GERMAINE, entrant vite, sa raquette à la main.
Eh bien, qu’est-ce que vous faites ? Vous n’écrivez pas ?
SONIA
Si… si…
MARIE, entrant presque aussitôt.
Ce sont des lettres de faire-part tout ça ?
GERMAINE
Oui, et nous n’en sommes qu’à la lettre V.
JEANNE, lisant.
Princesse de Vernan, duchesse de Vauvineuse… Marquis et marquise… Ma chère, vous avez invité tout le faubourg Saint-Germain.
MARIE
Vous ne connaîtrez pas beaucoup de monde à votre mariage.
GERMAINE
Je vous demande pardon, mes petites, Mme de Relzières, la cousine de mon fiancé, a donné un thé l’autre jour dans son château. Elle m’a présenté la moitié de Paris, du Paris que je suis appelée à connaître et que vous verrez chez moi.
JEANNE
Mais nous ne serons plus dignes d’être vos amies, quand vous serez la duchesse de Charmerace.
GERMAINE
Pourquoi ? (à Sonia) Sonia ! Surtout n’oubliez pas Veauléglise, 33, rue de l’Université (elle répète), 33, rue de l’Université.
SONIA
Veauléglise… a… u… ?
GERMAINE
Comment ?
SONIA
Duchesse de Veauléglise… v. a. u. ?
GERMAINE
Non, avec un e.
JEANNE
Comme veau.
GERMAINE
Ma chère, c’est une plaisanterie bien bourgeoise (à Sonia), attendez, ne fermez pas l’enveloppe (d’un ton réfléchi). Je me demande si Veauléglise mérite une croix, une double croix, ou une triple croix.
JEANNE et MARIE
Comment ?
GERMAINE
Oui, la croix simple signifie l’invitation à l’église, double croix invitation au mariage et au lunch, et triple croix, invitation au mariage, au lunch et à la soirée de contrat. Votre avis ?
JEANNE
Mon Dieu, je n’ai pas l’honneur de connaître cette grande dame.
MARIE
Moi non plus.
GERMAINE
Moi non plus, mais j’ai là le carnet de visite de feu la duchesse de Charmerace, la mère de Jacques. Les deux duchesses (accentuant le mot) étaient en relation ; de plus la duchesse de Veauléglise est une personne un peu rosse, mais fort admirée pour sa piété : elle communie trois fois par semaine.
JEANNE
Alors, mettez-lui trois croix.
MARIE
À votre place, ma chérie, avant de faire des gaffes, je demanderais conseil à mon fiancé. Il connaît ce monde-là, lui.
GERMAINE
Ah ! là ! là ! mon fiancé ! ça lui est bien égal. Ce qu’il a changé depuis sept ans ! Il ne prenait rien au sérieux alors. Tenez, il y a sept ans, s’il est parti pour faire une expédition au pôle Sud, c’était uniquement par snobisme… enfin, quoi, un vrai duc !
JEANNE
Et aujourd’hui ?
GERMAINE
Ah ! aujourd’hui, il est pédant, le monde l’agace et il a l’air grave.
SONIA
Il est gai comme un pinson.
GERMAINE
Il est gai quand il se moque des gens, mais à part ça il est grave.
JEANNE
Votre père doit être ravi de ce changement ?
GERMAINE
Oh ! naturellement ! Papa s’appellera toujours M. Gournay-Martin. Non, quand je pense que papa déjeune aujourd’hui à Rennes avec le ministre, dans le seul but de faire décorer Jacques !…
MARIE
Eh bien, la Légion d’honneur, c’est beau cela.
GERMAINE
Ma pauvre petite, c’est bien… rue du Sentier, mais ça ne va pas avec un duc ! (S’arrêtant près du piano.) Tiens, cette statuette, pourquoi est-elle ici ?
SONIA, étonnée.
En effet, quand nous sommes entrées, elle était là, à sa place habituelle…
GERMAINE, au domestique qui entre avec le thé.
Alfred, vous êtes venu dans le salon pendant que nous étions dehors ?
ALFRED
Non, Mademoiselle.
GERMAINE
Mais quelqu’un est entré ?
ALFRED
Je n’ai entendu personne, j’étais dans l’office.
GERMAINE
C’est curieux. (À Alfred qui va pour sortir.) Ah ! Alfred on n’a pas encore téléphoné de Paris ?
ALFRED
Pas encore, Mademoiselle.
(Il sort.)
Sonia sert le thé aux jeunes filles.
GERMAINE
On n’a pas encore téléphoné. C’est très embêtant. Ça prouve qu’on ne m’a pas envoyé de cadeaux aujourd’hui.
SONIA
C’est dimanche, les magasins ne font pas de livraisons ce jour-là.
JEANNE
Le beau duc ne vient pas goûter ?
GERMAINE
Mais si, je l’attends à quatre heures et demie. Il a dû sortir à cheval avec les deux frères du Buit. Les du Buit viennent goûter ici.
MARIE
Il est sorti à cheval avec les du Buit ? Quand ça ?
GERMAINE
Mais cet après-midi.
MARIE
Ah ! non… Mon frère est allé après déjeuner chez les du Buit pour voir André et Georges. Ils étaient sortis depuis ce matin en voiture, et ils ne devaient rentrer que tard dans la soirée.
GERMAINE
Tiens, mais… qu’est-ce qu’il m’a raconté ?
IRMA, entrant.
On est là de Paris, Mademoiselle.
GERMAINE, vivement.
Chic, c’est le concierge ?
IRMA
C’est Victoire, la femme de charge.
GERMAINE, au téléphone.
Allô, c’est vous Victoire… Ah ! on a envoyé quelque chose… Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Un coupe-papier… encore ! Et l’autre ? Un encrier Louis XVI, encore… Oh ! là ! là ! De qui ? (avec fierté) Comtesse de Rudolphe et baron de Valéry… oui et c’est tout ? Non, c’est vrai ? (à Sonia) Sonia, un collier de perles ! (au téléphone) Il est gros ? les perles sont grosses ? Oh ! mais c’est épatant ! Qui a envoyé ça… (désappointée) Oh ! oui, un ami de papa. Enfin, c’est un collier de perles… Fermez les portes, n’est-ce pas ? et serrez-le dans l’armoire secrète… Oui, merci ma bonne Victoire, à demain (à Jeanne et Marie). C’est inouï, les relations de papa me font des cadeaux merveilleux et tous les gens chics m’envoient des coupe-papier. Il est vrai que Jacques est au-dessous de tout. C’est à peine si dans le faubourg on sait que nous sommes fiancés.
JEANNE
Il ne fait aucune réclame ?
GERMAINE
Vous plaisantez, mais c’est que c’est vrai. Sa cousine, Mme de Relzières me le disait encore l’autre jour au thé qu’elle a donné en mon honneur, n’est-ce pas Sonia ?
JEANNE, bas à Marie.
Elle en a plein la bouche de son thé.
MARIE
À propos de Mme de Relzières, vous savez qu’elle est aux cent coups. Son fils se bat aujourd’hui.
SONIA
Avec qui ?
MARIE
On ne sait pas, elle a surpris une lettre des témoins…
GERMAINE
Je suis tranquille pour Relzières. Il est de première force à l’épée, il est imbattable.
JEANNE
Il était intime avec votre fiancé, autrefois ?
GERMAINE
Intime. C’est même par Relzières que nous avons connu Jacques.
MARIE
Où ça ?
GERMAINE
Dans ce château.
MARIE
Chez lui, alors ?
GERMAINE
Oui. Est-ce drôle, la vie ! Si quelques mois après la mort de son père, Jacques ne s’était pas trouvé dans la dèche et obligé, pour les frais de son expédition au pôle Sud, de bazarder ce château ; si papa et moi, nous n’avions pas eu envie d’avoir un château historique, et enfin, si papa n’avait pas souffert de rhumatismes, je ne m’appellerais pas dans un mois la duchesse de Charmerace.
JEANNE
Quels rapports ont les rhumatismes de votre père ?
GERMAINE
Un rapport direct. Papa craignait que ce château ne fût humide. Pour prouver à papa qu’il n’avait rien à craindre, Jacques, en grand seigneur, lui a offert l’hospitalité, ici, à Charmerace pendant trois semaines ; par miracle papa s’y est guéri de ses rhumatismes. Jacques est tombé amoureux de moi ; papa s’est décidé à acheter le château, et moi, j’ai demandé la main de Jacques.
MARIE
Mais vous aviez seize ans ?
GERMAINE
Oui, seize ans, et Jacques partait pour le pôle Sud.
JEANNE
Alors ?
GERMAINE
Alors, comme papa trouvait que j’étais beaucoup trop jeune pour me marier, j’ai promis à Jacques d’attendre son retour. Seulement, entre nous, si j’avais su qu’il devait rester si longtemps au pôle Sud…
MARIE
C’est vrai. Partir pour trois ans, et rester sept ans là-bas.
JEANNE
Toute votre belle jeunesse…
GERMAINE, piquée.
Merci…
JEANNE
Dame ! Vous avez vingt-trois ans, c’est d’ailleurs la fleur de l’âge.
GERMAINE
Vingt-trois ans à peu près… Enfin, j’ai eu tous les malheurs, le duc est tombé malade, on l’a soigné à Montevideo. Une fois bien portant, comme personne n’est plus entêté que lui, il a voulu reprendre son expédition, il est parti pour deux ans, et brusquement plus de nouvelles, plus aucune nouvelle. Vous savez que pendant six mois nous l’avons cru mort ?
SONIA
Mort ! Mais vous avez dû être très malheureuse ?
GERMAINE
Ah ! ne m’en parlez pas. Je n’osais plus mettre une robe claire.
JEANNE, à Marie.
C’est un rien.
GERMAINE
Heureusement, un beau jour, les lettres ont réapparu, il y a trois mois un télégramme a annoncé son retour et, enfin, depuis deux mois, le duc est revenu.
JEANNE, à part, imitant le ton affecté de Germaine.
Le duc !
MARIE
C’est égal. Attendre un fiancé pendant près de sept ans, quelle fidélité !
JEANNE
L’influence du château.
GERMAINE
Comment ?
JEANNE
Dame ! Posséder le château de Charmerace et s’appeler mademoiselle Gournay-Martin, ça n’est pas la peine.
MARIE, sur un ton de plaisanterie.
N’empêche, que d’impatience, mademoiselle Germaine, pendant ces sept ans, a failli se fiancer avec un autre.
(Sonia se retourne.)
JEANNE, sur le même ton.
Qui n’était que baron.
SONIA
Comment ! c’est vrai, Mademoiselle ?
JEANNE
Vous ne saviez pas, mademoiselle Sonia ? Mais oui, avec le cousin du duc, précisément, Monsieur de Relzières. Baronne de Relzières, c’était moins bien.
SONIA
Ah !
GERMAINE, sur le même ton.
Mais étant le cousin et le seul héritier du duc, Relzières aurait relevé le titre et les armes, et j’aurais été tout de même duchesse, mes petites.
JEANNE
Évidemment, c’était l’important. Sur ce, je me sauve, ma chérie.
GERMAINE
Déjà ?
JEANNE, avec emphase.
Oui, nous avons promis à la vicomtesse de Grosjean de lui faire un bout de visite. (Négligemment.) Vous connaissez la vicomtesse de Grosjean ?
GERMAINE
De nom. Papa a connu son mari à la Bourse quand il s’appelait encore simplement monsieur Grosjean. Papa, lui, a préféré garder son nom intact.
JEANNE, sortant, à Marie.
Intact. C’est une façon de parler. Alors, à Paris ? Vous partez toujours demain ?
GERMAINE
Oui, demain.
MARIE, l’embrassant.
À Paris, n’est-ce pas ?
GERMAINE
Oui, à Paris.
(Sortent les deux jeunes filles.)
ALFRED, entrant.
Mademoiselle, il y a là deux messieurs ; ils ont insisté pour voir Mademoiselle.
GERMAINE
Ah oui, messieurs du Buit.
ALFRED
Je ne sais pas, Mademoiselle.
GERMAINE
Un monsieur d’un certain âge et un plus jeune ?
ALFRED
C’est cela même, Mademoiselle.
GERMAINE
Faites entrer.
ALFRED
Mademoiselle n’a pas d’ordres pour Victoire ou pour les concierges de Paris ?
GERMAINE
Non. Vous partez tout à l’heure ?
ALFRED
Oui, Mademoiselle, tous les domestiques… par le train de sept heures. Et il est bien de ce pays-ci : on n’est rendu à Paris qu’à neuf heures du matin.
GERMAINE
Tout est emballé ?
ALFRED
Tout. La charrette a déjà conduit les gros bagages à la gare. Ces messieurs et ces demoiselles n’auront plus qu’à se préoccuper de leurs valises.
GERMAINE, à la porte.
Parfait. Faites entrer messieurs du Buit (Il sort.) Oh !
SONIA
Quoi ?
GERMAINE
Un des carreaux de la baie a été enlevé, juste à la hauteur de l’espagnolette, on croirait qu’il a été coupé.
SONIA
Tiens ! Oui, juste à la hauteur de l’espagnolette.
GERMAINE
Est-ce que vous vous en étiez aperçue ?
SONIA
Non ! Mais il doit y avoir des morceaux par terre, et… (À Germaine.) Mademoiselle, deux messieurs…
GERMAINE
Ah ! Bonjour, messieurs du B… Hein ? (Elle aperçoit devant elle Charolais et son fils. Un silence embarrassé.) Pardon, Messieurs, mais, qui êtes-vous ?
Scène II
LES MÊMES, CHAROLAIS PÈRE ET FILS
CHAROLAIS PÈRE, avec une bonhomie souriante.
Monsieur Charolais… Monsieur Charolais… ancien brasseur, chevalier de la Légion d’honneur, propriétaire à Rennes. Mon fils, un jeune ingénieur. (Le fils salue.) Nous venons de déjeuner ici, à côté, à la ferme de Kerlor ; nous sommes arrivés de Rennes ce matin ; nous sommes venus tout exprès…
SONIA, bas à Germaine
Faut-il leur servir du thé ?
GERMAINE, bas à Sonia. Ah ! non, par exemple. (À Charolais.) Vous désirez, Messieurs ?
CHAROLAIS PÈRE
Nous avons demandé monsieur votre père, on nous a dit qu’il n’y avait que mademoiselle sa fille. Nous n’avons pas résisté au plaisir…
(Tous deux s’assoient. Germaine et Sonia se regardent interloquées.)
CHAROLAIS, fils, à son père
Quel beau château, papa !
CHAROLAIS
Oui, petit, c’est un beau château. (Un temps. À Germaine et Sonia.) C’est un bien beau château, Mesdemoiselles.
GERMAINE
Pardon, Messieurs, mais que désirez-vous ?
CHAROLAIS
Voilà. Nous avons vu dans l’Éclaireur de Rennes que monsieur Gournay-Martin veut se défaire d’une automobile. Mon fils me dit toujours : « Papa, je voudrais une auto qui bouffe les côtes », comme qui dirait une soixante-chevaux.
GERMAINE
Nous avons une soixante-chevaux, mais elle n’est pas à vendre ; mon père s’en est même servi aujourd’hui.
CHAROLAIS
C’est peut-être l’auto que nous avons vue devant les communs.
GERMAINE
Non, celle-là est une trente-quarante, elle est à moi. Mais si monsieur votre fils, comme vous dites, aime bouffer les côtes, nous avons une cent-chevaux dont mon père désire se défaire. Tenez, Sonia, la photographie doit être là.
(Toutes deux cherchent sur la table. Pendant ce temps Charolais fils s’est emparé d’une petite statuette.)
CHAROLAIS père, à mi-voix.
Lâche ça, imbécile.
(Germaine se retourne et tend la photo.)
CHAROLAIS père.
Ah ! la voilà. Ah ! ah ! Une cent-chevaux. Eh bien, nous pouvons discuter cela. Quel serait votre dernier prix ?
GERMAINE
Je ne m’occupe pas du tout de ces questions-là, Monsieur. Revenez tout à l’heure, mon père sera rentré de Rennes, vous vous arrangerez avec lui.
CHAROLAIS
Ah !… Alors, nous reviendrons tout à l’heure. (Saluant.) Mesdemoiselles, mes civilités.
(Ils sortent avec des saluts profonds.)
Scène III
GERMAINE, SONIA, GERMAINE
Eh bien, en voilà des types ! Enfin, s’ils achètent la cent-chevaux, papa sera rudement content… C’est drôle que Jacques ne soit pas encore là. Il m’a dit qu’il serait ici entre quatre heures et demie et cinq heures.
SONIA
Les du Buit ne sont pas venus non plus… mais il n’est pas encore cinq heures.
GERMAINE
Oui, au fait, les du Buit ne sont pas venus non plus ! (À Sonia.) Eh bien, qu’est-ce que vous faites ? Complétez toujours la liste des adresses en attendant.
SONIA
C’est presque fini.
GERMAINE
Presque n’est pas tout à fait. (Regardant la pendule.) Cinq heures moins cinq. Jacques en retard ! Ce sera la première fois.
SONIA, tout en écrivant.
Le duc a peut-être poussé jusqu’au Château de Relzières pour voir son cousin… bien qu’au fond je ne croie pas que le duc aime beaucoup monsieur de Relzières. Ils ont l’air de se détester.
GERMAINE
Ah ! Vous l’avez remarqué ? Maintenant, du côté de Jacques… il est si indifférent ! Pourtant il y a trois jours, quand nous avons été voir les Relzières, j’ai surpris Paul et le duc qui se querellaient.
SONIA, inquiète.
Vrai ?
GERMAINE
Oui, ils se sont même quittés très drôlement.
SONIA, vivement.
Mais ils se sont donné la main ?
GERMAINE, réfléchissant.
Tiens ! non.
SONIA, s’effarant.
Non ! mais alors ?
GERMAINE
Alors quoi ?
SONIA
Le duel… le duel de monsieur de Relzières…
GERMAINE
Oh ! Vous croyez ?
SONIA
Je ne sais pas, mais ce que vous me dites… L’attitude du duc ce matin… Cette promenade en voiture.
GERMAINE, étonnée.
Mais… Mais oui… c’est très possible… c’est même certain…
SONIA, très agitée.
C’est horrible… Pensez-vous, Mademoiselle… S’il arrivait quelque chose… Si votre fiancé…
GERMAINE, plus calme.
Ainsi, ce serait pour moi que le duc se battrait ?
SONIA
Et avec un adversaire de première force, vous l’avez dit, imbattable ! (Elle s’est dirigée vers la terrasse.) Que faire ? Et l’on ne peut rien… (Brusquement.) Ah ! Mademoiselle !
GERMAINE
Quoi ?
SONIA
Un cavalier, là-bas…
GERMAINE, accourant.
Oui… il galope…
SONIA, battant des mains.
C’est lui ! C’est lui !
GERMAINE
Vous croyez ?
SONIA
J’en suis sûre ! C’est lui !…
GERMAINE
Il arrive juste pour le thé ! Il sait que je n’aime pas attendre. Cinq heures moins une minute… Il m’a dit cinq heures tapant je serai là, et il sera là.
SONIA
Impossible, Mademoiselle, il faut qu’il fasse le tour du parc. Il n’y a pas de route directe. La rivière est là.
GERMAINE
Pourtant, il vient en droite ligne.
SONIA, inquiète.
Non, non, ce n’est pas possible.
GERMAINE
Il traverse la pelouse. Tenez, il va sauter… Regardez-le, Sonia.
SONIA
Mais c’est affreux ! (Se cachant les yeux.) Ah !
GERMAINE, criant.
Bravo ! ça y est ! Il a sauté ! Bravo, Jacques ! C’est un cheval de sept mille francs. Vite, une tasse de thé… Il était admirable en sautant. Ah ! un duc, voyez-vous ! Vous étiez là quand il m’a donné son dernier cadeau ?… Ce pendentif entouré de perles…
SONIA, regardant le pendentif dans son écrin.
Oui, merveilleux.
Scène IV
LES MÊMES, LE DUC
LE DUC, entrant et gaiement.
Si c’est pour moi, beaucoup de thé, très peu de crème et trois morceaux de sucre. (Regardant sa montre.) Cinq heures ! ça va bien.
GERMAINE
Vous vous êtes battu ?
LE DUC
Ah ! vous savez ?…
GERMAINE
Pourquoi vous êtes-vous battu ?
SONIA
Vous n’êtes pas blessé, monsieur le Duc ?
GERMAINE
Sonia je vous en prie, les adresses. (Au duc.) C’est pour moi ?
LE DUC
Ça vous ferait plaisir que ce fût pour vous ?
GERMAINE
Oui, mais ça n’est pas vrai, c’est pour une femme.
LE DUC
Si ça avait été pour une femme, ça n’aurait pu être que pour vous.
GERMAINE
Évidemment, ça ne pouvait pas être pour Sonia ni pour ma femme de chambre. Mais, peut-on savoir le motif ?
LE DUC
Oh ! Un motif puéril… J’étais de méchante humeur et Relzières m’avait dit un mot désagréable.
GERMAINE
Alors, mon cher, si ce n’était pas pour moi, ce n’était vraiment pas la peine.
LE DUC, taquin.
Oui, mais si j’avais été tué, on aurait dit : « Le duc de Charmerace a été tué pour Mlle Gournay-Martin. » Ç’aurait eu beaucoup d’allure.
GERMAINE
N’allez pas recommencer à m’agacer…
LE DUC
Non, non.
GERMAINE
Et Relzières, est-ce qu’il est blessé ?
LE DUC
Six mois de lit.
GERMAINE
Ah ! mon Dieu !
LE DUC
Ça lui fera beaucoup de bien… Il a une entérite… et pour l’entérite, le repos, c’est excellent. Ah ! nom d’un chien, ce sont des invitations, tout ça ?
GERMAINE
Ça n’est que la lettre V.
LE DUC
Et il y en vingt-cinq dans l’alphabet ! Mais vous allez inviter la terre entière, il faudra faire agrandir la Madeleine.
GERMAINE
Ce sera un mariage très bien, On s’écrasera ! Il y aura sûrement des accidents.
LE DUC
À votre place, j’en organiserais… Mademoiselle Sonia, voulez-vous être un ange ? Jouez-moi un peu de Grieg. Je vous ai entendue hier. Personne ne joue du Grieg comme vous.
GERMAINE
Pardon, mon cher, mais Mlle Krichnoff a à travailler.
LE DUC
Cinq minutes d’arrêt, quelques notes, je vous en prie.
GERMAINE
Soit, mais j’ai une chose très importante à vous dire.
LE DUC
Tiens ! au fait, moi aussi. J’ai là le dernier cliché que j’ai pris de vous et de Mlle Sonia. (Germaine hausse les épaules.) Avec vos robes claires en plein soleil, vous avez l’air de deux grandes fleurs.
GERMAINE
Oui, et vous trouvez que c’est important ?
LE DUC
C’est important comme tout ce qui est puéril. Tenez, admirez.
GERMAINE
Affreux ! Nous faisons des grimaces épouvantables.
LE DUC
Vous faites des grimaces, mais elles ne sont pas épouvantables. Mademoiselle Sonia, je vous fais juge… Les figures je ne dis pas… mais les silhouettes… Regardez le mouvement de votre écharpe…
GERMAINE, gravement.
Mon cher…
LE DUC
C’est vrai… La chose importante…
GERMAINE
Victoire a téléphoné, de Paris.
LE DUC
Ah ! Ah !
GERMAINE
Nous avons reçu un encrier Louis XVI et un coupe-papier.
LE DUC
Bravo !
GERMAINE
Et un collier de perles.
LE DUC
Bravo !
GERMAINE
Je vous dis un collier de perles, vous dites bravo. Je vous dis un coupe-papier, vous dites : bravo ! Vous n’avez vraiment pas le sentiment des nuances.
LE DUC
Pardon. Ce collier de perles est d’un ami de votre père, n’est-ce pas ?
GERMAINE
Oui, pourquoi ?
LE DUC
Mais l’encrier Louis XVI et le coupe-papier doivent être extrêmement gratin ?
GERMAINE
Oui. Eh bien ?
LE DUC
Eh bien, alors, ma petite Germaine, de quoi vous plaignez-vous ? Ça rétablit l’équilibre… On ne peut pas tout avoir.
GERMAINE
Vous vous fichez de moi.
LE DUC
Je vous trouve adorable.
GERMAINE
Jacques, vous m’agacez. Je finirai par vous prendre en grippe.
LE DUC, riant.
Attendez que nous soyons mariés. (Un temps. À Sonia qui regarde un portrait.) Vous regardez ce Clouet… Il a du caractère, n’est-ce pas ?…
SONIA
Oui, beaucoup. C’est un de vos ancêtres, n’est-ce pas ?
GERMAINE
Naturellement, tout ça, c’est des portraits d’ancêtres, il n’y a ici que des Charmerace, et papa a tenu à ce qu’on ne déplace aucun des portraits de cette salle.
LE DUC
Aucun, sauf le mien (Sonia et Germaine le regardent étonnées). Oui, à la place de cette tapisserie il y avait un portrait de moi, jadis. Qu’est-ce qu’il est devenu ?
GERMAINE
C’est une blague, n’est-ce pas ?
SONIA
C’est vrai, monsieur le Duc, vous n’êtes pas au courant ?
GERMAINE
Nous vous avons écrit tous les détails et envoyé tous les journaux. Il y a trois ans de cela. Vous n’avez donc rien reçu ?
LE DUC
Il y a trois ans… j’étais perdu dans les terres polaires.
GERMAINE
Mais c’est tout un drame, mon cher, tout Paris en a parlé. On l’a volé, votre portrait.
LE DUC
Volé ? Qui ça ?
GERMAINE
Tenez, vous allez comprendre. (Elle écarte la tapisserie. On voit écrit à la craie le nom d’Arsène Lupin.) Que dites-vous de cet autographe ?
LE DUC
Arsène Lupin.
SONIA
Il a laissé sa signature… il paraît que c’est ce qu’il fait toujours…
LE DUC
Ah ! qui ça ?
GERMAINE
Mais, Arsène Lupin ! Je pense que vous savez qui est Arsène Lupin ?
LE DUC
Ma foi non.
GERMAINE
On n’est pas pôle-sud à ce point-là ! Vous ne savez pas qui est Lupin ! le plus fantaisiste, le plus audacieux, le plus génial des filous.
SONIA
Depuis dix ans, il met la police aux abois. C’est le seul bandit qui ait pu dépister notre grand policier Guerchard.
GERMAINE
Enfin, quoi ! notre voleur national. Vous ne le connaissez pas ?
LE DUC
Pas même assez pour l’inviter au restaurant. Comment est-il ?
GERMAINE
Comment est-il ? Personne n’en sait rien. Il a mille déguisements. Il a dîné deux soirs de suite à l’Ambassade d’Angleterre.
LE DUC
Si personne ne le connaît, comment l’a-t-on su ?
GERMAINE
Parce que le second soir, vers dix heures, on s’est aperçu qu’un des convives avait disparu, et avec lui, tous les bijoux de l’Ambassadrice.
LE DUC
Hein ?
GERMAINE
Lupin a laissé sa carte avec ces simples mots : « Ce n’est pas un vol, c’est une restitution. Vous nous avez bien pris la collection Wallace. »
LE DUC
C’est une blague, n’est-ce pas ?
SONIA
Non, monsieur le Duc ! Et il a fait mieux. Vous vous souvenez de l’affaire de la banque Daray, l’épargne des petits.
LE DUC
Le financier qui avait triplé sa fortune au détriment d’un tas de pauvres diables, deux mille personnes ruinées ?
SONIA
Parfaitement. Eh bien, Lupin a dévalisé l’hôtel de Daray et lui a pris tout ce qu’il avait en caisse. Et il n’a pas gardé un sou de l’argent.
LE DUC
Qu’est-ce qu’il en a fait ?
SONIA
Il l’a distribué à tous les pauvres diables que Daray avait ruinés.
LE DUC
Mais c’est un grand philanthrope que votre Lupin.
GERMAINE
Oh ! pas toujours. Exemple : l’histoire arrivée à papa.
LE DUC
Ce vol-là n’est pas digne de votre héros. Mon portrait n’avait aucune valeur.
GERMAINE
Aussi, si vous croyez qu’il s’en est contenté. Toutes les collections de papa ont été pillées.
LE DUC
Les collections de votre père ? mais elles sont mieux gardées qu’au Louvre. Votre père y tient comme à la prunelle de ses yeux.
GERMAINE
Justement, il y tenait trop. C’est pourquoi Lupin a réussi.
LE DUC
Il y avait donc des complices dans la place ?
GERMAINE
Oui… un complice.
LE DUC
Qui ça ?…
GERMAINE
Papa.
LE DUC
Hein ? Je ne comprends plus du tout.
GERMAINE
Vous allez voir. Un matin, papa reçoit une lettre… attendez… (À Sonia.) Sonia, dans le secrétaire, le dossier Lupin.
SONIA
Je vous l’apporte.
(Elle va au secrétaire.)
LE DUC, riant.
Vous avez un dossier Lupin ?
GERMAINE
Naturellement, une affaire pareille, nous avons tout gardé.
SONIA, qui a tiré du secrétaire un carton-chemise, et qui a sorti une enveloppe.
Voici l’enveloppe : Monsieur Gournay-Martin, collectionneur, en son château de Charmerace. Ille-et-Vilaine.
(Germaine remet l’enveloppe au duc.)
LE DUC
L’écriture est curieuse.
GERMAINE
Lisez la lettre, lisez à haute voix.
LE DUC, lisant.
« Monsieur, excusez-moi de vous écrire, sans que nous ayons été présentés, mais je me flatte que vous me connaissiez au moins de nom… Il y a dans la galerie qui réunit vos deux salons, un Murillo d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre Van Dyck. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, la tapisserie de Beauvais, le guéridon Empire, la pendule signée Boulle et divers objets, sans grande importance. Je tiens surtout à ce diadème que vous avez acheté à la vente de la marquise de la Ferronaye et qui fut porté jadis par la malheureuse marquise de Lamballe. Ce diadème a pour moi un grand intérêt… d’abord, les souvenirs charmants et tragiques qu’il évoque pour un poète épris d’histoire, ensuite, mais est-ce la peine de parler de ces choses-là, sa valeur intrinsèque ? J’estime en effet que les pierres de votre diadème, valent, au bas mot, cinq cent mille francs.
GERMAINE
Au moins.
LE DUC, continuant.
« Je vous prie, Monsieur, de faire emballer convenablement ces divers objets, et de les expédier en mon nom, port payé, en gare des Batignolles, avant huit jours. Faute de quoi je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause et agréez, je vous prie, Monsieur, l’expression de mon entier dévouement.
Signé :
Arsène Lupin. »
C’est drôle ! j’avoue que c’est drôle ! Et votre père n’a pas ri ?
GERMAINE
Ri ! Ah ! si vous aviez vu sa tête… Il a pris cela au tragique.
LE DUC
Pas au point d’expédier les objets en gare des Batignolles, j’espère ?
GERMAINE
Non, mais au point de s’affoler, et comme nous avions lu dans un journal de Rennes que Guerchard, le célèbre policier, le seul adversaire vraiment digne d’Arsène Lupin, se trouvait dans cette ville, papa nous y entraîne. En dix minutes on tombe d’accord. La nuit du 27 arrive, Guerchard avec deux inspecteurs de confiance s’installe dans ce hall où se trouvaient alors les collections. La nuit se passe très tranquille, rien d’insolite, pas un seul bruit… Dès l’aurore nous nous précipitons…
LE DUC
Eh bien ?
GERMAINE
Eh bien, c’était fait.
LE DUC
Quoi ?
SONIA
Tout !
LE DUC
Comment tout ? Les tableaux ?
GERMAINE
Enlevés !
LE DUC
Les tapisseries ?
SONIA
Plus de tapisseries.
LE DUC
Et le diadème aussi ?
GERMAINE
Ah ! non ! Il était au Crédit Lyonnais, celui-là. C’est sans doute pour se dédommager qu’il a pris votre portrait, car Lupin n’avait pas annoncé ce vol-là dans sa lettre.
LE DUC
Mais voyons, c’est invraisemblable. Il avait donc hypnotisé Guerchard, ou lui avait fait respirer du chloroforme.
GERMAINE
Guerchard ? Mais ça n’avait jamais été Guerchard.
LE DUC
Comment ?
SONIA
C’était un faux Guerchard. C’était Lupin.
LE DUC
Alors, ça, vraiment, ce n’est pas mal. Quand il a appris cette histoire, qu’a fait le vrai Guerchard ?
SONIA
Il en a fait une maladie.
GERMAINE
Et c’est depuis ce temps-là qu’il a voué à Lupin une haine mortelle.
LE DUC
Et on n’a jamais pu remettre la main sur le faux Guerchard ?
GERMAINE
Jamais. Pas l’ombre d’une trace. Nous n’avons de lui qu’une lettre et cet autographe…
(Elle désigne la signature de Lupin derrière la tapisserie écartée.)
LE DUC
Fichtre ! C’est un habile homme.
GERMAINE, riant.
Très habile ! et quand il serait dans le voisinage, cela ne me surprendrait qu’à moitié.
LE DUC
Oh !
GERMAINE
Je plaisante, mais on a changé des objets de place ici. Tenez cette statuette… Et on ne sait pas qui… Et, de plus, on a cassé ce carreau, juste à la hauteur de l’espagnolette.
LE DUC
Tiens ! Tiens !
FIRMIN, entrant.
Mademoiselle reçoit ?
GERMAINE
Firmin ! C’est vous qui êtes à l’antichambre ?
FIRMIN
Dame, faut ben, Mademoiselle. Tous les domestiques sont partis pour Paris… La visite peut-elle pénétrer ?
LE DUC, riant.
Pénétrer ! Firmin, vous êtes épatant !
GERMAINE
Qui est-ce ?
FIRMIN
Deux messieurs. Ils ont dit qu’ils avaient prévenu.
GERMAINE
Deux messieurs ? Qui ça ?
FIRMIN
Ah ! je n’ai pas la mémoire des noms.
LE DUC, en riant.
C’est commode…
GERMAINE
Ce n’est pas les deux Charolais au moins ?
FIRMIN
Ça ne doit pas être ça.
GERMAINE
Enfin, faites entrer.
(Firmin sort.)
LE DUC
Charolais ?
GERMAINE
Oui. Figurez-vous que tout à l’heure, on nous a annoncé deux messieurs ; j’ai cru que c’étaient Georges et André du Buit…, oui, ils nous avaient promis de venir prendre le thé tout à l’heure. Je dis à Alfred de les introduire…, et nous avons vu surgir… (Elle se retourne et voit Charolais et son fils.) Oh !
Scène V
LES MÊMES, LES QUATRE CHAROLAIS
CHAROLAIS
Mademoiselle, mes civilités.
(Il salue. Le fils salue également et démasque un troisième individu.)
SONIA, à Germaine.
Tiens, il y en a un de plus.
CHAROLAIS, présentant.
Mon second fils, établi pharmacien.
(Le second fils salue.)
GERMAINE
Monsieur, je suis désolée… Mon père n’est pas encore rentré.
CHAROLAIS père.
Ne vous excusez pas… il n’y a pas de mal.
(Ils s’installent.)
GERMAINE, un instant de stupeur et coup d’œil à Sonia.
Il ne rentrera peut-être que dans une heure. Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps.
CHAROLAIS
Oh ! il n’y a pas de mal. (Avisant le duc.) Maintenant, en attendant… si monsieur est de la famille on pourrait peut-être discuter avec lui le dernier prix de l’automobile.
LE DUC
Je regrette, ça ne me regarde en aucune façon.
FIRMIN, entrant et s’effaçant devant un nouveau visiteur.
Si monsieur veut pénétrer par ici…
CHAROLAIS
Comment ! Te voilà ? Je t’avais dit d’attendre à la grille du parc.
BERNARD CHAROLAIS
Je voulais voir l’auto aussi.
CHAROLAIS
Mon troisième fils. Je le destine au barreau.
(Bernard salue.)
GERMAINE
Ah ! ça, mais combien sont-ils ?
LA FEMME DE CHAMBRE
Monsieur vient d’arriver, Mademoiselle.
GERMAINE
Eh bien, tant mieux. (À Charolais.) Si vous voulez me suivre, Messieurs, vous allez pouvoir parler à mon père tout de suite.
(Pendant ce temps, Charolais et ses fils se sont levés. Bernard est resté debout près de la table. Germaine sort suivie par Charolais et ses deux, fils. Bernard qui paraît admirer le salon empoche deux objets qui sont sur la table et va pour sortir.)
LE DUC, vivement à Bernard.
Non, pardon jeune homme.
BERNARD CHAROLAIS
Quoi ?
LE DUC
Vous avez pris un porte-cigarettes.
BERNARD CHAROLAIS
Moi, mais non. (Le duc empoigne le bras du jeune homme et fouille dans la casquette qu’il tient à la main. Il en sort le porte-cigarettes. Feignant la stupeur.) C’est… C’est… par mégarde.
(Il veut sortir.)
LE DUC, le retenant, sortant un écrin de la poche intérieure de Bernard.
Et ça, c’est par mégarde aussi ?
SONIA
Mon Dieu ! le pendentif !
BERNARD CHAROLAIS, avec égarement.
Pardonnez-moi, je vous en supplie, ne me trahissez pas.
LE DUC
Vous êtes un petit misérable !
BERNARD CHAROLAIS
Je ne recommencerai plus jamais… par pitié… si mon père savait… par pitié…
LE DUC
Soit !… pour cette fois… (Le poussant vers la porte.) ! Allez au diable !
BERNARD, sort en répétant.
Merci… merci… merci…
Scène VI
SONIA, LE DUC
LE DUC
C’est en effet là qu’il ira, ce petit… Il ira loin. Ce pendentif… c’eût été dommage !… (Il le pose sur le chiffonnier.) Ma foi, j’aurais dû le dénoncer.
SONIA, vivement.
Non, non, vous avez bien fait de pardonner.
LE DUC
Qu’avez-vous donc ? Vous êtes toute pâle !
SONIA
Ça m’a bouleversée… le malheureux enfant.
LE DUC
Vous le plaignez ?
SONIA
Oui, c’est affreux. Il avait des yeux si terrifiés, et si jeune… et puis être pris là… en volant… sur le fait… Oh ! c’est odieux.
LE DUC
Voyons, voyons… que vous êtes impressionnable !…
SONIA, tout émue.
Oui, c’est bête… seulement… vous avez remarqué ses yeux, ses yeux traqués ? Vous avez eu pitié, n’est-ce pas ? Vous êtes très bon au fond.
LE DUC, souriant.
Pourquoi… au fond ?
SONIA
Je dis « au fond », parce que votre apparence est ironique, et votre abord si froid ! mais souvent c’est le masque de ceux qui ont le plus souffert, et ce sont les plus indulgents.
LE DUC
Oui.
SONIA, très lentement, avec des silences, des hésitations.
Parce que quand on souffre, n’est-ce pas, alors on comprend… enfin on comprend…
(Un temps.)
LE DUC
Vous souffrez donc bien ici ?
SONIA
Moi ? Pourquoi ?
LE DUC
Votre sourire est désolé, vous avez des yeux inquiets et peureux… vous êtes comme un petit enfant qu’on voudrait protéger… (S’avançant de deux pas vers Sonia et lentement, doucement.) Vous êtes toute seule dans la vie ?
SONIA
Oui.
LE DUC
Et vos parents… vos amis ?
SONIA
Oh !
LE DUC
Vous n’en avez pas ici à Paris… mais chez vous, en Russie ?
SONIA
Non, personne…
LE DUC
Ah !
SONIA, avec une résignation souriante.
Mais ça ne fait rien… j’ai été habituée si jeune (un temps), si jeune. Ce qui est dur… Mais vous allez vous moquer de moi.
LE DUC
Non… non…
SONIA, souriante, sans coquetterie mais avec un trouble heureux.
Eh bien, ce qui est dur, c’est de ne jamais recevoir de lettres… une enveloppe qu’on ouvre… quelqu’un qui pense à vous… un souvenir… Mais je me fais une raison, vous savez, j’ai une grande dose de philosophie.
LE DUC
Vous êtes drôle quand vous dites ça : « J’ai une grande dose de philosophie. » (Après l’avoir regardée il ajoute encore une fois) philosophie…
(Ils continuent à se regarder.)
GERMAINE, entrant.
Sonia, vous êtes vraiment impossible. Je vous avais pourtant bien recommandé d’emballer vous-même dans ma valise mon petit buvard en maroquin ? Naturellement, j’ouvre au hasard un tiroir… Qu’est-ce que je vois ? mon petit buvard en maroquin.
SONIA
Je vous demande pardon… je vais…
GERMAINE
Oh ! ça n’est plus la peine… je m’en charge, mais ma parole, vous seriez une invitée au château, vous n’en prendriez pas plus à votre aise… Vous êtes la négligence en personne.
LE DUC
Germaine… voyons… pour une petite distraction.
GERMAINE
Ah ! mon cher, je vous en prie… vous avez la fâcheuse habitude de vous mêler des affaires de maison… l’autre jour encore !… je ne peux plus faire une observation à un domestique…
LE DUC, protestant.
Germaine !
GERMAINE, désignant à Sonia un paquet d’enveloppes et de lettres que Bernard Charolais a fait tomber de la table en s’en allant.
Vous ramasserez les enveloppes et les bouquins, et vous porterez le tout dans ma chambre… (Avec impatience.) Eh bien ?
(Germaine sort.)
SONIA
Oui, Mademoiselle.
(Elle se baisse.)
LE DUC
Je vous en prie… non… non… je vous en prie… (Il ramasse les enveloppes. Ils sont à genoux l’un près de l’autre.) Vous savez, Germaine est bonne au fond. Il ne faut pas trop lui en vouloir, si parfois elle est un peu… brusque…
SONIA
Je n’ai pas remarqué…
LE DUC
Ah ! tant mieux… parce que j’avais cru…
SONIA
Non, non.
LE DUC
Vous comprenez… elle a toujours été très heureuse, alors, n’est-ce pas, elle ne sait pas… (ils se relèvent), elle ne réfléchit pas… C’est une petite poupée… un petit être très gâté par la vie… Je serais désolé si sa sortie de tout à l’heure devait vous faire de la peine.
SONIA
Ah ! ne croyez pas ça… non… non…
LE DUC, lui tendant le petit paquet d’enveloppes et le retenant.
Voilà… Ça ne sera pas trop lourd ?
SONIA
Non… non… merci.
LE DUC, retenant toujours les enveloppes, les yeux dans ses yeux. Vous ne voulez pas que je vous aide ?
SONIA
Non, monsieur le Duc.
(Il lui saisit vivement la main et l’embrasse dans un geste irréfléchi. Elle défaille une seconde, puis s’éloigne. À la porte elle se retourne et lui sourit.)
Scène VII
GOURNAY-MARTIN, arrivant par la terrasse avec Charolais père et ses fils.
(Ils s’arrêtent à la porte du salon.)
GOURNAY, bruyant, un peu vulgaire, important.
Non, c’est mon, dernier prix… c’est à prendre ou à laisser. Dites-moi adieu ou dites-moi oui.
CHAROLAIS
C’est bien cher.
GOURNAY
Cher ! Je voudrais vous en voir vendre des cent-chevaux à 19 000 francs en ce moment-ci ! Mais, mon cher Monsieur, vous m’entôlez.
CHAROLAIS
Mais non, mais non.
GOURNAY
Vous m’entôlez littéralement ! Une machine superbe que j’ai payée 33 000, francs et que je laisse partir à 19 000. Vous faites une affaire scandaleuse.
CHAROLAIS
Mais non, mais non.
GOURNAY
D’ailleurs, quand vous aurez vu comme elle tient la route !
CHAROLAIS
19 000 francs, c’est cher !
GOURNAY
Allons ! Allons ! vous êtes un roublard. (À Jean.) Jean, accompagnez ces messieurs au garage. Vous vous mettrez à leur entière disposition. (À Charolais.) Et vous savez, vous êtes un homme redoutable en affaires ; vous êtes rudement fort. (Les quatre Charolais sortent, il rentre dans le salon et au duc) Je l’ai roulé comme dans un bois.
LE DUC
Ça ne m’étonne pas de vous.
GOURNAY
L’auto date d’il y a quatre ans. Il me l’achète 19 000 francs et ça ne vaut plus une pipe de tabac. 19 000 francs c’est le prix d’un petit Watteau que je guigne depuis longtemps. Il n’y a pas de sottes économies. (S’asseyant.) Eh bien, on ne me demande pas de nouvelles du déjeuner officiel, on ne me demande pas ce qu’a dit le ministre !
LE DUC, indifférent.
Au fait, vous avez du nouveau ?
(Pendant la scène le jour commence à tomber. Firmin est entré et a allumé.)
GOURNAY
Oui, votre décret sera signé demain. Vous pouvez vous considérer comme décoré. Eh bien, vous êtes un homme heureux, j’espère ?
LE DUC
Certainement.
GOURNAY
Moi, je suis ravi. Je tenais à ce que vous fussiez décoré. Et après ça… après un ou deux volumes de voyages, après que vous aurez publié les lettres de votre grand-père avec une bonne préface, il faudra songer à l’Académie.
LE DUC, souriant.
L’Académie ! mais je n’y ai aucun titre.
GOURNAY
Comment, aucun titre, mais vous êtes duc !
LE DUC
Oui, évidemment.
GOURNAY
Je veux donner ma fille à un travailleur, mon cher. Je n’ai pas de préjugés, moi ! Je veux pour gendre un duc qui soit décoré et de l’Académie française… parce que ça c’est le mérite personnel ! Moi, je ne suis pas snob. Pourquoi riez-vous ?
LE DUC
Pour rien, je vous écoute, vous êtes plein de surprises.
GOURNAY
Je vous déroute, hein ? Avouez que je vous déroute ? Et c’est vrai, je comprends tout, je comprends les affaires et j’aime l’art, les tableaux, les belles occasions, les bibelots, les belles tapisseries, c’est le meilleur des placements. Enfin, quoi, j’aime ce qui est beau… et sans me vanter je m’y connais… j’ai du goût, et j’ai quelque chose de supérieur encore au goût : j’ai du flair.
LE DUC
Vos collections de Paris le prouvent.
GOURNAY
Et encore vous n’avez pas vu ma plus belle pièce, ma meilleure affaire, le diadème de la princesse de Lamballe, il vaut cinq cent mille francs.
LE DUC
Fichtre ! Je comprends que le sieur Lupin vous l’ait envié.
GOURNAY, sursautant.
Ah ! ne me parlez pas de cet animal-là, le gredin !
LE DUC
Germaine m’a montré sa lettre. Elle est drôle.
GOURNAY
Sa lettre ! Ah ! le misérable ! J’ai failli en avoir une apoplexie. J’étais dans ce salon où nous sommes, à bavarder tranquillement quand tout à coup Firmin entre et m’apporte une lettre.
FIRMIN, entrant.
Une lettre pour Monsieur.
GOURNAY
Merci… et m’apporte une lettre (il met son lorgnon) dont l’écriture… (regarde l’enveloppe) Ah ! nom de Dieu !
(Il tombe assis.)
LE DUC
Hein ?
GOURNAY, la voix étranglée.
Cette écriture… c’est la même écriture.
LE DUC
Vous êtes fou, voyons !
GOURNAY, décachète l’enveloppe et lit haletant, effaré.
« Monsieur. Ma collection de tableaux que j’ai eu le plaisir, il y a trois ans, de commencer avec la vôtre, ne compte en fait d’œuvres anciennes qu’un Vélasquez, un Rembrandt et trois petits Rubens. Vous en avez bien davantage. Comme il est pitoyable que de pareils chefs-d’œuvre soient (il tourne la page) entre vos mains, j’ai l’intention de me les approprier et me livrerai demain dans votre hôtel de Paris à une respectueuse perquisition. » Nom de Dieu !
LE DUC
C’est une blague, voyons !
GOURNAY, continuant.
« Post-scriptum. (Il s’éponge.) Bien entendu, comme depuis trois ans vous détenez le diadème de la princesse de Lamballe, je me restituerai ce joyau par la même occasion. » Le misérable ! le bandit ! J’étouffe ! Ah !
(Il arrache son col. À partir de cet instant, toute la fin de l’acte doit être jouée dans un mouvement très rapide, une sorte d’affolement.)
LE DUC
Firmin ! Firmin ! (À Sonia qui entre à droite) Vite un verre d’eau, des sels. M. Gournay-Martin se trouve mal.
SONIA
Ah ! mon Dieu !
(Elle sort précipitamment.)
GOURNAY, étouffant.
Lupin… Préfecture de Police… téléphonez !
GERMAINE, entrant à droite.
Papa, si vous voulez arriver à l’heure pour dîner chez nos voisins (Voyant son père). Eh bien, qu’est-ce qu’il y a !
LE DUC
C’est cette lettre, une lettre de Lupin.
SONIA, entre par le fond avec un verre d’eau et un flacon de sels.
Voilà ! un verre d’eau.
GOURNAY
Firmin d’abord, où est Firmin ?
FIRMIN, entrant.
Est-ce qu’il faut encore un verre d’eau ?
GOURNAY, se précipitant sur lui.
Cette lettre d’où vient-elle ? Qui l’a apportée ?
FIRMIN
Elle était dans la boîte de la grille du parc. C’est ma femme qui l’a trouvée.
GOURNAY, affolé.
Comme il y a trois ans. C’est le même coup qu’il y a trois ans ! Ah ! mes enfants quelle catastrophe !
LE DUC
Voyons, ne vous affolez pas. Si cette lettre n’est pas une fumisterie…
GOURNAY, indigné.
Une fumisterie ! Est-ce que c’était une fumisterie, il y a trois ans ?
LE DUC
Soit ! Mais alors si ce vol dont on vous menace est réel, il est enfantin et nous pouvons le prévenir.
GOURNAY
Comment ça ?
LE DUC
Voyons : Dimanche 3 septembre… Cette lettre est donc écrite d’aujourd’hui ?
GOURNAY
Oui. Eh bien ?
LE DUC
Eh bien ! Lisez ceci : je me livrerai demain matin dans votre hôtel de Paris à une respectueuse perquisition… Demain matin !…
GOURNAY
C’est vrai ? Demain matin.
LE DUC
De deux choses l’une, ou bien c’est une fumisterie, et il n’y a pas à s’en occuper, ou bien la menace est réelle et nous avons le temps.
GOURNAY, tout joyeux.
Oui, mais oui, c’est évident.
LE DUC
Pour cette fois le bluff du sieur Lupin et sa manie de prévenir les gens auront joué au bonhomme un tour pendable.
GOURNAY, vivement.
Alors ?
LE DUC, vivement.
Alors, téléphonons.
TOUS, vivement.
Bravo !
GERMAINE, vivement.
Ah ! mais non, c’est impossible…
TOUS, vivement.
Comment ?
GERMAINE, vivement.
Il est six heures. Le téléphone avec Paris ne fonctionne plus. C’est dimanche.
GOURNAY, s’effondrant.
C’est vrai. C’est épouvantable !
GERMAINE
Mais pas du tout, il n’y a qu’à télégraphier.
GOURNAY, tout joyeux.
Nous sommes sauvés !
SONIA, vivement.
Ah ! mais non, impossible.
TOUS, vivement.
Pourquoi ?
SONIA, vivement.
La dépêche ne partira pas. C’est dimanche. À partir de midi le télégraphe est fermé.
GOURNAY, effondré.
Ah ! quel gouvernement !
LE DUC
Voyons il faut en sortir… Eh bien, voilà ! il y a une solution.
GOURNAY, vivement.
Laquelle ?
LE DUC
Quelle heure est-il ?
GERMAINE
Sept heures.
SONIA
Sept heures moins dix.
GOURNAY
Sept heures douze.
LE DUC
Oui, enfin, dans les sept heures… Eh bien, je vais partir. Je prendrai l’auto. S’il n’y a pas d’accroc, je peux être à Paris vers deux ou trois heures du matin.
(Il sort.)
GOURNAY, même jeu.
Mais nous aussi nous allons partir. Pourquoi attendre à demain ? Nos bagages sont expédiés, partons ce soir. J’ai vendu la cent-chevaux, mais il reste le landaulet et la limousine, nous prendrons la limousine. Où est Firmin ?
FIRMIN, apparaissant.
Monsieur ?
GOURNAY, vivement.
Jean le mécanicien, appelez-moi Jean.
GERMAINE, même jeu.
Nous arriverons avant les domestiques. Arriver dans une maison pas installée…
GOURNAY, même jeu.
J’aime mieux ça que d’arriver dans une maison cambriolée. Ah ! Et les clefs de la maison ? Il faut pouvoir rentrer chez nous.
JEAN, qui est entré.
Monsieur m’a demandé ?
GERMAINE
Tu les as enfermées dans le secrétaire.
GOURNAY
Oui, c’est vrai. Allez vous apprêter maintenant. Allez vite, (Elles sortent). Jean, nous partons, nous partons tout de suite pour Paris.
JEAN
Bien monsieur. Dans la limousine ou le landaulet ?
GOURNAY
Dans la limousine. Dépêchez-vous. Ah ! ma valise !
(Il sort à droite. Jean resté seul siffle. Apparaît Charolais suivi du troisième fils. Scène très rapide jouée sourdement.)
Scène VIII
CHAROLAIS père, à voix basse.
Eh bien ?
JEAN, même jeu.
Eh bien quoi ils partent, ils partent pour Paris. Naturellement !… chaque fois qu’on fait un coup, on a la manie d’avertir. C’était si simple de cambrioler l’hôtel à Paris sans envoyer de lettre. Ça les a tous affolés.
CHAROLAIS, même jeu, il fouille les meubles.
Imbécile. Qu’est-ce qu’on risque ? c’est dimanche. Et les affoler c’est ce qu’on a voulu. On a besoin de leur affolement pour demain, pour la suite et pour le diadème. Oh ! ce diadème ! mettre la main dessus.
JEAN
Le diadème est à Paris.
CHAROLAIS
Je commence à le croire. Voilà trois heures que nous fouillons le château. En tout cas je ne m’en vais pas sans les clefs.
JEAN
Elles sont là dans le secrétaire.
CHAROLAIS, courant au secrétaire.
Animal ! Et tu ne le disais pas !
JEAN
Mais le secrétaire est fermé.
CHAROLAIS
Poussière !
BERNARD CHAROLAIS, entre.
C’est fait papa.
CHAROLAIS
Ton frère ?
BERNARD CHAROLAIS
Il est aux communs. Il attend Jean.
CHAROLAIS, à Jean.
Vas-y. Ah ! Comment est la route pour Paris ?
JEAN
Bonne. Mais avec le temps qu’il fait, il faudra prendre garde aux dérapages.
(Il sort.)
CHAROLAIS, troisième fils, prenant le pendentif sur le chiffonnier.
Oh ! papa, ce bijou ?
CHAROLAIS père, vivement.
Ne touche pas à ça. Ne touche pas à ça.
CHAROLAIS, troisième fils.
Pourtant… papa…
CHAROLAIS père, furieux.
Ne touche pas à ça ! (Le fils repose le bijou.) Qu’est-ce que fait le pante ?
CHAROLAIS, troisième fils, se dressant sur la pointe des pieds et regardant au-dessus des rideaux de la porte vitrée de droite.
Il fait sa valise.
BERNARD CHAROLAIS
Les autres doivent en faire autant.
CHAROLAIS père.
On a quelques minutes… (Essayant de forcer le secrétaire.) Pourtant il nous faut ces clefs.
BERNARD CHAROLAIS
On pourrait peut-être s’en passer.
CHAROLAIS
Nous verrons ça quand nous les aurons. Ah ! ça y est ! T’as les clefs de rechange ?
BERNARD CHAROLAIS
Voilà.
(Il lui jette un trousseau de clefs.)
CHAROLAIS
Oui, ça ressemble.
(Il met les clefs dans le tiroir qu’il referme.)
Filons, maintenant.
CHAROLAIS, troisième fils.
Attention ! Le pante.
(Précipitamment il se colle contre le mur à côté de la porte de droite. Charolais père et Bernard se collent contre le mur du côté du battant de gauche de la baie et derrière le piano. Gournay-Martin entre avec sa valise. Dès qu’il est entré, Charolais troisième fils sort de derrière la porte, entre dans la chambre et ferme la porte. Gournay-Martin ahuri se retourne. Au même instant, Charolais père se glisse en dehors, suivi de son troisième fils qui ramène violemment sur lui le battant de la baie. Un temps. – Effarement de Gournay-Martin.)
Scène IX
LE DUC, entrant de gauche avec sa valise, puis GERMAINE.
Eh bien ! nous partons. Germaine n’est pas encore descendue ? Allons bon qu’est-ce que vous avez encore ?
GOURNAY, ahuri.
Je ne sais pas… je ne sais pas… Il m’a semblé entendre. (Il ouvre avec précaution la porte de droite.) Non il n’y a personne ! (Il ferme la porte.) Je vis dans un cauchemar, dans un cauchemar ! Ah ! mes clefs !
(Il va au secrétaire, prend ses clefs et les met dans sa poche.)
FIRMIN, accourant, bouleversé.
Monsieur ! Monsieur !
TOUS
Qu’est-ce qu’il y a ?
FIRMIN
Jean le mécanicien, il avait un bâillon sur la bouche… il était ligoté.
TOUS
Qu’est-ce que vous dites ?
JEAN, arrivant, il est dans un état effrayant, col arraché, cheveux en désordre.
Enlevées… volées… les autos.
TOUS
Quoi ?
GOURNAY-MARTIN
Parle… mais parle !
LE DUC
Qui les a volées ?
JEAN
Les quatre messieurs.
GOURNAY, s’effondrant.
Les Charolais ?
JEAN
Il n’y a que la cent-chevaux qu’ils n’ont pas prise.
LE DUC
Heureusement !
GOURNAY-MARTIN
Ah ! c’est trop, cette fois, c’est trop !
GERMAINE
Mais comment n’avez-vous pas crié, appelé quelqu’un ?
JEAN
Appeler ! Est-ce que j’ai eu le temps ? Et puis quand même… tous les domestiques sont partis.
GOURNAY-MARTIN
Épouvantable !
LE DUC, à Gournay-Martin, vivement.
Allons, allons, ce n’est pas le moment de manquer d’énergie. Puisqu’il reste la cent-chevaux, je vais la prendre.
GERMAINE, vivement.
Nous allons tous la prendre…
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Voyons, tu es folle, il n’y a que deux baquets. (On entend l’orage qui gronde. La pluie commence à tomber.) Et puis, regarde ça, regarde ce qu’il va tomber.
GERMAINE.
Oui, tu as raison.
SONIA
Mais le train, il doit y avoir un train.
GOURNAY-MARTIN
Un train, mais nous sommes à douze heures de Paris. À quelle heure arriverons-nous ?
GERMAINE
L’important est de filer d’ici.
GOURNAY-MARTIN
Ça évidemment.
LE DUC
Qu’ai-je fait de l’indicateur ? Ah ! oui, il est là !… (feuilletant) Paris ! Paris !
GOURNAY-MARTIN
Eh bien, il y a un train ?
LE DUC
Attendez ! (à Gournay-Martin.) Quelle heure est-il ?
GERMAINE, vivement.
Sept heures dix.
SONIA, vivement.
Sept heures moins vingt-quatre.
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Sept heures.
JEAN, vivement.
Oui… enfin… toujours dans les sept heures… Eh bien, vous avez le temps, vous avez un train à huit heures et demie.
GERMAINE
Il y a un wagon-restaurant ?…
LE DUC
Oui, il y en a un, parfaitement et vous arriverez à… cinq heures du matin.
GERMAINE
On va être frais.
GOURNAY-MARTIN
Tant pis. Tu veux partir ? Eh bien, il faut partir. (À Jean.) Vous êtes en état de mettre la cent-chevaux en marche ?
JEAN, qui est resté à l’écart et qui écoute avec attention.
Ah ! pour ce qui est de l’état, Monsieur, ça va bien, mais pour ce qui est de l’auto…
GOURNAY-MARTIN
Comment ?
JEAN
Monsieur sait bien… les pneus d’arrière sont crevés. Il faut bien une demi-heure.
GOURNAY-MARTIN
Isolés ! c’est l’isolement ! plus moyen d’arriver à la gare.
JEAN
Si Monsieur et ces demoiselles veulent bien se contenter, on peut faire atteler.
TOUS
Ah !
JEAN
Il y a la charrette.
TOUS
Oh !
GOURNAY-MARTIN
Tant pis. À aucun prix il ne faut passer la nuit ici. Vous savez atteler, vous ?
JEAN
Dame, une charrette ! Seulement je ne sais pas conduire.
GOURNAY-MARTIN
Je conduirai moi-même.
GERMAINE
Oh ! papa ! Eh bien, ça va être du propre.
GOURNAY-MARTIN
Voyons, partez, partez. (Les poussant dehors, il revient.) C’est la meilleure solution… Ah ! mais non.
LE DUC
Quoi ?
GOURNAY-MARTIN
Et le château ? Qui gardera le château ? Il faut au moins barricader… fermer les volets. J’ai bien confiance en Firmin, mais qui me dit qu’une fois que je serai parti, il s’en occupera, plutôt que d’aller boire la goutte ?
LE DUC
Ne vous inquiétez pas, je resterai.
GOURNAY-MARTIN
Et comment reviendrez-vous ? J’ai besoin de vous à Paris.
LE DUC
Eh bien, et la cent-chevaux ?
GOURNAY-MARTIN
Les pneus !… les pneus sont crevés. Ah ! l’acharnement du sort.
LE DUC
Ne vous affolez pas comme ça. Pendant qu’on vous conduira à la gare, Jean changera les pneus.
(Entre Firmin.)
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Ah ! Firmin ! Justement… Voilà ! nous partons. Vous allez garder le château avec Jean.
FIRMIN
Bien, Monsieur.
GOURNAY-MARTIN
Je m’attends à tout, Firmin. À un cambriolage, à n’importe quoi ! Souvenez-vous que vous étiez garde-chasse.
FIRMIN
Que Monsieur n’ait pas peur. J’ai vu la guerre de 70. Seulement où c’est que Monsieur et ces dames s’en vont comme ça sur la charrette ?
GOURNAY-MARTIN
À la gare, naturellement.
FIRMIN
À la gare !
GOURNAY-MARTIN, précipitamment.
Mon Dieu ! Sept heures et demie, nous n’avons plus qu’une demi-heure. (À Germaine qui entre avec sa valise à la main.) Eh bien, tu es prête ? Où est Sonia ?
GERMAINE, même jeu.
Elle descend. Jacques, je ne peux pas fermer ma valise.
LE DUC.
Voilà… Eh bien, il est matériellement impossible de la fermer. Qu’est-ce que vous avez mis là-dedans ?
GERMAINE, même jeu.
Eh bien, j’en ai mis trop (à Irma) portez-la comme ça dans la voiture.
IRMA, sortant.
Quelle affaire, mon Dieu !
FIRMIN, entrant en courant.
La charrette de Monsieur est attelée.
SONIA, arrivant à droite.
Ah ! je suis prête. Mais je ne sais pas comment j’ai mis mon chapeau.
(Elle va vers le chiffonnier et se regarde dans la glace qui le surmonte.)
FIRMIN
Seulement, Monsieur, il n’y a pas de cocher.
GOURNAY-MARTIN
Je conduirai moi-même.
FIRMIN
Il n’y a pas de lanterne non plus.
GERMAINE
Pourvu qu’il y ait un train.
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Au revoir, mon bon Jacques, arrivez à l’aube, et tout de suite, réveillez Guerchard… la Préfecture… Je me fie à vous.
GERMAINE, vivement.
Au revoir, Jacques. Si vous pouvez emporter dans la cent-chevaux mes trois cartons à chapeaux…
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Il s’agit bien de chapeaux ! Veux-tu venir ! Nous n’arriverons jamais.
GERMAINE, vivement.
Nous avons vingt-cinq minutes.
GOURNAY-MARTIN, vivement.
Oui, mais c’est moi qui conduis.
(Ils sortent.)
GERMAINE, déjà dehors.
Mon écrin ! J’ai oublié mon écrin !
GOURNAY-MARTIN, dans la coulisse.
Il n’y a plus le temps.
GERMAINE, dans la coulisse.
Jacques, sur le chiffonnier… je crois… mon écrin… cherchez-le.
LE DUC, dehors.
Oui, oui, dépêchons.
(La scène reste vide un instant.)
Scène X
LE DUC, puis FIRMIN
LE DUC, rentrant.
Quel chien de temps ! (Il sifflote.) Et il y a encore de fameux éclairs. Voyons… L’écrin… Elle m’a dit : « sur le chiffonnier ». (Il le prend et l’ouvre, stupéfait.) Hein ? Comment ! il est vide ! (Il revient vers la porte.) Germaine ! Ah ! il est trop tard ! Mais ça, par exemple, vide !… Oh ! que je suis bête ! C’est Sonia ou la femme de chambre qui auront emporté les bijoux pour Germaine.
FIRMIN, entrant. Il a un fusil en bandoulière, un ceinturon de garde-chasse, une gourde et un panier de provisions avec une bouteille qui surgit.
Voilà mon fusil, mon picotin et ma gourde de rhum. Avec ça le malandrin peut venir.
LE DUC
Bravo, Firmin.
FIRMIN, résolu.
Le premier qui arrive, je lui tire dessus… Ah mais !…
LE DUC
En attendant, fermez les volets, je vais vous aider.
FIRMIN, allant à la terrasse et fermant les volets avec le duc.
Drôle d’idée tout de même qu’a eue le patron ! Pourquoi qu’il est allé à la gare ?
LE DUC
Probablement pour prendre le train.
FIRMIN
Pas pour Paris, toujours, il n’y en a point.
LE DUC, du dehors.
Tirez donc plus fort… – Il y a un train à 8 heures 12.
FIRMIN
Non point. Nous sommes le 3 septembre, c’est fini à partir de septembre.
LE DUC
Vous radotez. J’ai consulté l’indicateur.
FIRMIN
Et il y a ça dans l’indicateur ?
JEAN, entrant.
Les pneus sont posés, monsieur le Duc. Seulement… il ne fait pas un temps de chrétien.
LE DUC
Ah ! j’en ai vu bien d’autres. (Il met son manteau d’automobile, aidé de Jean.) Vous resterez ici. Vous vous installerez dans l’aile gauche du château.
JEAN
Oui, M. Gournay-Martin m’a expliqué. Il y a donc du danger pour cette nuit ?
LE DUC
Oh ! Je ne crois pas. M. Gournay-Martin était un peu affolé… mais enfin, à tout hasard, il vaut mieux être armé.
JEAN
J’ai là mon revolver, monsieur le Duc.
LE DUC
Parfait. Vous pouvez allumer les phares. J’arrive tout de suite. (Jean sort.) Voyons, j’ai tout ?… Eh bien, Firmin, je vous laisse… Vous avez votre gourde, votre fusil et votre picotin. Vous êtes un vieux militaire. Vous n’avez pas peur, hein ?
FIRMIN
Non, pas encore.
LE DUC
Firmin, vous êtes épatant ! Allons, bon courage, hein ! bon courage !
(Il sort.)
Scène XI
FIRMIN, seul.
FIRMIN, seul à jouer lentement, sensation de la peur.
8 heures 12 ! Qu’est-ce que ça prouve, moi je sais bien qu’à partir de septembre… Il y a trop de lumière, ça se glisse au travers les volets… ça peut attirer le malandrin… (Il baisse l’électricité.) C’est égal, ça n’est pas prudent de laisser comme ça un homme tout seul, dans un château… Ils n’auraient qu’à venir et me bâillonner comme Jean tout à l’heure. Il y a du danger. J’aurais dû demander à ma femme de me tenir compagnie… Enfin j’ai mon picotin, et j’ai le talon dans l’estomac. (Il déploie tout sur la table et se versant un verre de vin.) Mais quel orage ! C’est-y permis de tonner comme ça ! C’est à peine si avec le bruit du ciel on entendrait venir le malandrin. (Il commence à manger. On entend un bruit lointain. Il se lève effaré.) Nom de nom ! le voilà le malandrin ! On marche, là… (Il prend son fusil. On frappe au volet.) On a frappé. (On frappe.) Oh ! que j’ai peur : je n’ai pas eu peur comme ça depuis la guerre de 70… Nom de nom ! ils n’auront pas ma peau. (On essaie d’ouvrir la porte.) Les malandrins, ils vont crocheter les volets. Qui va là ?
UNE VOIX
Ouvrez.
FIRMIN
Allez-vous-en, ou je tire !
UNE VOIX
Firmin, voulez-vous ouvrir ?
FIRMIN
Comment qu’ils connaissent mon nom ?
UNE VOIX
Voulez-vous ouvrir nom de nom ! il tombe des seaux d’eau, ouvrez donc !
FIRMIN
Comment, mais c’est la voix du patron !
(Il donne la lumière et va ouvrir.)
Scène XII
GOURNAY-MARTIN, GERMAINE, SONIA, IRMA, avec un parapluie retourné. Tous sont mouillés, dans un état lamentable.
GOURNAY-MARTIN, se précipitant.
L’indicateur ? Où est l’indicateur ? je vais porter plainte.
(Il éternue.)
GERMAINE
Ah ! quelle soirée ! Pas de train avant minuit. Il va falloir passer quatre heures ici. Enfin, il y a à manger.
(Elle s’assoit.)
GOURNAY-MARTIN
8 heures 12, tenez, 8 heures 12. Ça y est bien. Vous êtes témoins. Et c’est là dans l’indicateur officiel. Je vais porter plainte.
GERMAINE
Oh ! quelle horreur ! on a bu dans ce verre-là !
FIRMIN
Dame, c’est mon picotin.
GOURNAY-MARTIN, qui examine toujours l’indicateur.
Nom de nom !
GERMAINE et SONIA
(Cette dernière s’est à son tour attablée et a tiré de sa valise un gobelet et un couvert de voyage.)
Hein ?
GOURNAY-MARTIN
Cet indicateur, savez-vous de quand il date ?
FIRMIN
Moi, je le sais, Monsieur.
GOURNAY-MARTIN, furieux.
Comment, vous le savez ?
FIRMIN
Bien sûr, c’est mon indicateur, il date de l’exposition.
Rideau
ACTE II
Un grand salon dévasté dans un hôtel ancien.
À gauche, premier plan, une porte par laquelle entreront les gens qui viennent du dehors ; au fond à gauche, en pan coupé, grande baie vitrée, donnant sur un autre salon dévasté. Au milieu de la pièce, une échelle double qui a servi aux cambrioleurs.
Au fond, face au public, une fenêtre grande ouverte, dont les volets sont brisés. L’un des volets est à moitié arraché et pend. Sur le rebord de la fenêtre les montants supérieurs d’une échelle apparaissent. Un guéridon enjambe la fenêtre.
La fenêtre donne sur les jardins de l’hôtel et sur une maison en construction.
Au fond à droite, en pan coupé, une grande cheminée en bois sculpté que masque un écran de tapisserie et des chaises renversées.
À droite, deux portes ; l’une au deuxième plan, condamnée et devant laquelle est posé le coffre-fort ; l’autre porte praticable au premier plan.
Aux murs, à gauche et à droite, galerie de tableaux, mais avec des vides. Dans chaque vide le nom d’Arsène Lupin est inscrit à la craie bleue.
Scène première
LE COMMISSAIRE, LE DUC, LE JUGE, LE SERRURIER. La scène est vide.
LE COMMISSAIRE, entrant vivement.
Oui, vous avez raison, monsieur le Duc, c’est dans cette pièce que les cambrioleurs ont le mieux travaillé.
LE DUC
Ce n’est pas étonnant, monsieur le Commissaire. C’est ici que M. Gournay-Martin avait réuni ses plus précieuses collections. Puis il y avait aux portes des tapisseries flamandes, du XVe siècle, des merveilles… une composition charmante, de vieilles teintes fondues et colorées à la fois.
LE COMMISSAIRE, respectueux et empressé.
On voit que vous les aimez, monsieur le Duc.
LE DUC
Fichtre… d’autant plus que je les considérais déjà comme à moi. C’était mon cadeau de noces personnel, que m’offrait mon beau-père.
LE COMMISSAIRE
Nous les retrouverons, soyez persuadé qu’un jour ou l’autre… Oh ! je vous en prie, monsieur le Duc, ne touchez à rien. Il est nécessaire que le juge d’instruction se rende compte par lui-même… Le moindre objet dérangé peut le dérouter.
LE DUC, remonte au fond.
Vous avez raison. Ce qui m’inquiète, c’est la disparition de Victoire, la femme de charge.
LE COMMISSAIRE
Moi aussi.
LE DUC, tirant sa montre.
Neuf heures et demie. Le juge d’instruction ne peut plus tarder.
LE COMMISSAIRE
Non, il sera ici, dans quelques minutes. Dès votre arrivée au commissariat, j’ai envoyé un exprès au Parquet, avec un rapport sommaire, la lettre d’Arsène Lupin ou du soi-disant tel, l’escroquerie des automobiles, bref le résumé de vos déclarations et de vos premières découvertes. À l’heure qu’il est, le juge d’instruction en sait presque autant que nous. Évidemment j’ai téléphoné aussi à la Préfecture de police.
LE DUC
Et à la sûreté ?
LE COMMISSAIRE, souriant.
La sûreté est un des services de la Préfecture.
LE DUC
Ah ! je ne savais pas… Vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que de mon côté je téléphone à Guerchard ?
LE COMMISSAIRE
L’inspecteur principal ?
LE DUC
Oui, mon futur beau-père m’en avait prié. (Cherchant dans l’annuaire.) Guerchard… Guerchard…
LE COMMISSAIRE
673-45.
LE DUC
Merci. (Téléphonant.) Allô, 673-45. Alors, vous ne croyez pas que Lupin soit l’auteur du vol ?
LE COMMISSAIRE
Non… Et d’ailleurs j’espère bien que non.
LE DUC
Pourquoi ?
LE COMMISSAIRE
Parce que si par malheur, c’était Lupin, je craindrais fort qu’on ne retrouve pas la piste de ce gaillard-là.
LE DUC, au téléphone.
Pas libre ? Veuillez me resonner, Mademoiselle. Et qui est-ce qui vous fait croire que ce n’est pas Lupin ?
LE COMMISSAIRE
Lupin ne laisse pas de traces et ces traces-là sont très grossières.
LE DUC
Mais la lettre qu’a reçue hier au soir mon futur beau-père ? Et ces signatures à la craie bleue, car c’est de la craie de savon.
LE COMMISSAIRE
Oh ! monsieur le Duc, ça peut être imité. Un moyen pour dépister les soupçons. Voilà trois fois qu’on nous fait le coup.
L’AGENT, entrant avec le serrurier.
C’est fini, monsieur le Commissaire, nous avons ouvert toutes les portes.
LE COMMISSAIRE, au serrurier. Et vous les avez refermées ?
LE SERRURIER
Voici les clefs.
LE DUC
Les serrures des portes qui étaient fermées à clef, vous ont-elles paru intactes ?
LE SERRURIER
À moins qu’on n’ait eu des clefs de rechange je réponds qu’on n’y a pas touché.
LE DUC
Donc il n’y a rien eu de fracturé !
LE SERRURIER
Rien.
LE DUC
Bizarre ! En tout cas les cambrioleurs connaissaient la place. Ils semblent n’avoir pénétré que dans les parties de l’hôtel où ils étaient sûrs de trouver des objets de prix.
LE COMMISSAIRE, congédiant le serrurier.
Bon !
(L’agent et le serrurier se retirent.)
LE DUC
Je vous demande pardon… Quel est encore le numéro de Guerchard ?
LE COMMISSAIRE
673-45.
LE DUC, prenant l’appareil.
Merci… 673-45. Guerchard va être stupéfait quand il saura… Allô ! Je suis chez M. Guerchard ? M. Guerchard lui-même ? Le duc de Charmerace. On a cambriolé l’hôtel de mon futur beau-père. Hein ! Comment ?… Vous saviez déjà ?…, Vous vous prépariez à venir ? Ah ! mais… parfait… Oui… le nom de Lupin, mais le commissaire a des doutes… Je vous en prie n’est-ce pas ?
(Il remet le récepteur.)
L’AGENT, annonçant.
Monsieur le juge d’instruction va monter.
LE COMMISSAIRE
Le juge d’instruction, c’est M. Formery.
LE DUC
Oui, c’est un juge d’instruction remarquable, paraît-il.
LE COMMISSAIRE, étonné.
On vous a dit qu’il était remarquable ?
LE DUC
Il ne l’est pas ?
LE COMMISSAIRE
Si… si… seulement jusqu’ici, il n’a pas eu beaucoup de veine ; chacune de ses instructions s’est transformée en erreur judiciaire, tenez le voici.
(Le Juge entre très important et très affairé.)
LE COMMISSAIRE, présentant.
Monsieur le Duc de Charmerace.
LE JUGE
Monsieur le Duc, je suis désolé, je suis tout à fait désolé. Fichtre, le volet brisé ! Ah ! Ah ! (Comme s’il faisait une découverte imprévue.) On est entré et sorti par là.
LE DUC
Oui, c’est certain.
LE JUGE, regardant autour de lui.
Hein, on vous a bien dévalisé, monsieur le Duc… Tst… Tst… Oui, c’est bien ce que vous m’avez écrit, Commissaire. Arsène Lupin pss… (À part, au commissaire.) Ça va recommencer alors, cette plaisanterie.
LE COMMISSAIRE
Je crois que cette fois, monsieur le Juge, plaisanterie est le mot, car c’est un cambriolage pur et simple… escalade… effraction…
LE JUGE, allant à la fenêtre, puis vers le coffre-fort.
Souhaitons-le… Oui, en effet, les traces sont trop grossières. On n’a pas touché au coffre-fort, à ce que je vois.
LE DUC
Non, heureusement. C’est là, je crois, du moins ma fiancée le croit, que mon beau-père enferme la pièce la plus précieuse de sa collection… un diadème.
LE JUGE
Son fameux diadème de la princesse de Lamballe ?
LE DUC
En effet.
LE JUGE
Mais d’après votre rapport, Commissaire, la lettre signée Lupin, annonçait pourtant ce vol-là ?
LE DUC
Formellement.
LE COMMISSAIRE
C’est une preuve de plus, monsieur le Juge, que nous n’avons pas affaire à Lupin. Ce bandit-là aurait mis sa menace à exécution.
LE JUGE, au duc.
Qui donc gardait la maison ?
LE DUC
Les deux concierges et une femme de charge.
LE JUGE
Oui, pour les deux concierges, je sais, je les interrogerai tout à l’heure. Vous les avez trouvés ficelés et bâillonnés dans leur loge ?
LE COMMISSAIRE
Oui, monsieur le Juge, et toujours l’imitation de Lupin… bâillon jaune, corde bleue et sur un bout de carton cette devise : « Je prends, donc je suis. »
LE JUGE, à part, au commissaire.
On va encore se payer notre tête dans les journaux. Ah ! je voudrais bien voir la femme de charge… où est-elle ?
LE COMMISSAIRE
C’est que, monsieur le Juge…
LE JUGE
Quoi ?
LE DUC
Nous ne savons pas où elle est.
LE JUGE
Comment vous ne savez pas ?
LE DUC
Non, nous ne l’avons trouvée nulle part.
LE JUGE, vivement.
Mais, c’est excellent, ça, c’est excellent !… Nous tenons un complice.
LE DUC
Oh ! Je ne crois pas… Tout au moins mon futur beau-père et ma fiancée avaient en elle la plus grande confiance… Hier encore, Victoire nous téléphonait au château, elle avait la garde de tous les bijoux.
LE JUGE
Eh bien, ces bijoux, ils ont été volés, cambriolés ?
LE DUC
On n’y a pas touché. On n’a cambriolé que les deux salons et cette pièce-ci.
LE JUGE, au duc.
Ça c’est très embêtant.
LE DUC
Je ne trouve pas.
LE JUGE
Oui, enfin je me plaçais à un point de vue professionnel… Voyons, on n’a pas bien cherché. Elle doit être quelque part la femme de charge ! A-t-on regardé dans toutes les pièces ?
LE COMMISSAIRE
Oh ! dans toutes les pièces, monsieur le Juge.
LE JUGE
Diable ! Diable ! Pas de lambeaux de vêtements ? pas de traces de sang ? pas de crime ? Rien d’intéressant ?
LE COMMISSAIRE
Rien, monsieur le Juge.
LE JUGE, entre ses dents.
Regrettable… Où couchait-elle ? Son lit est défait ?
LE COMMISSAIRE
Elle couchait en haut, au-dessus de la lingerie. Le lit est défait et il semble qu’elle n’ait pas emporté de vêtements.
LE JUGE, grave.
Extraordinaire !… Cette affaire-là m’a l’air compliquée.
LE DUC
Aussi ai-je téléphoné à Guerchard, il va venir.
LE JUGE, vexé.
Oui, oh ! oui… Oh ! vous avez bien fait ! M. Guerchard est un bon collaborateur… un peu fantaisiste, un peu visionnaire, bref un toqué. Mais quoi, c’est Guerchard… Seulement comme Lupin est sa bête noire, il trouvera encore moyen de nous embêter, avec cet animal-là. Vous allez voir encore mêler Lupin à tout cela.
LE DUC
Dame ! (Regardant les signatures.) On l’y mêlerait à moins.
LE JUGE
Monsieur le Duc, croyez-moi. C’est surtout en matière criminelle qu’il faut se défier des apparences… Oh ! non, je vous en prie, ne touchez à rien.
LE DUC, qui s’est baissé.
Oh ! ce n’est qu’un livre. (Le remettant.) Tiens !
LE JUGE
Quoi donc ?
LE DUC
Ça n’a peut-être pas d’importance, mais c’est certainement un livre que les voleurs ont fait choir de cette table.
LE JUGE
Eh bien ?
LE DUC
Eh bien, il y a une trace de pas sous ce livre.
LE JUGE, incrédule.
Une trace de pas sur un tapis ?
LE DUC
Oui, le plâtre se voit sur un tapis.
LE JUGE se baisse. Le commissaire reste accroupi près de lui.
Du plâtre… pour quelles raisons ?
LE DUC
Supposez que les voleurs venaient du jardin ?
LE JUGE, se relevant.
Je le suppose.
LE DUC
Eh bien, au bout du jardin il y a une maison en construction.
LE JUGE
C’est vrai ?… Dites toute votre pensée, continuez.
LE DUC
Si les cambrioleurs ont essayé d’effacer les traces de pas sur le tapis, ils ont oublié de les effacer là où se trouvaient les objets que dans leur hâte ils avaient fait tomber.
LE JUGE
Oui.
LE DUC
Et si, en effet, les cambrioleurs sont entrés par la fenêtre, ou sortis par là… Je ne serais pas étonné que sous ce coussin…
LE JUGE, vivement et reprenant la direction de l’enquête. Vous ne seriez pas étonné de trouver une trace de pas ?
LE DUC
Non.
LE JUGE
Vous ne seriez pas étonné, mais moi j’en suis sûr !
LE DUC
Oh !
LE JUGE
J’en suis sûr et la preuve. (Il se baisse et soulève lentement le coussin.) Regardez… (Un silence. Il regarde le duc, et d’un ton convaincu :) Vous vous êtes trompé, monsieur le Duc, il n’y a rien.
LE DUC
Enfin, il y a toujours un guéridon qui enjambe cette fenêtre.
LE JUGE
Et une échelle, Monsieur ! Et cette échelle vient de la maison en construction ! Je poursuivrai l’enquête de ce côté.
L’AGENT, entrant.
Monsieur le Juge, ce sont les domestiques qui arrivent de Bretagne.
LE JUGE
Qu’ils attendent dans la cuisine et dans les offices. (L’agent sort. Le juge à qui le greffier a remis des papiers qu’il consulte… au duc :) Ah ! j’ai quelques petites questions à vous poser, monsieur le Duc… (Les yeux sur le rapport.) J’ai vu qu’hier au soir, au château, avant même l’escroquerie des automobiles, vous aviez déjà surpris un vol, tout au moins une tentative de vol… Un des escrocs avait voulu prendre un pendentif.
LE DUC
Oui, mais le malheureux suppliait. Alors, ma foi… Je le regrette maintenant.
LE COMMISSAIRE
Est-ce que vous ne pensez pas, monsieur le Juge que cette escroquerie ait un rapport avec le cambriolage de cette nuit ?
LE JUGE, convaincu.
Oh ! du tout, aucun. (Regardant le rapport.) Vous êtes arrivé ici à 6 heures et demie… et naturellement personne ne vous a ouvert quand vous avez sonné à l’hôtel ?
LE DUC
Naturellement… Aussitôt, j’ai réveillé un serrurier. J’ai été chercher le commissaire, et c’est avec eux que j’ai pénétré dans la maison. Je crois avoir bien fait, n’est-ce pas ?
LE JUGE, sérieux.
Vous avez agi de la façon la plus correcte. Je vous en félicite. – Eh bien, maintenant, nous n’allons pas attendre Guerchard. Nous allons interroger les concierges.
Scène II
LE JUGE, LE COMMISSAIRE, LE DUC, LA CONCIERGE, LE CONCIERGE
LE JUGE
Entrez, ne vous troublez pas, asseyez-vous. Voyons, vous êtes remis ? (Ils s’assoient tous les deux.) Vous êtes en état de répondre ?
LE CONCIERGE
Oh ! oui… On nous a un peu bousculés, mais on ne nous a pas fait de mal.
LA CONCIERGE
On a même pris son café au lait !
LE CONCIERGE
Oh ! oui !
LE JUGE
Allons, tant mieux… voyons, vous dites qu’on vous a surpris pendant votre sommeil, mais que vous n’avez rien vu ni entendu ?
LE CONCIERGE
Dame ! On n’a pas eu le temps, ça a été fait… on n’aurait pas pu dire ouf !
LE JUGE
Vous n’avez pas entendu des bruits de pas dans le jardin ?
LE CONCIERGE
Oh ! monsieur le Juge, de notre loge, on n’entend rien du jardin !
LA CONCIERGE
Même la nuit, quand Monsieur avait son chien, le cabot réveillait toute la maison, il n’y avait que nous qui dormions bien.
LE JUGE, à lui-même.
S’ils dormaient aussi bien, je me demande pourquoi on les a bâillonnés. (Aux concierges.) Voyons, vous n’avez pas entendu de bruit à la porte ?
LE CONCIERGE
À la porte ?… Rien !
LE JUGE
Alors de toute la nuit vous n’auriez rien entendu du tout ?
LE CONCIERGE
Ah ! Si… dès que nous avons été bâillonnés, spa.
LE JUGE
Oh ! mais c’est important ça… Et d’où venait le bruit ?
LE CONCIERGE
Eh bien, d’ici, la loge est juste au-dessous.
LE JUGE
Quel genre de bruit ?
LE CONCIERGE
Des bruits sourds, des bruits de pas et comme si on cassait des meubles.
LE JUGE
Vous n’avez pas entendu des bruits de lutte, des cris comme si on entraînait quelqu’un ?
LES DEUX CONCIERGES, se regardant.
Non.
LE JUGE
Vous en êtes bien sûrs ?
LES DEUX CONCIERGES
Oui.
LE JUGE
Hum ! Il y a combien de temps que vous êtes au service de M. Gournay-Martin ?
LES DEUX CONCIERGES
Il y a un an.
LE JUGE
C’est bien, je vous reverrai tout à l’heure. (Les deux concierges se lèvent à ce moment, l’agent entre et remet une liasse de papiers au juge.) Attendez !… (D’un ton sévère, au concierge.) Ah ! mais, dites donc, je vois que vous avez été condamné deux fois…
LE CONCIERGE
Monsieur le Juge, mais…
LA CONCIERGE, vivement.
Mon mari est un honnête homme, Monsieur, vous n’avez qu’à demander à monsieur le Duc !
LE JUGE
Je vous en prie ! (Au concierge.) Vous avez eu une première condamnation à un jour de prison avec sursis et une deuxième condamnation, où vous avez fait trois jours de prison. (Au commissaire.) Oui, regardez…
LE CONCIERGE
Dame ! Monsieur le Juge, je ne peux pas nier, mais c’est de la prison honorable.
LE JUGE
Comment ?
LE CONCIERGE
Oui, monsieur le Juge, la première fois, j’étais alors valet de chambre, c’est pour avoir crié le 1er mai : « Vive la Grève ! »
LE JUGE
Vous étiez valet de chambre, chez qui ?
LE CONCIERGE
Chez M. Jaurès.
LE JUGE
Ah ! bon, et votre deuxième condamnation ?
LE CONCIERGE
C’est pour avoir crié sur le seuil de Sainte-Clotilde : « Mort aux vaches ! »
LE JUGE
Hein ! Et vous serviez alors chez M. Jaurès ?
LE CONCIERGE
Non, chez M. Baudry d’Asson.
LE JUGE
Vous n’avez pas de convictions politiques bien arrêtées.
LE CONCIERGE
Si ! Je suis dévoué à mes maîtres.
LE JUGE
C’est bien, vous pouvez vous retirer. (Ils sortent.) Ces imbéciles-là disent l’absolue vérité, ou je ne m’y connais plus.
LE DUC
Oh ! Je crois que ce sont de braves gens.
LE JUGE, au commissaire.
Sur ce, Commissaire, nous allons visiter la chambre de Victoire… Ce lit défait ne m’inspire qu’une médiocre confiance. (Au duc, citant.) Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
LE DUC
Je vous accompagne ? Je ne suis pas indiscret ?
LE JUGE
Vous plaisantez ! Tout ceci vous touche, d’assez près.
(Ils sortent. La scène reste vide un moment.)
Scène III
GUERCHARD, UN AGENT
L’AGENT, empressé.
Je vais prévenir M. le Juge de l’arrivée de M. Guerchard.
GUERCHARD
Non, ce n’est pas la peine, ne dérangez personne pour moi. Je n’ai aucune importance.
L’AGENT, protestant.
Oh !
GUERCHARD, inspectant des yeux.
Aucune… Pour l’instant c’est le juge d’instruction qui est tout… Je ne suis qu’un auxiliaire.
L’AGENT
Le juge d’instruction et le commissaire visitent la chambre de la femme de charge. C’est tout là-haut, on prend l’escalier de service, on tourne par le corridor. Monsieur l’inspecteur veut-il que je l’y mène ?
GUERCHARD, sortant son mouchoir.
Non, je sais où c’est.
L’AGENT
Ah !
GUERCHARD
Oui. (Il se mouche.) J’en viens.
L’AGENT, avec admiration.
Ah ! Monsieur Guerchard est plus malin à lui tout seul que tous les juges d’instruction réunis.
GUERCHARD, se levant.
Il ne faut pas dire ça, mon ami. Je ne puis vous empêcher de le penser, mais il ne faut pas le dire.
(Il se dirige vers la fenêtre.)
L’AGENT, montrant l’échelle.
Monsieur l’inspecteur a remarqué. Il est possible que c’est par cette échelle que sont arrivés et repartis les cambrioleurs.
GUERCHARD, patiemment.
Merci, mon ami.
L’AGENT
Ils ont même laissé un guéridon sur le rebord de la fenêtre.
GUERCHARD, agacé, mais poli, souriant.
Oui, merci.
L’AGENT
Et on ne croit pas que ce soit Lupin. On croit que c’est un truc.
GUERCHARD
Je vous remercie.
L’AGENT
Monsieur Guerchard n’a plus besoin de moi ?
GUERCHARD, souriant.
Non, au contraire.
(Sort l’agent. Guerchard, resté seul, allume une cigarette, va vers le coffre, puis ramasse un bouton qu’il examine, tout en restant accroupi. Il se dirige jusqu’à la cheminée, jette un regard sous le paravent, se relève en souriant, comme s’il comprenait, va vers le livre, le soulève, voit des traces de plâtre, calcule la distance vers la fenêtre à l’aide de pas égaux, examine les traces de plâtre qui sont sur la fenêtre, pareilles à celles qui sont sous le livre, aperçoit la maison en construction, enjambe et disparaît aux premiers mots du juge qui revient.)
Scène IV
LE DUC, LE JUGE, L’AGENT, puis GOURNAY-MARTIN GERMAINE, puis GUERCHARD.
LE JUGE, toujours très important.
C’est certain, le désordre de la chambre et du lit est voulu… Nous tenons un complice. Nous aurons au moins cette bonne nouvelle à annoncer à M. Gournay-Martin. À propos, à quelle heure arrive-t-il ?
LE DUC
Je ne sais pas, il devait prendre le train de 8 heures 12.
LE JUGE
Ils arriveront toujours assez tôt.
L’AGENT, entrant, solennel.
Messieurs, c’est la famille.
(Gournay-Martin arrivant par la porte de gauche avec Germaine.)
GOURNAY, d’une voix étranglée.
Misérables ! (il va vers le petit salon.) Bandits ! ! (Il revient, voit le reste de la pièce.) Canailles ! ! !
(Il s’effondre.)
GERMAINE
Papa, ne crie plus, tu es enroué !
GOURNAY-MARTIN
Oui ! oui ! ça ne sert à rien ! (Criant de nouveau.) Mon mobilier Louis XIV !… tous mes tableaux… mes merveilleux tableaux !…
LE JUGE
Monsieur Gournay-Martin… je suis désolé… je suis tout à fait désolé ! (Gournay-Martin le regarde en hochant la tête. Il se présente.) Monsieur Formery, juge d’instruction.
GOURNAY-MARTIN
C’est une tragédie, monsieur le Juge, c’est une tragédie.
LE JUGE
Ne vous désolez pas. Nous les retrouverons vos chefs-d’œuvre. Et puis, quoi, ils auraient pu faire pis. Votre diadème n’a pas été enlevé.
LE DUC, près du coffre.
Non. On n’a pas touché à ce coffre-fort. Voyez, il est intact.
GOURNAY-MARTIN
C’est ça qui m’est égal… il était vide !
LE DUC
Vide… mais votre diadème ?…
GOURNAY-MARTIN, se retournant vers le juge, la voix sourde, terrifiée.
Ah ! mon Dieu !… On me l’a pris ?
LE DUC, se rapprochant.
Mais non, mais non… puisque ce coffre-fort…
GOURNAY-MARTIN
Mais le diadème n’a jamais été dans ce coffre-fort là… Il était (bas au juge)… A-t-on cambriolé ma chambre ?
LE JUGE
Non.
LE DUC
On a pénétré dans aucun des appartements du premier.
GOURNAY-MARTIN
Ah !… Alors je suis tranquille… le coffre-fort dans ma chambre n’avait que deux clefs… En voici une et l’autre est dans ce coffre-fort là !
LE JUGE, important comme s’il avait sauvé le diadème.
Vous voyez !
GOURNAY-MARTIN
Je vois, je vois… (éclatant) je vois qu’on m’a dévalisé ! pillé ! Où est Guerchard ? Avez-vous une piste, un indice ?
LE JUGE, d’un air entendu.
Oui, Victoire, la femme de charge.
GERMAINE
Victoire ?
GOURNAY-MARTIN
Où est-elle ?
LE JUGE
Elle a disparu.
GOURNAY-MARTIN
Disparu ! mais il n’y a plus une seconde à perdre… il faut…
LE JUGE
Voyons ! calmez-vous, calmez-vous. Je suis là.
LE DUC
Oui, calmez-vous, voyons !
GOURNAY-MARTIN
Vous avez raison, je suis calme.
LE JUGE
Nous avons tout lieu de croire qu’il y a d’autres complices, que ce cambriolage a été préparé de longue main et à coup sûr par des gens qui, non seulement, connaissent votre maison, mais encore sont au courant de vos habitudes.
GOURNAY-MARTIN
Oui !…
LE JUGE
Je désirerais savoir si auparavant, il n’y a jamais eu de vol commis chez vous ? Vous a-t-on déjà volé ?
GOURNAY-MARTIN
Il y a trois ans…
LE JUGE
Je sais…
GOURNAY-MARTIN
Mais, depuis, ma fille, elle, a été volée.
LE JUGE
Ah !
GERMAINE
Oui, depuis trois ans.
LE JUGE.
Ah ! par exemple… mais il eût fallu nous prévenir ! C’est très intéressant, voyez, c’est capital ! Et c’est Victoire que vous soupçonnez ?
GERMAINE
Oh ! non, les deux derniers vols ont été commis au château et Victoire se trouvait à Paris.
LE JUGE, après un silence.
Tant mieux… tant mieux. Voici qui confirme notre hypothèse…
GOURNAY-MARTIN
Laquelle ?
LE JUGE, pensif.
Laissez ! Eh bien, voyons, Mademoiselle, ces vols ont commencé chez vous, il y a trois ans ?
GERMAINE
Vers le mois d’octobre.
LE JUGE
Et c’est au mois d’octobre 1905 que Gournay-Martin, après une première lettre de menaces était, comme aujourd’hui, victime d’un cambriolage.
GOURNAY-MARTIN
Ah ! Oui ! Les canailles !
LE JUGE
Il serait donc intéressant de savoir quel est celui de vos domestiques qui est entré à votre service il y a trois ans ?…
GOURNAY-MARTIN
Victoire n’est chez nous que depuis un an.
LE JUGE, dérouté, après un temps.
Précisément ! (À Germaine.) Mademoiselle, quel est le dernier vol dont vous avez été victime ?
GERMAINE
Il remonte à deux mois. On m’a volé une broche avec des perles et pouvant former pendentif… un peu comme le pendentif que vous m’avez donné, Jacques.
LE JUGE, à Germaine.
Ah ! pourrais-je voir ce pendentif ?
GERMAINE
Oui. (Au duc.) Vous l’avez, n’est-ce pas ?
LE DUC
Je l’ai… j’ai l’écrin.
GERMAINE
Comment l’écrin ?
LE DUC
Oui, l’écrin était vide.
GERMAINE
Vide ? Non, c’est impossible.
LE DUC
À peine étiez-vous sortie… j’ai ouvert l’écrin sur le chiffonnier et il était vide.
LE JUGE
Ce pendentif, ne l’aviez-vous pas déjà surpris aux mains du jeune Charolais ?
LE DUC
Oui… Trois quarts d’heure auparavant, il pouvait être 6 heures.
GERMAINE
Je réponds qu’à 7 heures et demie, quand je suis montée m’habiller, dix minutes avant de partir, le pendentif était dans l’écrin sur le chiffonnier.
GOURNAY-MARTIN
Un vol ! on l’a volé !
LE DUC
Mais non… C’est Irma certainement qui l’aura emporté pour vous, ou bien Mlle Krichnoff.
GERMAINE
Pas Mlle Krichnoff, toujours… puisqu’elle m’a dit dans le train : pourvu que le duc n’ait pas oublié d’emporter votre pendentif !
LE DUC
Alors, c’est Irma.
GERMAINE, appelant.
Irma ! Irma !
IRMA, entrant à gauche.
Mademoiselle…
GERMAINE
Ah ! justement, Irma…
LE JUGE
Non, pardon. (À Irma.) Mademoiselle, approchez… ne vous troublez pas… Avez-vous emporté le pendentif pour votre maîtresse ?
IRMA
Moi… non, Monsieur.
LE JUGE
Vous êtes sûre ?
IRMA
Dame !… oui ! Monsieur. D’ailleurs, est-ce que Mademoiselle ne l’avait pas laissé sur le chiffonnier ?
LE JUGE
Comment savez-vous ça ?
IRMA
Parce que Mademoiselle, en partant, a crié à M. le Duc, d’emporter l’écrin. Même que j’ai fait la réflexion que c’était peut-être Mlle Krichnoff qui aurait pu le mettre dans son sac.
LE DUC, vivement.
Mlle Krichnoff ! Dans quel but ?
IRMA
… Dans le but de le rapporter pour Mademoiselle.
LE JUGE
Et pourquoi aviez-vous pensé cela ?
IRMA
Parce que j’ai vu Mlle Krichnoff devant le chiffonnier.
LE JUGE
Ah ! et c’est sur le chiffonnier qu’était le pendentif ?
IRMA
Oui, Monsieur.
(Un silence.)
LE JUGE
Vous êtes au service de Mademoiselle depuis longtemps ?
IRMA
Depuis six mois, Monsieur.
LE JUGE
C’est bien, vous pouvez vous retirer… Non par ici, j’aurai peut-être besoin de vous tout à l’heure. (Sort Irma à droite. Au commissaire.) Nous allons interroger Mlle Krichnoff.
LE DUC, vivement.
Mlle Krichnoff est au-dessus de tout soupçon.
GERMAINE
Oui, c’est mon avis.
LE JUGE
Mlle Krichnoff est entrée chez vous depuis combien de temps, Mademoiselle ?
GERMAINE, réfléchissant.
Tiens.
LE JUGE
Quoi donc ?
GERMAINE
Il y a précisément trois ans.
LE JUGE
Précisément au moment où les vols ont commencé ?
GERMAINE
Oui.
(Sensation.)
LE JUGE, à l’agent.
Priez Mlle Krichnoff de venir.
L’AGENT
Bien, Monsieur…
LE DUC
Non, je sais où elle est, je vais sortir.
(Il va pour sortir.)
GUERCHARD, apparaissant en haut de l’échelle.
Ah !… Mais non !…
TOUS, se retournant.
Hein ?
GUERCHARD, à l’agent.
Agent, allez-y !
(Sort l’agent.)
LE DUC
Pardon, mais…
GUERCHARD, descendant de l’échelle.
Ne vous froissez pas, monsieur le Duc… Mais M. le Juge est de mon avis ; ce serait tout à fait irrégulier.
(Il va vers le juge et lui donne la main.)
LE DUC, se rapprochant.
Mais, Monsieur…
GUERCHARD
Monsieur Guerchard, inspecteur principal de la Sûreté.
LE DUC
Ah ! enchanté. Nous vous attendions avec impatience.
(Ils se donnent la main.)
LE JUGE
Que faisiez-vous donc, sur cette échelle !
GUERCHARD
J’écoutais… Et je vous félicite. Vous avez mené l’enquête d’une façon remarquable. Nous différons d’avis sur deux ou trois petits points… mais c’est remarquable. (Saluant.) Monsieur Gournay-Martin, mon cher commissaire.
(Ils s’installent autour de la table. L’agent de police entre et vient dire quelques mots au juge.)
LE JUGE, surpris, bas.
Elle sortait donc ?
L’AGENT
Elle demandait à sortir.
LE JUGE, bas.
Montez dans sa chambre et fouillez sa malle.
GUERCHARD, qui a entendu.
Ce n’est pas la peine.
LE JUGE
Ah ! (Il répète à l’agent d’un ton vexé.) Ce n’est pas la peine.
Scène V
LES MÊMES, SONIA
(Sonia est entrée. Elle a gardé son costume de voyage et son manteau sur le bras. Elle s’arrête étonnée.)
LE JUGE
Approchez, Mademoiselle… (Commençant l’interrogatoire.) Mademoiselle…
GUERCHARD, doucement, avec tant de déférence que le juge ne peut refuser.
Voulez-vous me permettre ? (Le juge furieux s’efface et tourne le dos. Guerchard à Sonia, avec bonhomie.) Mademoiselle, il se passe un fait sur lequel M. le Juge a besoin de quelques renseignements. On a volé le pendentif que M. le Duc a donné à Mlle Gournay-Martin.
SONIA
On a volé !… Vous êtes sûr ?
GUERCHARD
Absolument, le vol s’est produit dans des conditions très déterminées. Mais nous avons tout lieu de supposer que le coupable, pour n’être pas pris sur le fait, a caché le bijou dans le sac ou la valise d’une autre personne, de sorte que…
SONIA, vivement.
Ma valise est dans ma chambre, Monsieur, voici la clef.
(Pour prendre la clef dans son sac, elle dépose son vêtement sur le canapé. Il glisse à terre. Le duc qui ne l’a pas quittée des yeux s’approche, ramasse le vêtement, fouille dans les poches et retire un papier de soie, le déplie, trouve le pendentif, remet le papier, pose le vêtement et s’éloigne.)
GUERCHARD
C’est absolument inutile. Vous n’avez pas d’autres bagages ?
SONIA
Si, ma malle… elle est là-haut, ouverte.
GUERCHARD
Mais vous alliez sortir, je crois ?
SONIA
Je demandais la permission… deux ou trois courses à faire.
GUERCHARD
Monsieur le Juge, vous ne voyez aucun inconvénient à laisser sortir Mademoiselle ?
LE JUGE
Aucun.
GUERCHARD, à la jeune fille qui s’éloigne.
Vous n’emportez que ce sac ?
SONIA, le lui tendant.
Oui… J’ai là mon argent… mon mouchoir.
GUERCHARD, plongeant son regard dans le sac.
Inutile. Je ne suppose pas qu’on ait eu l’audace…
(Sonia va pour sortir. Elle fait un pas, hésite, puis revient et prend son vêtement.)
GUERCHARD, vivement.
Voulez-vous me permettre ?
SONIA
Merci, je ne le mets pas.
GUERCHARD, doucereux et tout en insistant.
Oui… mais on a pu… avez-vous bien regardé dans les poches ?… Tenez, on dirait que celle-ci…
SONIA, effrayée, mettant sa main crispée sur la poche.
Mais, Monsieur, c’est abominable… Quoi !… vous avez l’air…
GUERCHARD
Je vous en prie, Mademoiselle, nous sommes parfois obligés…
LE DUC, sans bouger, la voix nette.
Mademoiselle Sonia, je ne vois vraiment pas en quoi cette petite formalité peut vous déplaire.…
SONIA
Mais !…
LE DUC, la regardant fixement.
Vous n’avez aucune inquiétude à avoir.
(Sonia regarde le duc et cesse de résister : Guerchard fouille dans la poche désignée. Il y trouve le papier, le déplie.)
GUERCHARD, entre ses dents.
Plus rien. (Tout haut.) Je vous adresse toutes mes excuses, Mademoiselle.
(Sonia va pour sortir et chancelle.)
LE DUC, se précipitant.
Vous vous trouvez mal ?
SONIA, bas.
Merci, merci, vous m’avez sauvée.
GUERCHARD
Je suis sincèrement désolé !
SONIA
Non, ça ne fait rien.
(Elle sort.)
GERMAINE, à son père.
Cette pauvre Sonia !… Je vais lui parler !
(Ils sortent tous trois.)
LE JUGE, à part.
Vous vous êtes lourdement trompé, Guerchard.
GUERCHARD, qui n’a cessé de tenir le papier entre ses mains et de l’examiner.
Je voudrais que personne ne sorte sans un mot de moi !
LE JUGE, souriant.
Personne excepté Mlle Sonia.
GUERCHARD
Elle moins que tout autre.
LE JUGE
Comprends pas.
L’AGENT, entrant vivement.
Monsieur le Juge ?
LE JUGE, se retournant.
Quoi ?
L’AGENT
Dans le jardin… on a trouvé ce lambeau d’étoffe au bord du puits. Les concierges ont reconnu que c’était un morceau d’une robe à Victoire.
LE JUGE
Sacrebleu !
(Il prend le morceau d’étoffe.)
GOURNAY
Voilà l’explication !… Un assassinat…
LE JUGE, vivement.
Il faut y aller… C’est possible après tout. D’autant plus qu’à propos du jardin il y a des traces de plâtre là sous ce livre. Je les ai découvertes. Oui, il faut y aller.
GUERCHARD, calmement, sans bouger.
Non, tout au moins il ne faut pas y aller pour chercher Victoire.
LE JUGE
Pardon, mon cher ! mais ce lambeau d’étoffe…
GUERCHARD, à Gournay-Martin.
Ce lambeau d’étoffe ?… Avez-vous un chien, ou plutôt un chat dans la maison ?
LE JUGE, indigné.
Guerchard.
GUERCHARD
Pardon, c’est très important.
GOURNAY
Oui, je crois, il y a une chatte, celle du concierge.
GUERCHARD
Eh bien, voilà, ce lambeau d’étoffe a été apporté ici par la chatte… tenez, regardez les griffes.
LE JUGE
Voyons ! c’est fou ! Ça ne tient pas debout. Il s’agit d’un assassinat, peut-être de l’assassinat de Victoire.
GUERCHARD
Victoire n’a jamais été assassinée.
LE JUGE
Mon cher, personne n’en sait rien.
GUERCHARD, dialogue très rapide.
Si… moi…
LE JUGE
Vous ?
GUERCHARD
Oui.
LE JUGE
Alors, comment expliquez-vous qu’elle ait disparu !
GUERCHARD
Si elle avait disparu, je ne l’expliquerais pas.
LE JUGE, furieux.
Mais puisqu’elle a disparu.
GUERCHARD
Non.
LE JUGE
Vous n’en savez rien.
GUERCHARD
Si.
LE JUGE
Hein ? Vous savez où elle est ?
GUERCHARD
Oui.
LE JUGE
Mais dites-nous tout de suite que vous l’avez vue ?
GUERCHARD
Oui, je l’ai vue !
LE JUGE
Vous l’avez vue ! Quand ?
GUERCHARD
Il y a deux minutes.
LE JUGE
Mais sacrebleu, vous n’êtes pas sorti de cette pièce !
GUERCHARD
Non.
LE JUGE
Et vous l’avez vue ?
GUERCHARD
Oui.
LE JUGE
Mais sacré nom d’un chien, dites-nous alors où elle est, dites-nous-le.
GUERCHARD
Mais vous ne me laissez pas parler.
LE JUGE, hors de lui.
Alors, parlez.
GUERCHARD
Eh bien, voilà, elle est ici.
LE JUGE
Comment ici ? Comment serait-elle arrivée ici ?
GUERCHARD
Sur un matelas.
LE JUGE
Ah ! ça, Guerchard, vous vous foutez du monde !
GUERCHARD
Tenez. (Il va vers la cheminée, écarte les chaises et le paravent. On aperçoit Victoire bâillonnée, ligotée sur un matelas. Stupéfaction…) Hé là, elle dort bien. Il y a encore par terre le masque de chloroforme. (À l’agent.). Emportez-la.
LE JUGE, sévèrement au commissaire.
Vous n’aviez donc pas fouillé la cheminée, monsieur le Commissaire ?
LE COMMISSAIRE
Mais non.
LE JUGE
C’est une faute, monsieur le Commissaire, une faute impardonnable… Allons vite, qu’on l’emporte… Mais sapristi, vous avouez qu’il était matériellement impossible…
(L’agent et le commissaire emportent Victoire.)
GUERCHARD
À quatre pattes ; c’est possible. Quand on est à quatre pattes on voit deux talons qui dépassent. Alors, n’est-ce pas…
LE JUGE, à Guerchard.
Ça bouleverse tout. Dans ces conditions, je n’y comprends plus rien. Je suis complètement dérouté. Et vous ?
GUERCHARD, bonhomme.
Heu, heu !…
LE JUGE
Vous n’êtes pas dérouté, vous ?
GUERCHARD
Non. Est-ce que vous avez commencé votre enquête du côté du jardin ?
LE JUGE, sursautant.
J’allais la faire, naturellement ! D’autant que j’ai vu des choses très intéressantes, une maison en construction.
(Ils sortent.)
Scène VI
LE DUC, puis SONIA, puis GUERCHARD.
(Le duc jette un coup d’œil sur la pièce à côté pour regarder si on ne le voit pas, puis tire le pendentif de sa poche et le regarde.)
LE DUC, seul.
Une voleuse !
SONIA, entrant affolée.
Pardon ! Pardon !
LE DUC
Une voleuse, vous !
SONIA
Oh !
LE DUC
Prenez garde, ne restez pas là.
SONIA, même jeu.
Vous ne voulez plus me parler ?
LE DUC
Guerchard se doute de tout !… Il est dangereux que nous causions là.
SONIA
Quelle opinion avez-vous de moi, maintenant ? Ah ! mon Dieu ! Mon Dieu !
LE DUC
Parlez plus bas.
SONIA
Ah ! que m’importe ! J’ai perdu l’estime du seul être à qui je tenais, peu m’importe tout le reste.
LE DUC, regardant autour de lui.
Nous nous retrouverons… cela vaut mieux.
SONIA, assise.
Non, non, tout de suite… il faut que vous sachiez… il faut que je vous parle. Ah ! mon Dieu… je ne sais plus quoi vous dire. Et puis c’est trop injuste après tout. Elle, Germaine, elle a tout. Hier, devant moi, vous lui avez remis ce pendentif… elle a souri… elle était orgueilleuse… j’ai vu sa joie. Alors, oui, je l’ai pris, je l’ai pris, je l’ai pris, et si je pouvais lui prendre sa fortune… je la hais.
LE DUC, s’approchant.
Quoi ?
SONIA
Eh bien, oui… je la hais.
LE DUC
Comment ?
SONIA
Ah ! c’est une chose que je ne vous aurais pas dite… mais maintenant j’ose… j’ose parler… eh bien… oui… je… je vous… je vous… (Elle n’achève pas l’aveu, désespérée.) Je la hais.
LE DUC, s’inclinant un peu sur elle.
Sonia !
SONIA, confirmant.
Oh ! je sais, ça n’excuse rien, vous pensez : « C’est bien trouvé, mais elle n’est pas à son premier vol. » Oui, c’est vrai, c’est le dixième, le vingtième peut-être, oui, c’est vrai, je suis une voleuse, mais il y a une chose qu’il faut croire : depuis que vous êtes revenu, depuis que je vous ai connu, du premier jour où vous m’avez regardée ; eh bien, je n’ai plus volé.
LE DUC
Je vous crois.
SONIA
Et puis vous saviez comment cela a commencé… l’horreur de ça…
LE DUC
Je vous plains…
SONIA
Oui, vous me plaignez, en me méprisant, avec dégoût ! Ah ! il ne faut pas ! Je ne veux pas !
LE DUC
Calmez-vous, voyons.
SONIA
Écoutez… Avez-vous jamais été seul, seul au monde ?… Avez-vous jamais eu faim ?… Pourtant dans la grande ville où j’agonisais, aux étalages, quand on n’a qu’à tendre la main… Les pains… les pains… d’un sou, c’est banal… c’est banal, n’est-ce pas ?
LE DUC
Continuez.
SONIA
Eh bien, non, je ne l’ai pas fait. Mais ce jour-là, je mourais, vous entendez, je mourais… Une heure après je frappais à la porte d’un homme que je connaissais un peu. C’était ma dernière ressource… Je fus contente d’abord… il me donna à manger… à boire… du champagne… et puis il me parla, il m’offrit de l’argent…
LE DUC
Quoi ?
SONIA
Non, je n’ai pas pu… Alors je l’ai volé… j’aimais mieux ça ! C’était plus propre ! Ah ! j’avais des excuses alors. J’ai commencé à voler pour rester honnête femme… J’ai continué pour avoir l’air d’une femme honnête. Vous voyez… je plaisante. Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu !
(Elle pleure.)
LE DUC
Pauvre petite !
SONIA
Oh ! vous avez pitié… vous êtes ému.
LE DUC, levant la tête.
Ma pauvre petite Sonia.
SONIA, se levant.
Ah !
(Ils se regardent un instant, très près l’un de l’autre.)
LE DUC
Adieu ! Adieu !
(Il hésite comme s’il allait parler, mais il entend du bruit et s’éloigne d’elle. Elle va pour sortir. Entre Guerchard.)
GUERCHARD
Ah ! Mademoiselle… je vous cherchais… (Sonia s’arrête.) Le juge a changé d’avis. Il est impossible que vous sortiez… C’est une mesure générale.
SONIA
Ah !
GUERCHARD
Nous vous serions même très obligés de monter dans votre chambre. On vous servira votre repas là-haut.
SONIA
Comment !… mais, Monsieur !… (Après un temps elle regarde le duc, il fait signe qu’elle peut obéir.) Bien… je vais monter dans ma chambre !
(Elle sort.)
Scène VII
LE DUC, GUERCHARD, LE JUGE LE COMMISSAIRE
LE DUC
Monsieur Guerchard… une pareille mesure…
GUERCHARD
Ah !… Monsieur le Duc, je suis désolé, mais c’est mon métier… ou si vous préférez mon… devoir… D’autant qu’il se passe des choses que je suis encore seul à savoir et qui ne sont pas claires. Votre futur beau-père vient de se mettre au lit ayant reçu ce télégramme.
(Il lui tend un télégramme.)
LE DUC, jetant un rapide coup d’œil et haussant les épaules.
Oh !… et vous avez coupé là-dedans… quelle fumisterie !
GUERCHARD
Euh ! Euh !
LE DUC, au juge et au commissaire.
Voyons, Messieurs, je vous fais juge. Mon futur beau-père a reçu ce télégramme et monsieur que voici le prend au sérieux.
LE JUGE
Ah ! Donnez… (Il lit.) « Mille excuses de n’avoir pu tenir promesse pour diadème, avais rendez-vous aux Acacias. Prière préparer ce soir diadème dans votre chambre. Viendrai sans faute le prendre entre minuit moins un quart et minuit. Votre affectueusement dévoué : Arsène Lupin. ». C’est idiot !… Comment, vous, Guerchard, un homme… Eh bien, où est-il passé ?
LE COMMISSAIRE
Il a dû sortir.
LE JUGE
Tant mieux, nous pourrons dire deux mots librement. Messieurs, il faut nous défier de Guerchard. Quand il croit avoir affaire à Lupin, il perd la boule. Ah çà ! Messieurs, si Lupin était venu cette nuit, si Lupin avait convoité le diadème, il aurait cambriolé, tout au moins essayé de cambrioler, soit le coffre-fort de la chambre de Gournay-Martin dans lequel se trouve le diadème, soit ce coffre-fort (allant au coffre-fort) qui est ici et dans lequel se trouve la seconde clef.
LE COMMISSAIRE
Évidemment.
LE JUGE, continuant.
S’il n’a rien essayé cette nuit, quand il avait la partie belle, que l’hôtel était vide, il n’essaiera pas maintenant que nous sommes prévenus, que la police est sur pied et que l’hôtel est cerné !… Messieurs, cette dernière supposition est enfantine et inquiétante pour la mentalité de Guerchard !
(Il s’est appuyé sur le coffre-fort. À ce moment il chancelle, la porte s’est ouverte brusquement. Guerchard sort du coffre-fort.)
TOUS
Hein ?
GUERCHARD
Vous savez qu’on entend très bien d’ici.
LE JUGE
Nom de nom ! Comment êtes-vous entré là-dedans ?
GUERCHARD
Entrer n’est rien… c’est sortir qui est dangereux. On avait laissé une cartouche source. J’ai failli sauter avec la porte.
LE JUGE
Comment êtes-vous entré, sacrebleu ?
GUERCHARD
Par le cabinet noir ; il n’y a plus rien derrière…
TOUS
Allons donc.
(Guerchard rentre dans le coffre et disparaît.)
TOUS
Ah !
(Guerchard réapparaît par la porte de droite au premier plan.)
TOUS
Ah !
GUERCHARD
On a fait sauter la plaque de tôle… ah ! c’est de la belle ouvrage !…
LE JUGE
Et la clef ? La clef du coffre-fort de là-haut, lequel contient le diadème. Cette clef y est, n’est-ce pas ?
GUERCHARD
Ah ! non… mais j’ai trouvé mieux.
TOUS
Quoi ?
GUERCHARD
Je vous le donne en mille !
LE JUGE
Voulez-vous parler !
GUERCHARD
Votre langue au chat ?
LE JUGE, furieux.
Guerchard !
GUERCHARD, élevant un carton entre ses doigts.
La carte d’Arsène Lupin !
LE JUGE
Nom de nom !
Rideau
ACTE III
(Il n’y a pas d’entracte entre le deuxième et le troisième acte.)
Même décor. La nuit : lampes allumées. La fenêtre du fond est fermée. La scène est vide.
Scène première
GUERCHARD, LE DUC
GUERCHARD, penché sous le manteau de la cheminée.
Ça va, monsieur le Duc. Ça n’est pas trop lourd ?
LE DUC, dans la cheminée, invisible.
Non.
GUERCHARD
Le passage est suffisant ? Vous tenez bien la corde ?
LE DUC
Oui… Attention !
(Guerchard fait un bond en arrière. On entend un bruit formidable dans la cheminée, c’est un bloc de marbre qui est tombé.)
GUERCHARD
Nom d’un chien ! Encore un peu… j’y étais ! Ouf ! J’ai eu chaud. Vous avez donc lâché la corde ?
LE DUC
C’est elle qui a lâché. Vous l’aviez mal attachée. (Il est descendu et apparaît recouvert d’un cache-poussière qu’il enlève. Il est en habit.) Mais vous avez raison, la piste est claire.
GUERCHARD
Mais oui ! L’autre était enfantine. Les traces de pas dans le jardin, l’échelle, le guéridon sur le rebord de la fenêtre… C’est une piste qui ne tenait pas debout. C’est une piste pour juge d’instruction. Nous avons perdu toute une journée.
LE DUC
Alors, la piste vraie ?…
GUERCHARD
Nous venons de la voir ensemble. Les deux hôtels, celui-ci et l’immeuble voisin, lequel est inoccupé, communiquant.
LE DUC
C’est une façon de parler… Ils communiquent par l’ouverture que Lupin et sa bande ont pratiquée dans le corps de la cheminée.
GUERCHARD
Oui. C’est un truc assez connu. Les vols chez les grands bijoutiers s’opèrent parfois ainsi. Mais ce qui donne au procédé un cachet assez nouveau et de prime abord déroutant, c’est que les bandits ont eu l’audace de percer à trois mètres du foyer un orifice assez large, pour pouvoir cambrioler tout un mobilier.
LE DUC
C’est vrai, l’orifice s’ouvre en véritable baie dans une pièce de l’immeuble voisin, au deuxième étage. Ces brigands sont capables de tout, même d’un travail de maçonnerie…
GUERCHARD
Oh ! tout cela a été préparé de longue main ; mais maintenant je suivrais leur piste, chacun de leurs pas, les yeux fermés. Car toutes les preuves nous les avons… fragments de cadres dorés, fils de tapisserie, etc. Une fois le cambriolage effectué, l’immeuble voisin étant vide, ils ont pu descendre tranquillement par l’escalier et sortir par la grande porte.
LE DUC
Ils sont descendus par l’escalier, vous croyez ?
GUERCHARD
Je ne crois pas, j’en suis sûr. Tenez, ces fleurs, je les ai trouvées dans l’escalier, elles sont encore fraîches.
LE DUC
Hein ! mais j’ai cueilli des fleurs semblables hier à Charmerace. C’est du Salvia.
GUERCHARD
Du Salvia rose, monsieur le Duc ! Je ne connais qu’un jardinier qui ait réussi à obtenir cette nuance. C’est le jardinier de M. Gournay-Martin.
LE DUC
Mais alors… les voleurs de cette nuit… mais oui… ça ne peut être…
GUERCHARD
Allez… dites votre idée.
LE DUC
Les Charolais.
GUERCHARD
Parbleu !
LE DUC
C’est vrai… C’est passionnant. Ah ! si on pouvait avoir une preuve !
GUERCHARD
Nous l’aurons tout à l’heure.
LE DUC
Comment ça ?
GUERCHARD
Oui, j’ai téléphoné à Charmerace. Le jardinier était absent, mais dès mon retour, il m’appellera au téléphone. Nous saurons alors qui a pénétré dans les serres.
LE DUC
C’est passionnant ! Ces indices… ces pistes qui se croisent… Chaque fait qui peu à peu reprend sa place normale… Passionnant !… Une cigarette ?
GUERCHARD
C’est du caporal ?
LE DUC
Non, du tabac jaune, du Mercédès.
GUERCHARD
Merci.
LE DUC, allumant une cigarette.
Oui, passionnant. Alors, les voleurs venaient de Charmerace… Ce sont les Charolais… ils sont sortis par l’hôtel voisin et c’est par là qu’ils sont entrés.
GUERCHARD
Ah ! non…
LE DUC
Non ?
GUERCHARD
Non, ils sont entrés par la porte de l’hôtel où nous sommes.
LE DUC
Mais qui leur aurait ouvert ? Un complice, alors ?
GUERCHARD
Oui.
LE DUC
Qui ?
GUERCHARD, il sonne. À Boursin qui entre.
Fais venir Victoire, la femme de charge.
(Boursin sort.)
LE DUC
Comment ! Victoire ! Le juge d’instruction l’a interrogée cet après-midi ; il semblait croire à son innocence.
GUERCHARD
Oui… comme il semblait aussi n’ajouter qu’une importance secondaire à la piste de la cheminée, celle que nous venons de vérifier ensemble. L’innocence de Victoire ! Monsieur le Duc, il y a certainement un innocent dans tout ceci. Savez-vous qui c’est ?
LE DUC
Non.
GUERCHARD
Le juge d’instruction.
Scène II
LES MÊMES, VICTOIRE
(Boursin fait entrer Victoire.)
VICTOIRE, entrant, à Boursin.
On va encore me cuisiner ? (Elle entre, à Guerchard.) C’est-y qu’on va encore me cuisiner ?
GUERCHARD
Asseyez-vous. Vous couchez dans une mansarde, dont la lucarne donne sur le toit…
VICTOIRE
À quoi ça sert tout ça, à quoi ça sert ?
GUERCHARD
Voulez-vous me répondre ?
VICTOIRE
J’ai déjà répondu, oui, à un autre juge. Même que celui-là est bien conciliant ; mais vous, je sais point ce que vous avez après moi !…
GUERCHARD
Vous avez donc passé la nuit dans votre mansarde, et vous n’avez entendu aucun bruit sur le toit…
VICTOIRE
Sur le toit, maintenant… Vlà un malheur…
GUERCHARD
Vous n’avez rien entendu ?
VICTOIRE
J’ai dit ce que j’ai dit ; j’ai entendu des bruits qu’étaient pas catholiques et qui sortaient des escaliers… Je suis entrée dans ce salon, et j’ai vu ce que j’ai vu.
GUERCHARD
Mais qu’avez-vous vu ?
VICTOIRE
Des maraudeurs… Ils s’enfuyaient par la fenêtre avec des sacs d’objets.
GUERCHARD
Par la fenêtre ?
VICTOIRE
Oui.
GUERCHARD
Pas par la cheminée ?…
VICTOIRE
La cheminée… Vlà encore un malheur !
LE DUC, à Guerchard.
Elle a l’air d’une brave femme pourtant.
GUERCHARD, à Victoire.
Tout à l’heure, où étiez-vous placée ?
VICTOIRE
Dans la cheminée derrière l’écran…
GUERCHARD
Mais quand vous êtes entrée…
VICTOIRE
Oh !… l’écran n’était point là.
GUERCHARD
Montrez-moi où il était… Déplacez-le… Attendez ! Ah ! il ne faut pas perdre l’emplacement exact des quatre pieds. Voyons… de la craie… Ah ! vous êtes peu coutumière ici, n’est-ce pas, ma brave femme ?
VICTOIRE
Oui. C’est moi qui raccommode pour les domestiques et qui m’occupe de la couture.
GUERCHARD
Parfait. Alors, vous devez bien avoir sur vous un bout de craie de savon !
VICTOIRE
Oh ! ça, toujours… (Elle relève sa jupe, va fouiller dans la poche de son jupon, se ravise effarée et dit :) J’sais point pourquoi j’ai dit ça… Ah ! non, j’en ai point.
GUERCHARD
Vous êtes sûre ? Voyons donc ça.
(Il fouille dans la poche de son tablier.)
VICTOIRE
Ben quoi ! v’là des manières, voulez-vous me laisser ; mais voulez-vous… vous me chatouillez…
GUERCHARD, trouvant un morceau de craie bleue.
Enfin, ça y est ! ! !… Boursin ! embarque-la.
VICTOIRE
Quoi !… mais Jésus-Marie ! Je suis innocente. C’est pas parce qu’on a du savon, de la craie de savon, qu’on est une voleuse.
GUERCHARD
C’est entendu ! Boursin, dès que la voiture cellulaire sera là, embarque-moi ça au dépôt.
VICTOIRE
Jésus-Marie ! Jésus-Marie !
(Elle sort.)
GUERCHARD
Et d’une ! ! !
Scène III
LE DUC, GUERCHARD, BOURSIN, BONAVENT
LE DUC
Victoire !… Je n’en reviens pas. Alors, cette craie… C’était la même que sur ces murs ?…
GUERCHARD
Oui, de la craie bleue. Voyez-vous, monsieur le Duc, ça et la fleur de Salvia… (À Boursin qui revient.) Qu’est-ce que c’est ?
BOURSIN
C’est Bonavent, qui a du nouveau.
GUERCHARD
Ah !… (Entre Bonavent) qu’est-ce qu’il y a ?
BONAVENT, entrant.
Voilà, patron… trois auto-camions ont stationné cette nuit devant l’hôtel voisin…
GUERCHARD
Ah ! comment le sais-tu ?
BONAVENT
Par un chiffonnier. Il a vu les camions s’éloigner vers 5 heures du matin…
GUERCHARD
Ah ! Ha ! C’est tout ?
BONAVENT
Un homme est sorti de l’hôtel en tenue de chauffeur…
GUERCHARD et LE DUC, vivement.
Ah !
BONAVENT
À vingt pas de l’hôtel, il a jeté sa cigarette. Le chiffonnier l’a ramassée.
LE DUC
Et il l’a fumée ?
BONAVENT
Non, la voici.
GUERCHARD
Une cigarette à bout d’or… et comme marque « Mercédès »… Tiens, monsieur le Duc, ce sont vos cigarettes…
LE DUC
Allons donc ! Ça c’est inouï !…
GUERCHARD
Mais c’est très clair, et mon argumentation se resserre. Vous aviez de ces cigarettes-là à Charmerace ?
LE DUC
Des boîtes sur toutes les tables !
GUERCHARD
Eh bien !
LE DUC
C’est vrai, l’un des Charolais aura pris une de ces boîtes.
GUERCHARD
Dame… nous savons que ça n’est pas le scrupule qui les étouffait.
LE DUC
Seulement… Mais j’y pense…
GUERCHARD
Quoi ?
LE DUC
Lupin… Lupin, alors…
GUERCHARD
Eh bien ?
LE DUC
Puisque c’est Lupin qui a fait le coup cette nuit ; puisque l’on a trouvé ces Salvias dans l’hôtel voisin… Lupin arrivait donc de Charmerace ?…
GUERCHARD
Évidemment.
LE DUC
Mais alors, Lupin… Lupin est un des Charolais ?
GUERCHARD
Oh ! ça c’est autre chose.
LE DUC
Mais c’est certain ! C’est certain, nous tenons la piste.
GUERCHARD
À la bonne heure ! vous voilà aussi emballé que moi. Quel policier vous auriez fait ! Seulement… rien n’est certain.
LE DUC
Mais si, qui voulez-vous que ce soit ? Était-il hier à Charmerace ? oui ou non ? A-t-il oui ou non organisé le vol des automobiles ?
GUERCHARD
Sans aucun doute, mais il a pu rester dans la coulisse.
LE DUC
Sous quelle forme ? sous quel masque ?… Ah ! je brûle de voir cet homme-là.
GUERCHARD
Nous le verrons ce soir.
LE DUC
Ce soir ?
GUERCHARD
Oui, puisqu’il viendra prendre le diadème entre minuit moins un quart et minuit.
LE DUC
Non ?… Vous croyez vraiment qu’il aura le culot ?
GUERCHARD
Vous ne connaissez pas cet homme-là, monsieur le Duc, ce mélange extraordinaire d’audace et de sang-froid. C’est le danger qui l’attire. Il se jette au feu, et il ne se brûle pas. Depuis dix ans, je me dis : « Ça y est ! cette fois… je le tiens !… Enfin, je vais le pincer… » Je me dis ça tous les jours…
LE DUC
Eh bien ?
GUERCHARD
Eh bien, les jours passent et je ne le pince jamais. Ah ! il est de taille, vous savez… C’est un gaillard. C’est un bel artiste ! (Un temps, puis entre ses dents.) Voyou !
LE DUC
Alors, vous pensez que ce soir, Lupin…
GUERCHARD
Monsieur le Duc, vous avez suivi la piste avec moi, nous avons ensemble relevé chaque trace. Vous avez presque vu cet homme à l’œuvre… Vous l’avez compris… Ne pensez-vous pas qu’un individu pareil est capable de tout ?
LE DUC
Si !
GUERCHARD
Alors…
LE DUC.
Ah ! peut-être… vous avez raison.
(On frappe.)
GUERCHARD
Entrez.
BOURSIN, bas, lui remettant un pli.
C’est de la part du juge d’instruction.
GUERCHARD
Donne… (Il lit.) Ah !…
(Boursin sort à gauche.)
LE DUC
Qu’est-ce que c’est ?
GUERCHARD
Rien… Je vous dirai ça.
IRMA, entrant à droite.
Mlle Krichnoff demande à M. le Duc, un instant d’entretien.
LE DUC
Ah !… Où est-elle ?
IRMA
Dans la chambre de Mlle Germaine.
LE DUC, allant vers la droite.
Bien, j’y vais.
GUERCHARD, au duc.
Non.
LE DUC
Comment…
GUERCHARD
Je vous assure…
LE DUC
Mais…
GUERCHARD
Attendez que je vous aie parlé !
LE DUC
Ah ! (Il regarde le papier que Guerchard tient à la main, réfléchit, puis, lentement, d’une voix posée.) Eh bien, dites à Mlle Krichnoff… dites que je suis dans le salon.
IRMA
C’est tout, monsieur le Duc ?
LE DUC, même jeu.
Oui !… « que je suis dans le salon… que j’en ai pour dix minutes ». Dites-lui exactement ça. (Sort Irma.) Elle comprendra que je suis avec vous… et alors… Mais pourquoi ?… je ne comprends pas.
GUERCHARD
Je viens de recevoir ceci du juge d’instruction.
LE DUC
Eh bien ?
GUERCHARD
Eh bien ! C’est un mandat d’arrêt, monsieur le Duc.
LE DUC
Quoi ! un mandat… pas contre elle ?
GUERCHARD
Si !
LE DUC
Voyons… mais ce n’est pas possible… l’arrêter !
GUERCHARD
Il faut bien. L’interrogatoire a été terrible pour elle. Des réponses louches, embarrassantes, contradictoires…
LE DUC
Alors, vous allez l’arrêter ?
GUERCHARD
Certes…
(Il va pour sonner.)
LE DUC
Monsieur Guerchard, elle est maintenant avec ma fiancée… Attendez au moins qu’elle soit rentrée dans sa chambre… Épargnez à l’une une émotion affreuse, et à l’autre cette humiliation.
GUERCHARD
Il le faut !
(Il sonne. À Boursin qui entre.)
GUERCHARD
J’ai le mandat d’arrêt contre Mlle Krichnoff… Le planton est toujours en bas devant la porte ?
BOURSIN
Oui.
GUERCHARD, appuyant sur les mots.
Dis-lui bien qu’on ne peut sortir que sur un visa de moi et sur ma carte.
(Sort Boursin.)
LE DUC, qui pendant ce temps est resté visiblement pensif.
Enfin, il faut l’arrêter… il faut l’arrêter…
GUERCHARD
Dame ! vous comprenez, n’est-ce pas ? Croyez que personnellement, je n’ai contre Mlle Krichnoff, aucune animosité. Elle me serait presque sympathique, cette petite.
LE DUC
N’est-ce pas ? Elle a l’air si perdue, si désemparée… Et cette pauvre cachette qu’elle a trouvée… Ce mouchoir roulé, jeté dans la petite pièce de l’immeuble voisin, quelle absurdité !
GUERCHARD, stupéfait.
Vous dites ?… Un mouchoir…
LE DUC
La maladresse de cette petite est désarmante.
GUERCHARD
Un mouchoir contenant les perles du pendentif ?
LE DUC
Oui, vous avez vu, n’est-ce pas, au troisième étage, c’est fou.
GUERCHARD
Mais non, je n’ai pas vu.
LE DUC
Comment non ?… Ah !… C’est vrai. C’est le juge d’instruction qui a vu.
GUERCHARD
Il a vu un mouchoir appartenant à Mlle Krichnoff… Où est-il ce mouchoir ?
LE DUC
Le juge d’instruction a pris les perles mais le mouchoir doit être resté là-haut.
GUERCHARD
Comment ! Et il ne l’a pas pris ? Non, mais quel !… Enfin…
(Il enlève son paletot, va vers la cheminée et allume la lanterne.)
LE DUC
Oh ! d’ailleurs, maintenant que vous arrêtez Mlle Krichnoff, ce détail n’a plus d’importance.
GUERCHARD
Mais si, je vous demande pardon…
LE DUC
Comment ?
GUERCHARD
Nous arrêtons Mlle Krichnoff ; nous avons des présomptions mais aucune preuve.
LE DUC, semblant bouleversé.
Hein ?
GUERCHARD
La preuve, vous venez de nous la fournir, et puisqu’elle a pu cacher les perles dans l’immeuble voisin, c’est qu’elle connaissait le chemin qui y mène. Donc elle est complice.
LE DUC
Comment, vous croyez ? Ah ! mon Dieu !… Et c’est moi… j’aurais eu l’imprudence… C’est par ma faute que vous découvrez ?…
GUERCHARD
Cette lanterne… Voulez-vous m’éclairer, monsieur le Duc ?
LE DUC, vivement.
Mais vous ne voulez pas que j’y aille ? Je sais où est le mouchoir.
GUERCHARD, vivement.
Non, non, je préfère y aller moi-même.
LE DUC, vivement.
C’est que si vous aviez voulu…
GUERCHARD, même jeu.
Non… non…
LE DUC
Permettez-moi d’insister…
GUERCHARD
Inutile !… à bout de bras, n’est-ce pas ?
LE DUC
Oui.
GUERCHARD
Cinq minutes seulement. Ça ne vous fatiguera pas ?
LE DUC
Non, non.
(Guerchard disparaît sous la cheminée. Le duc au bout d’un instant accroche la lanterne dans l’intérieur de la cheminée.)
LE DUC
Ça va. Comme ça…
VOIX DE GUERCHARD
Oui, c’est ça, c’est très bien.
(Le duc se précipite vers la porte de droite et l’ouvre. Paraît Sonia habillée pour sortir.)
LE DUC, retournant prendre la lanterne.
Vite !
SONIA
Mon Dieu !
LE DUC
Il y a un mandat d’arrêt contre vous.
SONIA, affolée.
Je suis perdue !
LE DUC
Non. Vous allez partir.
SONIA
Partir !… Mais comment ?… Guerchard ?
LE DUC
Écoutez. Je vous téléphonerai demain matin à…
VOIX DE GUERCHARD
Monsieur le Duc !
SONIA
Mon Dieu !
LE DUC
Chut !
VOIX DE GUERCHARD
Vous ne pourriez pas lever la lanterne un peu plus haut ?
LE DUC, dans la cheminée.
Attendez, je vais essayer… Ah ! non, je ne peux pas.
VOIX DE GUERCHARD
Alors un peu plus à droite.
(Le duc d’un geste impérieux fait signe à Sonia de venir prendre la lanterne. Tandis qu’elle la tient, il prend vivement le portefeuille de Guerchard dans le paletot, en tire une carte, écrit quelques mots et retourne à la cheminée, Sonia suit ses mouvements avec une stupeur craintive.)
LE DUC, parlant dans la cheminée.
Ça va comme ça ?
VOIX DE GUERCHARD
Oui, très bien.
LE DUC, à, Sonia.
Vous remettrez cette carte au planton de garde.
SONIA, regardant la carte.
Comment ! Mais… c’est…
LE DUC
Partez…
SONIA
Mon Dieu ! mais c’est fou !… quand Guerchard découvrira.
LE DUC
Ne vous inquiétez pas de ça… Ah ! dans le cas où il arriverait quelque chose… à huit heures et demie, demain matin, oui, c’est ça. Attendez… (Il court vers la cheminée et appelle.) Vous voyez assez clair ? (Pas de réponse.) Il est dans l’hôtel à côté. À huit heures et demie, puis-je vous téléphoner ?
SONIA
Oui. C’est un petit hôtel près de l’Étoile… Mais cette carte, je ne peux pas… pour vous-même…
LE DUC
L’hôtel a le téléphone ?
SONIA
Oui. 555.14.
LE DUC, inscrivant le numéro sur sa manchette.
Si je ne vous avais pas téléphoné à huit heures et demie, venez directement chez moi.
SONIA
Bien. Mais quand Guerchard saura… Si jamais Guerchard découvre…
LE DUC
Partez Sonia. Partez, partez !
SONIA, revenant au duc.
Ah ! comme vous êtes bon !
(Il la pousse vers la porte et sur le seuil de la porte, ils se regardent, hésitent… Il l’attire dans ses bras, elle s’y laisse tomber ; ils s’embrassent. On entend la voix de Guerchard, le duc se dégage.)
LE DUC
Pas maintenant, je t’adore. Pars, pars !
(Elle sort.)
Scène IV
GUERCHARD, LE DUC, BOURSIN, GERMAINE, GOURNAY-MARTIN
(Resté seul, le duc retourne en courant vers la cheminée et saisit la lanterne. À ce moment on entend le bruit sourd d’une porte qui se ferme. Il s’appuie avec émotion contre le manteau de la cheminée.)
GUERCHARD, tout en regardant le duc d’un air goguenard, et avec un étonnement soupçonneux.
Rien !… Eh bien ! Je n’y comprends rien. Je n’ai rien trouvé !
LE DUC
Vous n’avez rien trouvé ?
GUERCHARD
Non. Vous êtes sûr d’avoir vu le mouchoir dans la petite pièce du troisième étage ?
LE DUC
Certain… Vous n’avez pas vu de mouchoir ?
GUERCHARD
Non.
LE DUC, avec une nuance d’ironie.
Vous n’avez pas bien cherché… À votre place, je retournerais voir.
GUERCHARD
Non… mais tout de même ; c’est assez drôle… (Le regardant.) Vous ne trouvez pas ça drôle ?
LE DUC
Si… Je trouve ça drôle.
(Guerchard fait quelques pas, puis il sonne. Entre Boursin.)
GUERCHARD
Boursin… Mlle Krichnoff… il est temps.
BOURSIN
Mlle Krichnoff ?
GUERCHARD
Oui, il est temps… qu’on l’emmène.
BOURSIN
Mais Mlle Krichnoff est partie, patron.
GUERCHARD, sursautant.
Partie ! Comment, partie ?
BOURSIN
Mais oui, patron.
GUERCHARD
Voyons, voyons… tu es fou ?
BOURSIN
Non, patron.
GUERCHARD
Partie !… Qui l’a laissée partir ? Qui ?
BOURSIN
Mais le planton de garde.
GUERCHARD, violemment.
Quoi ! Quoi… le planton de garde ?
BOURSIN
Mais ?
GUERCHARD
Il fallait mon visa… mon visa sur ma carte.
BOURSIN
La voilà… votre carte… et voilà le visa…
GUERCHARD, stupéfait.
Hein ? Un faux ? Ah ! ça… (Un assez long jeu de scène où il cherche à comprendre, où il entrevoit la complicité du duc dans cette évasion.) C’est bien ! (Sort Boursin, un temps. Il va vers son paletot, en tire son portefeuille, compte les cartes, s’aperçoit qu’il en manque une. Le duc est près de lui, séparé de lui par l’écran, les mains sur cet écran et se balançant. Guerchard met son paletot. Le duc lui propose de l’aider, ce qu’il refuse. Puis il sonne de nouveau.) Boursin… Victoire a bien été embarquée dans la voiture cellulaire, n’est-ce pas ?
BOURSIN
Il y a belle lurette, patron. La voiture attendait dans la cour depuis 9 heures et demie.
GUERCHARD
Neuf heures et demie !… Mais la voiture ne devait arriver que maintenant, à dix heures et demie. Enfin c’est bien.
BOURSIN
Alors, on peut renvoyer l’autre voiture ?
GUERCHARD
Quelle autre voiture ?
BOURSIN
La voiture cellulaire qui vient d’arriver ?
GUERCHARD
Quoi ? Qu’est-ce que tu me chantes ?
BOURSIN
Vous n’aviez pas commandé deux voitures cellulaires ?
GUERCHARD, bouleversé.
Deux voitures ! Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?
BOURSIN
Mais si, patron…
GUERCHARD
Tonnerre ! Dans quelle voiture a-t-on installé Victoire ? dans laquelle ?
BOURSIN
Dame ! dans la première, patron.
GUERCHARD
Tu as vu les agents, le cocher ? Tu les connaissais ?… Tu les as reconnus ?
BOURSIN
Non.
GUERCHARD
Non ?
BOURSIN
Non, ça devait être des nouveaux, ils m’ont dit qu’ils venaient de la Santé.
GUERCHARD
Bougre d’idiot ! C’est toi qui en as, une santé.
BOURSIN
Comment, alors ?
GUERCHARD
Nous sommes roulés, c’est un tour de… un tour de…
LE DUC
De Lupin ?
GUERCHARD
Ah ! mais… Ah ! mais… (À Boursin.) Eh bien, quand tu resteras là, la bouche ouverte, quand tu resteras là. Fouille la chambre de Victoire.
BOURSIN
Bonavent l’a fouillée, patron.
GUERCHARD
Ah ! Eh bien, où est-il ? qu’il entre !
(Entre Bonavent.)
BOURSIN
Bonavent !
GUERCHARD
Tu as fouillé les malles de Victoire ?
BONAVENT
Oui, rien que du linge, des vêtements… sauf ça.
GUERCHARD
Donne… un livre de messe, c’est tout ?
BONAVENT
Il y a une photographie dedans.
GUERCHARD
Ah ! une photographie de Victoire… presque effacée… une date… Il y a dix ans… Tiens ! quel est ce garçon, qu’elle tient par le cou… Ah çà ! Ah ! çà !
(Jeu de scène très lent. Assailli de pensées, il regarde la photo, l’éloigne, la rapproche, regarde de côté vers le duc, sans toutefois fixer ses yeux sur lui. Le duc est toujours près de la cheminée, il se dresse sur la pointe des pieds pour voir la photo. Se sentant découvert il cherche un instant des yeux, avec une certaine anxiété, par où il pourrait s’enfuir le cas échéant, Guerchard se rapproche et le regarde en se frottant les mains.)
LE DUC
Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai quelque chose qui ne va pas… ma cravate…
(Guerchard continue de le regarder sans répondre. On sonne au téléphone. Le duc fait mine d’y aller.)
GUERCHARD
Non, je vous en prie… (Au téléphone) Allô ! oui, c’est moi, l’inspecteur principal de la Sûreté. (Au duc.) Le jardinier de Charmerace, monsieur le Duc.
LE DUC
Ah ! vraiment ?
GUERCHARD
Allô, oui, vous m’entendez bien… bon. Je voudrais savoir qui a pénétré hier dans la serre ? Qui a pu cueillir du Salvia rose ?…
LE DUC
C’est moi, je vous l’ai dit tout à l’heure.
GUERCHARD
Oui… oui… je sais. (Au téléphone.) Hier, après midi… oui, personne d’autre ?… Ah ! personne sauf le duc de Charmerace… Vous êtes bien sûr !… Tout à fait sûr ?… Tout à fait sûr… Oui, c’est tout, merci. (Il remet le cornet de l’appareil et, au duc.) Vous avez entendu, monsieur le Duc ?
LE DUC
Oui.
(Un silence encore.)
GOURNAY, entrant sa valise à la main.
Tu veux aller au Ritz ? Allons au Ritz. (Au duc.) Qu’est-ce que vous voulez ? Il était dit que je ne coucherai plus jamais chez moi.
LE DUC
Vous partez ? Qu’est-ce qui vous oblige à partir ?
GOURNAY
Le Danger ! Vous n’avez donc pas lu le télégramme de Lupin : « Viendrai ce soir entre minuit moins un quart et minuit prendre le diadème ! » Et vous croyez que j’allais l’attendre quand le diadème était dans ma chambre à coucher.
LE DUC
Mais il n’y est plus… Vous avez eu la bonté de me le confier, et nous l’avons changé de place ensemble.
GOURNAY
Oui et même je l’ai repris, je l’ai là dans ma valise, je l’emporte avec moi.
(Pendant ce dialogue, Guerchard est resté à part et réfléchit, puis il interroge Germaine.)
LE DUC
Hein !
GOURNAY
Quoi ?
LE DUC
Est-ce très prudent ?
GOURNAY
Quoi !
LE DUC
Si Lupin est décidé à s’emparer du diadème, même par la force, vous risquez gros.
GOURNAY
Ah ! c’est vrai. Je n’avais pas pensé à cela. Alors que faire ?
LE DUC
Il faut se méfier.
GOURNAY
De tout le monde, comme c’est vrai. Dites-moi. (À Guerchard qui s’avance,) Non, pardon, un instant ; dites-moi, vous avez confiance en Guerchard ?
LE DUC
En Guerchard !
GOURNAY
Vous croyez qu’on peut avoir en lui pleine confiance ?
LE DUC
Oh ! Je crois.
GOURNAY
Eh bien, alors, je vais lui confier le diadème. (Ouvrant sa valise.) Tenez, il est beau, n’est-ce pas ?
LE DUC, tenant le coffret ouvert.
Ah ! merveilleux !
GOURNAY, à Guerchard.
Monsieur Guerchard, il y a du danger, alors je vous confie le diadème. Ça ne vous ennuie pas ?
GUERCHARD
Au contraire. C’est précisément ce que je voulais vous demander.
LE DUC, lui tend le diadème très lentement. Tous deux ont les bras tendus et tiennent le coffret en même temps.
Il est beau, n’est-ce pas ? (Le duc abandonne le coffret.)
GUERCHARD
Ah ! merveilleux !
GOURNAY, au duc.
Ah ! Jacques, s’il y avait du nouveau, je suis au Ritz. Alors, n’est-ce pas ?…
(Il continue à causer avec lui.)
GUERCHARD, à Germaine.
Vous connaissez cette photographie du duc, Mademoiselle ? Elle date de dix ans.
GERMAINE
Elle date de dix ans ? Eh bien, ce n’est pas le duc.
GUERCHARD, vivement.
Quoi ?
GERMAINE
Comment ?
GUERCHARD
Rien… pourtant elle ressemble…
GERMAINE
Au duc, tel qu’il est, oui, un peu ; mais pas au duc tel qu’il était. Il a tellement changé.
GUERCHARD
Ah !
GERMAINE
Le voyage, la maladie… Vous savez qu’il a passé pour mort…
GUERCHARD
Oui.
GERMAINE
C’est même ce qui inquiétait papa quand il est parti. Maintenant il va très bien.
GUERCHARD
Vous partez aussi, monsieur le Duc ?
LE DUC
Oui, vous n’avez pas besoin de moi ?
GUERCHARD
Si !
LE DUC
C’est que j’ai à faire.
GUERCHARD
Vous avez peur ?
(Un silence. Le duc réfléchit. Puis comme s’il prenait son parti et qu’il se décidât à jouer le tout pour le tout.)
LE DUC
Ah ! monsieur Guerchard, vous avez trouvé le moyen de me faire rester.
GOURNAY
Oui. Restez. Vous n’êtes pas trop de deux. Et merci… Mais quand pourrai-je enfin coucher chez moi ?
(Il serre la main à Guerchard et sort.)
GERMAINE, qui rentre à droite
Vous ne venez pas ?
LE DUC
Non, je reste avec M. Guerchard.
GERMAINE
Eh bien, vous serez frais demain matin pour aller à l’Opéra. Déjà vous n’avez pas dormi cette nuit. (Guerchard tressaille.) Partir à huit heures du soir de Bretagne pour arriver à six heures du matin en automobile.
GUERCHARD, avec un sursaut.
En automobile.
GERMAINE
Mais je vous préviens. Malade ou non, vous m’accompagnerez à l’Opéra, je veux voir « Faust », c’est le jour chic.
(Ils sortent.)
Scène V
LE DUC, GUERCHARD, BOURSIN
GUERCHARD, à lui-même, lentement, avec une joie farouche.
En automobile !… mais voilà… tout s’explique… mais oui… voilà… (Il pose sur la table le coffret dans lequel se trouve le diadème. Le duc revient en scène.) Je ne savais, monsieur le Duc… vous avez eu cette nuit une panne en automobile… Si j’avais su, je me serais fait un scrupule.
LE DUC
Une panne…
GUERCHARD
Oui, parti à 8 heures, hier soir, vous n’êtes arrivé à Paris qu’à 6 heures du matin. Vous n’aviez donc pas une forte machine.
LE DUC
Si, une cent-chevaux.
GUERCHARD
Bigre ! Vous avez dû avoir une sacrée panne !
LE DUC
Oui, une panne de trois heures.
GUERCHARD
Et personne ne se trouvait là pour vous aider à la réparer.
LE DUC
Dame non ; il était deux heures du matin.
GUERCHARD
Oui, il n’y avait personne.
LE DUC
Personne.
GUERCHARD
C’est fâcheux.
LE DUC
Très fâcheux. J’ai dû réparer moi-même. C’est ce que vous vouliez dire, n’est-ce pas ?
GUERCHARD
Certainement.
LE DUC
Une cigarette ? Ah non, je sais que vous ne fumez que du caporal.
GUERCHARD
Si, si, tout de même. (Il prend une cigarette et la regarde.) C’est égal, tout ça est bien curieux.
LE DUC
Quoi ?
GUERCHARD
Tout, – vos cigarettes… ces fleurs de Salvia… la petite photo qu’on m’a remise… cet homme en tenue de chauffeur et… enfin, votre panne.
LE DUC
Ah çà ! Monsieur, vous êtes ivre…
(Il va prendre son pardessus.)
GUERCHARD, se levant et lui barrant le chemin.
Non, ne sortez pas.
LE DUC
Vous dites ? (Un silence.) Ah çà ! Que dites-vous ?
GUERCHARD, passant sa main sur son front.
Non… je vous demande pardon… je suis fou ! je suis fou !
LE DUC
En effet !…
GUERCHARD
Aidez-moi… voilà ce que je veux dire… Aidez-moi… il faut que vous restiez ici… pour m’aider contre Lupin. Vous comprenez… vous voulez bien ?
LE DUC
Cela, volontiers. Mais vous n’avez pas l’esprit bien calme… vous êtes inquiétant !…
GUERCHARD
Encore une fois excusez-moi.
LE DUC
Soit !… mais qu’allons-nous faire ?
GUERCHARD
Eh bien ? le diadème… il est dans ce coffret ?
LE DUC
Je sais bien qu’il y est, puisque je l’ai changé de place cet après-midi. M. Gournay-Martin m’en avait prié.
GUERCHARD
Oui, enfin, vous voyez… Il y est.
LE DUC
Oui, oui, je vois, alors ?
GUERCHARD
Alors, nous allons attendre.
LE DUC
Qui ?
GUERCHARD
Lupin.
LE DUC
Lupin ! Alors, décidément comme dans les contes de fées, vous croyez que lorsque cette horloge aura sonné douze coups, Lupin entrera et prendra le diadème.
GUERCHARD
Oui, je le crois.
LE DUC
C’est palpitant !
GUERCHARD
Ça ne vous ennuie pas ?
LE DUC
Au contraire. Faire la connaissance de l’invisible gaillard qui vous roule depuis dix ans, c’est une soirée charmante.
GUERCHARD
À qui le dites-vous ?
LE DUC
À vous. (Ils s’assoient. Un temps. Désignant une porte.) On vient là.
GUERCHARD, écoutant.
Ah ?… Non.
LE DUC
Si… tenez, on frappe !
GUERCHARD
C’est vrai. Vous avez l’oreille encore plus fine que moi. D’ailleurs vous avez montré en tout ceci des qualités de véritable policier. (Guerchard sans quitter le duc des yeux, va ouvrir la porte.) Entre, Boursin. (Boursin entre.) Tu as les menottes ?
BOURSIN, lui remettant les menottes.
Oui, faut-il que je reste ?
GUERCHARD
Non… Il y a nos hommes dans la cour ?
BOURSIN
Oui.
GUERCHARD
L’hôtel voisin ?…
BOURSIN
Plus de communication possible. Tout est gardé.
GUERCHARD
Si quelqu’un essaie d’entrer. (Coup d’œil au duc.) N’importe qui, qu’on l’empoigne… (Au duc, en riant.) Au besoin qu’on tire dessus.
(Sort Boursin.)
LE DUC
Fichtre ! Vous êtes ici dans une forteresse.
GUERCHARD
Monsieur le Duc, c’est plus vrai encore que vous ne pensez, j’ai des hommes à moi derrière chacune de ces portes.
LE DUC, l’air ennuyé.
Ah !
GUERCHARD
Cela paraît vous ennuyer.
LE DUC
Beaucoup, sapristi ! Mais alors, jamais Lupin ne pourra pénétrer dans cette pièce !
GUERCHARD
Difficilement… à moins qu’il ne tombe du plafond… ou à moins…
LE DUC
À moins qu’Arsène Lupin ne soit vous.
GUERCHARD
En ce cas vous en seriez un autre.
(Ils rient tous deux.)
LE DUC
Elle est bonne. Eh bien, sur ce, je m’en vais.
GUERCHARD
Hein ?
LE DUC
Dame ! Je restais pour voir Lupin… du moment qu’il n’y a plus moyen de le voir…
GUERCHARD
Mais si… Mais si… restez donc…
LE DUC
Ah ! vous y tenez !
GUERCHARD
Nous le verrons.
LE DUC
Bah !
GUERCHARD, en confidence.
Il est déjà ici.
LE DUC
Lupin ?
GUERCHARD
Lupin !
LE DUC
Où ça ?
GUERCHARD
Dans la maison !
LE DUC
Déguisé, alors ?
GUERCHARD
Oui.
LE DUC
Un de vos agents, peut-être ?
GUERCHARD
Je ne crois pas.
LE DUC.
Alors, s’il est déjà ici, nous le tenons… Il va venir.
GUERCHARD
J’espère, mais osera-t-il ?
LE DUC
Comment ?
GUERCHARD
Dame ! Vous l’avez dit vous-même, c’est une forteresse. Lupin était peut-être décidé à entrer dans cette pièce, il y a une heure, mais maintenant.
LE DUC
Eh bien ?
GUERCHARD
Eh bien, maintenant c’est qu’il faudrait un rude courage, vous savez. Il faudrait risquer le tout pour le tout et jeter bas le masque. Lupin ira-t-il se jeter dans la gueule du loup ? je n’ose pas y croire ? Votre avis ?
LE DUC
Dame ! Vous devez être plus au courant que moi, vous le connaissez depuis dix ans, vous !… Tout au moins sa réputation…
GUERCHARD, s’énervant peu à peu.
Je connais aussi sa manière d’agir. Depuis dix ans, j’ai appris à démêler ses intrigues, ses manœuvres… Oh ! son système est habile… Il attaque l’adversaire… Il le trouble… (souriant) tout au moins il essaie. C’est un ensemble de combinaisons enchevêtrées, mystérieuses ; moi-même, j’y ai été pris souvent. Vous souriez ?
LE DUC
Ça me passionne !
GUERCHARD
Moi aussi. Mais cette fois, j’y vois clair. Plus de ruses, plus de sentiers dérobés, c’est au grand jour que nous combattons !… Lupin a peut-être du courage, il n’a que le courage des voleurs…
LE DUC
Oh !
GUERCHARD
Mais oui, les gredins n’ont jamais beaucoup de vertu.
LE DUC
On ne peut pas tout avoir.
GUERCHARD
Leurs embûches, leurs attaques, leur belle tactique, tout cela, c’est bien court.
LE DUC
Vous allez un peu loin.
GUERCHARD
Mais non, monsieur le Duc, croyez-moi, il est très surfait, ce fameux Lupin.
LE DUC
Pourtant… il a fait des choses qui ne sont pas trop mal.
GUERCHARD
Oh !
LE DUC
Si… Il faut être juste… Ainsi le cambriolage de cette nuit, ce n’est pas inouï, mais enfin, ce n’est pas mal. Ce n’est pas si bête, l’escroquerie des automobiles.
GUERCHARD
Peuh !
LE DUC
Ce n’est pas mal, dans une seule semaine : un vol à l’ambassade d’Angleterre, un autre au ministère des Finances et le troisième chez M. Lépine.
GUERCHARD
Oui.
LE DUC
Et puis rappelez-vous le jour où il s’est fait passer pour Guerchard. Allons, voyons…, entre nous, sans parti pris… Ça n’est pas mal.
GUERCHARD
Non. Mais il a fait mieux récemment… Pourquoi ne parlez-vous pas de ça ?
LE DUC
Ah ! de quoi ?
GUERCHARD
Du jour où il s’est fait passer pour le duc de Charmerace.
LE DUC
Il a fait ça ? Oh ! le bougre ! Mais vous savez, je suis comme vous, moi. Je suis si facile à imiter.
GUERCHARD
Pourtant, monsieur le Duc, ce qui eût été amusant, c’eût été d’arriver jusqu’au mariage…
LE DUC
Oh ! s’il le voulait… mais vous savez, pour Lupin, la vie d’un homme marié…
GUERCHARD
Une grande fortune… une jolie fille.
LE DUC
Il doit en aimer une autre…
GUERCHARD
Une voleuse, peut-être…
LE DUC
Qui se ressemble… Puis, voulez-vous mon avis ? sa fiancée doit l’embêter…
GUERCHARD
C’est égal, c’est navrant, pitoyable, avouez-le, que la veille du mariage, il ait été assez bête pour se démasquer. Et au fond, hein ! est-ce assez logique ? Lupin perçant sous Charmerace, il a commencé par prendre la dot au risque de ne plus avoir la fille.
LE DUC
C’est peut-être ce qu’on appellera le mariage de raison.
GUERCHARD
Quelle chute ! Être attendu à l’Opéra demain soir dans une loge et passer cette soirée-là au dépôt… Avoir voulu dans un mois, comme duc de Charmerace monter en grande pompe les marches de la Madeleine et dégringoler les escaliers du beau-père, ce soir (avec force), oui, ce soir, le cabriolet de fer aux poignets… Hein ! est-ce assez la revanche de Guerchard ! de cette vieille ganache de Guerchard ?… Le Brummel des voleurs en bonnet de prison… Le gentleman cambrioleur sous les verrous !… Pour Lupin ça n’est qu’un petit ennui, mais pour un duc, c’est un désastre… Allons ! voyons, à votre tour, sans parti pris, vous ne trouvez pas ça amusant ?…
LE DUC, qui est assis devant lui, relève la tête et froidement.
T’as fini ?…
GUERCHARD
Hein ?
(Ils se dressent l’un devant l’autre.)
LE DUC
Moi, je trouve ça amusant.
GUERCHARD
Et moi, donc.
LE DUC
Non, toi tu as peur.
GUERCHARD
Peur ? Ah ! Ah !
LE DUC
Oui, tu as peur. Et si je te tutoie, gendarme, ne crois pas que je jette un masque… Je n’en porte pas. Je n’ai rien à démasquer. Je suis le duc de Charmerace.
GUERCHARD
Tu mens ! Tu t’es évadé, il y a dix ans de la Santé. Tu es Lupin ! Je te reconnais maintenant.
LE DUC
Prouve-le.
GUERCHARD
Oui.
LE DUC
Je suis le duc de Charmerace.
GUERCHARD
Ah !
LE DUC
Ne ris donc pas. Tu n’en sais rien.
GUERCHARD
On se tutoie, pourtant.
LE DUC
Qu’est-ce que je risque ? Peux-tu m’arrêter ? Tu peux arrêter Lupin… mais arrête donc le duc de Charmerace, honnête homme, dandy à la mode, membre du Jockey-Club, de l’Union, demeurant en son hôtel, 34 bis, rue de l’Université ; arrête donc le duc de Charmerace, fiancé à Mlle Gournay-Martin.
GUERCHARD
Misérable !
LE DUC
Eh bien ! Vas-y !… sois ridicule, fais-toi fiche de toi par tout Paris… Fais-les entrer tes flics… As-tu une preuve ?… Une seule ? Non, pas une…
GUERCHARD
Oh ! j’en aurai.
LE DUC
Je crois… Tu pourras m’arrêter dans huit jours… après-demain, peut-être… peut-être jamais… mais pas ce soir, c’est certain…
GUERCHARD
Ah ! Si quelqu’un pouvait t’entendre !
LE DUC
Ne te frappe pas… Ça ne prouverait rien. D’abord, le juge d’instruction te l’a dit. Quand il s’agit de Lupin, tu perds la boule. Tiens ! Le juge d’instruction voilà un garçon intelligent.
GUERCHARD
En tout cas le diadème, ce soir…
LE DUC
Attends, mon vieux… Attends. (Se levant.) Sais-tu ce qu’il y a derrière cette porte ?
GUERCHARD, sursautant.
Hein ?
LE DUC
Froussard, va.
GUERCHARD
Nom de nom !
LE DUC
Je te dis que tu vas être pitoyable !
GUERCHARD
Cause toujours.
LE DUC
Pitoyable ! De minute en minute et à mesure que l’aiguille se rapprochera de minuit, tu seras plus éprouvé… (Violemment.) Attention !
GUERCHARD, bondissant.
Quoi ?
LE DUC
Ce que tu as la trouille !
GUERCHARD
Cabot !
LE DUC
Oh ! tu n’es pas plus lâche qu’un autre… mais qui peut supporter l’angoisse de ce qui va survenir et qu’on ne connaît pas ? (Avec force.) J’ai raison, tu le sens, tu en es sûr. Il y a au bout de ces minutes comptées un événement fatal implacable. Ne hausse donc pas les épaules, tu es vert.
GUERCHARD
Mes hommes sont là… je suis armé.
LE DUC
Enfant ! Mais souviens-toi, souviens-toi que c’est toujours quand tu avais tout prévu, tout combiné, tout machiné, souviens-toi que c’est alors que l’accident jetait bas tout ton échafaudage. Rappelle-toi, c’est toujours au moment où tu vas triompher, qu’il te bat et il ne te laisse atteindre le sommet de l’échelle que pour mieux te flanquer par terre.
GUERCHARD
Mais avoue-le donc que tu es Lupin.
LE DUC
Je croyais que tu en étais sûr…
GUERCHARD, tirant ses menottes.
Ah ! je ne sais pas ce qui me retient, mon petit.
LE DUC, vivement et avec hauteur.
Assez, n’est-ce pas.
GUERCHARD
Hein ?
LE DUC
En voilà assez, je veux bien jouer à ce qu’on se tutoie tous les deux, mais ne m’appelez pas votre petit.
GUERCHARD
Va, va… Tu ne m’en imposeras plus longtemps.
LE DUC
Si je suis Lupin, arrêtez-moi.
GUERCHARD
Dans trois minutes ! ou alors, c’est qu’on n’aura pas touché au diadème.
LE DUC
Dans trois minutes on aura volé le diadème et vous ne m’arrêterez pas.
GUERCHARD
Ah ! je jure bien… je jure…
LE DUC
Ne fais pas de serments imprudents. Plus que deux minutes.
(Il tire son revolver.)
GUERCHARD
Hein ! Ah ! mais non.
(Il prend aussi son revolver.)
LE DUC
Voyons ! Vous ne m’avez pas recommandé de tirer sur Lupin !
GUERCHARD
Eh bien !
LE DUC
Eh bien ! J’apprête mon revolver puisqu’il va venir… Plus qu’une minute…
GUERCHARD, allant vers la porte.
Nous sommes en nombre !
LE DUC
Ah ! Poule mouillée !
GUERCHARD
Eh bien, non, moi tout seul.
LE DUC
Imprudent !
GUERCHARD
Au moindre geste que vous ferez… au moindre mouvement… je fais feu.
LE DUC
Je m’appelle le duc de Charmerace, vous serez arrêté le lendemain.
GUERCHARD
Je m’en fous.
LE DUC
Plus que cinquante secondes.
GUERCHARD
Oui.
LE DUC
Dans cinquante secondes le diadème sera volé.
GUERCHARD
Non.
LE DUC
Si !
GUERCHARD
Non, non, non. (La pendule se met à sonner ; ils se mesurent du regard. Deux fois le duc esquisse un mouvement. Guerchard à chaque fois se précipite. Au douzième coup, s’élancent tous deux. Le duc prend son chapeau qui est à côté du diadème et Guerchard saisit le diadème.) Ah ! je l’ai… Enfin… Ai-je gagné ? Suis-je roulé cette fois-ci ! Lupin a-t-il pris le diadème ?
LE DUC, gaiement, mettant son paletot.
J’avais bien cru… Mais es-tu bien sûr ?
GUERCHARD
Hein !
LE DUC, se retenant de rire et tout en sonnant.
Tiens ! rien qu’au poids… Il ne te semble pas un peu léger ?
GUERCHARD
Quoi ?
LE DUC, pouffant.
Celui-là est faux !
GUERCHARD
Tonnerre de Dieu ! ! !
LE DUC, à part, entrouvrant son paletot qui cache le diadème. Celui-là est vrai. (Aux agents qui entrent.) On a volé le diadème.
(Il s’enfuit par la porte de gauche.)
GUERCHARD, se réveillant de sa torpeur.
Tonnerre de Dieu ! Où est-il ?
BOURSIN
Qui ça ?
GUERCHARD
Mais le duc !
LES HOMMES
Le duc ?
GUERCHARD, affolé.
Mais empêchez-le de sortir. Suivez-le… Arrêtez-le. Rattrapez-le avant qu’il ne rentre chez lui.
Rideau
ACTE IV
La scène représente un fumoir très élégant. Table de travail sur laquelle se trouve un téléphone, divans, secrétaire, etc.
Au lever du rideau, face au public, grande baie donnant sur une cage d’ascenseur. À gauche de cette cage, une bibliothèque.
Au fond, à droite et en pan coupé, porte donnant sur le vestibule. Cette porte est grande ouverte. À gauche 2e plan, une fenêtre donnant sur la rue. À droite ou à gauche 1er plan, une porte.
Scène première
VICTOIRE, CHAROLAIS, CHAROLAIS fils.
CHAROLAIS, à la fenêtre, se retournant.
Foutu ! on a sonné.
CHAROLAIS fils.
Non. C’est la pendule.
VICTOIRE, accourant.
Six heures… six heures… mais où est-il ?… Le coup doit être fait depuis minuit… Où est-il ?
CHAROLAIS, près de la fenêtre.
On doit le filer… il n’ose pas rentrer.
VICTOIRE
J’ai envoyé l’ascenseur en bas, au cas où il arriverait par l’issue secrète.
CHAROLAIS
Mais alors, nom de nom ! baissez les volets, comment voulez-vous que l’ascenseur monte si la porte reste ouverte !
VICTOIRE
Oui… J’ai la tête perdue… (Elle appuie sur un bouton. Les volets tombent. La cage de l’ascenseur est masquée.) Si on téléphonait à Justin, à la maison de Passy.
CHAROLAIS
Justin n’en sait pas plus que nous.
CHAROLAIS fils.
On ferait mieux de grimper là-haut.
VICTOIRE
Non. Il va rentrer. J’espère encore.
CHAROLAIS
Mais si on sonne, nom de nom !… si on vient fouiller les papiers… il ne nous a rien dit… on n’est pas préparé… Qu’est-ce que nous allons faire ?
VICTOIRE
Et moi est-ce que je me plains ?… si on vient m’arrêter ?
CHAROLAIS fils.
On l’a peut-être arrêté, lui.
VICTOIRE
Ah ! ne dites pas ça !… (Un temps,). Les deux agents sont toujours là ?
CHAROLAIS
Vous approchez pas de la fenêtre, vous on vous connaît… (Regardant à la fenêtre.) Oui… devant le café… en face… Tiens !…
VICTOIRE
Quoi ?
CHAROLAIS
Deux types qui courent.
VICTOIRE
Deux types qui courent ? Ils viennent par ici ?
CHAROLAIS
Non.
VICTOIRE
Ah !
CHAROLAIS
Ils s’approchent des flics, ils leur parlent ! Tonnerre ! Ils traversent tous la rue en courant !…
VICTOIRE
De ce côté ?… Ils viennent de ce côté ?
CHAROLAIS
Oui, ils viennent ! ils viennent !… ils viennent ! ! !
VICTOIRE
Et lui qui n’est pas là ! Pourvu qu’ils ne viennent pas… pourvu qu’il ne sonne pas… pourvu…
(Coup de sonnette au vestibule. Ils restent tous pétrifiés. Mais les volets de l’ascenseur se lèvent. Paraît Lupin, visage défait, méconnaissable, col arraché, etc. Les volets se rabaissent.)
VICTOIRE
Tu es blessé ?
LUPIN
Non… (Second coup de sonnette. À Charolais père avec des gestes d’une énergie précise.) Ton gilet… va ouvrir… (À Charolais fils.) Ferme la bibliothèque… (À Victoire.) Cache-toi donc, toi, tu veux donc nous perdre !…
Il sort précipitamment à gauche premier plan.
Victoire et les deux Charolais sortent premier plan à droite.
(Charolais fils a pressé un bouton. La bibliothèque glisse et vient masquer l’emplacement de l’ascenseur.)
Scène II
CHAROLAIS, DIEUSY, BONAVENT, puis LUPIN.
(Charolais qui a passé son gilet de livrée, vient par la droite et se dirige vers le vestibule.)
CHAROLAIS
Mais… monsieur le Duc…
(Bruit à la cantonade.)
DIEUSY
Allons… en voilà assez.
(Il entre en courant avec Bonavent.)
BONAVENT
Par où est-il parti ? Il n’y a pas deux minutes on était sur sa trace.
DIEUSY
Nous l’empêcherons toujours de rentrer chez lui.
BONAVENT
Mais tu es bien sûr que c’était lui ?
DIEUSY
Ah ! là là !… Je t’en réponds !…
CHAROLAIS
Mais, Messieurs, je ne peux pas vous laisser ici, M. le Duc n’est pas réveillé.
DIEUSY
Réveillé. Il galope depuis minuit, votre duc. Et même qu’il court rudement bien.
LUPIN, entrant. Il est en pantoufles de maroquin, chemise de nuit, pyjama foncé.
Vous dites ?
DIEUSY et BONAVENT
Hein ?
LUPIN
C’est vous qui faites tout ce tapage ? (Dieusy et Bonavent se regardent interdits.) Ah çà ! mais, je vous connais. Vous êtes au service de Guerchard ?
DIEUSY et BONAVENT
Oui.
LUPIN
Eh bien, vous désirez ?
DIEUSY
Plus… plus rien… On a dû se tromper.
LUPIN
Dans ce cas…
(Il fait un signe à Charolais. Celui-ci ouvre la porte.)
DIEUSY, sortant, à BONAVENT.
Quelle bourde ! Guerchard est capable d’en être révoqué !
BONAVENT
Je te l’avais dit : un duc ! c’est un duc !
Scène III
LUPIN seul, puis VICTOIRE, puis CHAROLAIS.
(Resté seul, Lupin qui déjà pendant la scène des agents chancelait de fatigue s’affaisse sur le canapé.)
VICTOIRE, rentrant de droite.
Mon petit !… (Lupin ne répond pas. Lui prenant la main.) Mon petit, remets-toi… Voyons… (À Charolais qui rentre de gauche.) Le déjeuner !… Il n’a rien pris ce matin !… (À Lupin.) Tu veux déjeuner ?
LUPIN
Oui.
VICTOIRE, irritée.
Ah ! si c’est Dieu possible, cette vie que tu mènes… Tu ne changeras donc pas… (Alarmée.) T’es tout pâle… pourquoi ne parles-tu pas ?
LUPIN, d’une voix brisée.
Ah ! Victoire ! Que j’ai eu peur !
VICTOIRE
Toi ! tu as eu peur ?
LUPIN
Tais-toi, ne le dis pas aux autres… mais cette nuit… Ah ! J’ai fait une folie… vois-tu… j’étais fou !… Une fois le diadème changé par moi sous le nez même de Gournay-Martin, une fois Sonia et toi hors de leurs griffes, je n’avais qu’à me défiler, n’est-ce pas ? Non, je suis resté par bravade, pour me payer la tête de Guerchard. Et après moi… moi qui suis toujours de sang-froid… eh bien, j’ai fait la seule chose qu’il ne fallait pas faire : au lieu de m’en aller tranquillement en duc de Charmerace… eh bien… j’ai fichu le camp… Oui je me suis mis à courir… comme un voleur… Ah ! au bout d’une seconde j’ai compris la gaffe… ça n’a pas été long… Tous les hommes de Guerchard étaient à mes trousses… et le diadème pigé sur moi… j’étais cuit !…
VICTOIRE
Guerchard… alors ?
LUPIN
Le premier affolement passé, Guerchard avait osé voir clair et regarder la vérité… l’esprit de l’escalier… de l’escalier que je descendais… que je dégringolais !… Alors quoi !… ç’a été la chasse. Il y en avait dix, quinze après moi. Je les sentais sur mes talons, essoufflés, rauques, violents, une meute, quoi… une meute… Moi la nuit d’avant je l’avais passée en auto… J’étais claqué… Enfin j’étais battu d’avance… puis ils gagnaient du terrain, tu sais…
VICTOIRE
Il fallait te cacher.
LUPIN
Ils étaient trop près, je te dis, à 3 mètres, puis ç’a été 2 mètres puis 1 mètre… Ah ! Je n’en pouvais plus… Tiens, à ce moment, je me rappelle, c’était la Seine… je passai sur le pont… j’ai voulu… Ah ! oui… plutôt que d’être pris, j’ai voulu en finir, me jeter…
VICTOIRE, affolée.
Ma Doué ! Et alors ?
LUPIN
Alors, j’ai eu une révolte, j’ai pensé…
VICTOIRE
À moi ?…
LUPIN
Oui, à toi aussi… Je suis reparti, je m’étais donné une minute, la dernière… J’avais mon revolver sur moi… Ah ! pendant cette minute, tout ce que j’avais d’énergie, je l’ai employé… J’ai regardé derrière moi… c’est moi maintenant qui gagnais du terrain… Ils s’échelonnaient… ils étaient crevés eux aussi… tiens !… ça m’a redonné du courage… J’ai regardé autour de moi où j’étais… Machinalement, à travers tant de rues, par instinct, je crois, je m’étais dirigé vers chez moi… Un dernier effort, j’ai pu arriver jusqu’ici au coin de la rue, ils m’ont perdu de vue… l’issue secrète était là… personne ne la connaît… J’étais sauvé !… (Un temps, puis avec un sourire défait.) Ah ! ma pauvre Victoire, quel métier !
CHAROLAIS, entrant avec un plateau.
Vlà votre petit déjeuner, patron !
LUPIN, se levant.
Ah ! ne m’appelle pas patron… C’est comme cela que les flics appellent Guerchard… ça me dégoûte !…
CHAROLAIS
Vous vous êtes rudement bien tiré d’affaire. Vous l’avez échappé belle.
LUPIN
Oui, jusqu’à présent, ça va bien, mais tout à l’heure, ça va barder… (Sort Charolais. Pendant que Victoire le sert, il examine le diadème.) Il n’y a pas à dire, c’est une jolie pièce…
VICTOIRE
Je t’ai mis deux sucres. Veux-tu que je t’habille ?
LUPIN
Oui… (Il s’installe pour déjeuner. Sort Victoire.) Ces œufs sont délicieux, le jambon aussi… ça m’avait creusé… C’est très sain, au fond cette vie-là…
VICTOIRE, entrant et apportant les bottines.
Je vais te les mettre.
(Elle s’agenouille pour les lui mettre.)
LUPIN, s’étirant.
Victoire, ça va beaucoup mieux !
VICTOIRE
Oh ! je sais bien… l’émotion… tu veux te tuer… puis t’es jeune… tu reprends le dessus… Et cette vie de menteries, de vols, les choses pas propres, ça recommence !
LUPIN
Victoire, la barbe !
VICTOIRE
Non, non ! ça finira mal. Être voleur, c’est pas une position. Ah ! quand je pense à ce que tu m’as fait faire cette nuit et la nuit d’avant.
LUPIN
Ah ! parlons-en ! T’as fait que des gaffes !
VICTOIRE
Qu’est-ce que tu veux ! moi je suis honnête.
LUPIN
C’est vrai… Je me demande même comment tu peux rester avec moi.
VICTOIRE
Ah ! c’est ce que je me demande tous les jours, moi aussi, mais j’sais point… C’est peut-être parce que je t’aime trop…
LUPIN
Moi aussi, ma brave Victoire, je t’aime bien.
VICTOIRE
Puis, vois-tu, il y a des choses qui ne s’expliquent pas. J’en parlais souvent avec ta pauv’mère !… Ah ! ta pauvre mère ! Tiens, v’là ton gilet !
LUPIN
Merci.
VICTOIRE
Tout petit, tu nous étonnais… t’étais déjà d’une autre espèce, t’avais des mines délicates, des petites manières à toi, c’était aut’chose… Alors, tu pouvais pas cultiver la terre, n’est-ce pas, comme ton papa, qui avait les mains calleuses et qui vendait des betteraves.
LUPIN
Pau’papa !… N’empêche que s’il me voyait, ce qu’il serait fier.
VICTOIRE
À sept ans, t’étais déjà mauvais garçon, faiseur de niches… et tu volais déjà !…
LUPIN
Oh ! du sucre !
VICTOIRE
Oui, ça a commencé par du sucre, puis ça a été des confitures, puis des sous. Oh ! à c’t’époque, ça allait ! Un voleur tout petit, c’est mignon, mais maintenant, vingt-huit ans.
LUPIN
Tu es crevante, Victoire !
VICTOIRE
Je sais bien, t’es pas corrompu, tu ne voles que les riches, t’as toujours aimé les petites gens… Ah ! oui, pour ce qui est du cœur, t’es un brave garçon.
LUPIN
Eh bien, alors ?
VICTOIRE
Eh bien, tu devrais avoir d’autres idées en tête. Pourquoi voles-tu ?
LUPIN
Tu devrais essayer, Victoire.
VICTOIRE
Ah ! Jésus-Marie !
LUPIN
Je t’assure… Moi, j’ai tâté de tout. J’ai fait ma médecine, mon droit, j’ai été acteur, professeur de jiu-jitsu. J’ai fait comme Guerchard, partie de la Sûreté. Ah ! quel sale monde !… Puis je me suis lancé dans la société. J’ai été duc. Eh bien, pas un métier ne vaut celui-là, même pas celui de duc ! Que d’imprévu, Victoire… Comme c’est varié, terrible, passionnant ! Et puis comme c’est rigolo !
VICTOIRE
Rigolo ! ! !
LUPIN
Ah ! oui… les richards, les bouffis, tu sais, dans leur luxe, quand on les allège d’un billet de banque, la gueule qu’ils font !… T’as bien vu le gros Gournay-Martin quand on l’a opéré de ses tapisseries… quelle agonie ! Il en râlait. Et le diadème ! Dans l’affolement déjà préparé à Charmerace, puis à Paris, dans l’affolement de Guerchard, le diadème, je n’ai eu qu’à le cueillir. Et la joie, la joie ineffable de faire enrager la police ! et l’œil bouilli que fait Guerchard quand je le roule !… Et enfin contemple… (Il montre l’appartement.) Duc de Charmerace, ça mène à tout, ce métier-là !… ça mène à tout, à condition de n’en pas sortir… Ah ! vois-tu, quand on ne peut pas être un grand artiste ou un grand guerrier, il n’y a plus qu’à être un grand voleur.
VICTOIRE
Ah ! tais-toi ! Ne parle pas comme ça. Tu te montes, tu te grises. Et tout ça, c’est pas catholique. Tiens ! Tu devrais avoir une idée, qui te fasse oublier toutes ces voleries… de l’amour… ça te changerait… j’en suis sûre… ça ferait de toi un autre homme. Tu devrais te marier.
LUPIN, pensif.
Oui… peut-être… ça ferait de moi un autre homme, tu as raison.
VICTOIRE, joyeuse.
C’est vrai, tu y penses ?
LUPIN
Oui.
VICTOIRE
Oui, mais pas de blagues ! plus de poulettes d’un soir, une vraie femme… une femme pour la vie…
LUPIN
Oui.
VICTOIRE, toute contente.
C’est sérieux, mon petit, tu as de l’amour au cœur, du bon ?
LUPIN
Oui, du vrai amour.
VICTOIRE
Ah ! mon petit !… Et comment est-elle ?
LUPIN
Elle est jolie, Victoire.
VICTOIRE
Ah ! pour ça, je me fie à toi. Et elle est brune, blonde ?
LUPIN…
Oui, blonde. Et mince, avec un teint à peine rose, l’air d’une petite princesse.
VICTOIRE, sautant de joie.
Ah ! mon petit ! Et qu’est-ce qu’elle fait de son métier ?
LUPIN
Ah bien voilà ! Elle est voleuse !
VICTOIRE, éplorée.
Ah ! Jésus-Marie !
CHAROLAIS, entrant.
Je peux enlever le petit déjeuner ?
(Sonnerie du téléphone.)
LUPIN
Chut !… (À Charolais qui fait un mouvement.) Laisse… Allô !… Oui… Comment… C’est vous ?… (À Charolais, bas.) La petite Gournay-Martin… Si j’ai passé une bonne nuit ?… Excellente !… Vous voulez me parler tout de suite… vous m’attendez au Ritz…
VICTOIRE
N’y va pas !
LUPIN
Chut !… (téléphonant.) Dans dix minutes ?
CHAROLAIS
C’est un piège.
LUPIN
Sapristi !… C’est donc bien grave ?… Eh bien, je prends ma voiture et j’arrive… À tout à l’heure !
VICTOIRE
Et puis si elle sait tout !… si elle se venge… si elle t’attire là-bas pour te faire arrêter…
CHAROLAIS
Mais oui… le juge d’instruction doit être au Ritz avec Gournay-Martin… Ils doivent tous y être !
LUPIN, après un instant de réflexion.
Vous êtes fous ! S’ils voulaient m’arrêter, s’ils avaient la preuve matérielle qu’ils n’ont pas encore, Guerchard serait déjà ici.
CHAROLAIS
Alors, pourquoi vous ont-ils poursuivi ?
LUPIN, montrant le diadème.
Et ça, c’est donc pas une raison ? Au lieu de cela, les flics arrivent et on me réveille… c’est même plus moi qu’on a suivi… Alors les preuves… les preuves matérielles, où sont-elles ?… il n’y en a pas, ou plutôt c’est moi qui les ai… (Ouvrant un des tiroirs de la bibliothèque et prenant un portefeuille.) La liste de mes correspondants de province et de l’étranger… l’acte de décès du duc de Charmerace… il y a là tout ce qu’il faudrait à Guerchard pour décider le juge d’instruction à marcher… (À Charolais.) Ma valise… (Il les met dans la valise.) Je mets ça là… Si nous avons à filer, c’est plus sûr… puis si jamais on me pince, je ne veux pas que ce gredin de Guerchard m’accuse d’avoir tué le duc. Je n’ai encore assassiné personne !
VICTOIRE, qui a été chercher le paletot et le chapeau de Lupin.
Ça pour ce qui est du cœur…
CHAROLAIS
Pas même le duc de Charmerace, et, quand il était si malade c’était si facile, une petite potion…
LUPIN, s’habillant pour sortir.
Tu me dégoûtes !
CHAROLAIS
Au lieu de ça, vous lui avez sauvé la vie.
LUPIN, même jeu.
C’est vrai. Je l’aimais bien ce garçon-là. D’abord, il me ressemblait. Je crois même qu’il était mieux que moi.
VICTOIRE
Non. C’était pareil. On aurait dit deux frères jumeaux.
LUPIN
Ça m’a donné un coup la première fois que j’ai vu son portrait… tu te souviens, il y a trois ans, le jour du premier cambriolage chez Gournay-Martin…
CHAROLAIS
Si je me souviens !… C’est moi qui vous l’ai signalé. Je vous ai dit « Patron, c’est vous tout craché ! » Et vous m’avez répondu : « Il y a quelque chose à faire avec ça »… c’est alors que vous êtes parti pour les neiges et les glaces, et que vous êtes devenu l’ami du duc, six mois avant sa mort.
LUPIN
Pauvre Charmerace ! C’était un grand seigneur ! Avec lui un beau nom allait s’éteindre… je n’ai pas hésité, je l’ai continué… (Consultant sa montre et d’une voix posée.)… Sept heures et demie… J’ai le temps de passer rue Saint-Honoré prendre mon viatique.
VICTOIRE
Grand Dieu ! Toujours cette idée !
LUPIN
Ah ! je file !
VICTOIRE, vivement.
Sans même un déguisement ?… Sans même regarder au dehors si t’es épié ?…
LUPIN
Non, je serais en retard. La petite Gournay-Martin pourra, un jour, me reprocher une certaine muflerie. Je n’y ajouterai pas une incorrection.
CHAROLAIS
Mais…
LUPIN
Je n’ai jamais fait attendre les femmes… Victoire, range le diadème… tiens, dans ce tabouret.
(Il sort.)
VICTOIRE
C’est un chevalier. Il y a quelques années il aurait fait la croisade, au jour d’aujourd’hui, il barbote des diadèmes. Si c’est pas malheureux !
(Elle se baisse, ouvre un petit tabouret et cache le diadème.)
CHAROLAIS
Il est capable de tout avouer à la petite par chic. On n’a que le temps de faire ses paquets, allez !
VICTOIRE
Oui. Il y a un bon Dieu ! Et ça finira mal. (Ils vont pour sortir. On sonne au vestibule. Avec effroi.) On a sonné.
CHAROLAIS
Filez ! J’ouvre.
(Elle sort. Il passe dans le vestibule. La scène reste vide.)
Scène IV
BOURSIN, CHAROLAIS, DIEUSY, puis LUPIN
CHAROLAIS, dans l’antichambre.
Vous ne pouviez pas monter par l’escalier de service ?
BOURSIN, apparaissant déguisé en chasseur de l’hôtel Ritz.
Je ne savais pas, moi.
CHAROLAIS
Donnez-moi la lettre.
BOURSIN
Je dois la remettre en main propre à M. le Duc.
CHAROLAIS
Alors, attendez son retour… M. le Duc est parti chez vous, au Ritz. Ah ! non pas là… Attendez dans l’antichambre.
(Il le repousse dans l’antichambre, ferme la porte, traverse la scène et va rejoindre Victoire. Boursin passe la tête avec précaution, regarde, ressort, va ouvrir la porte d’entrée et appelle.)
BOURSIN
Dieusy !
DIEUSY, entrant.
Dis donc, Boursin, le téléphone de la petite a bien pris, hein ?… Il est parti au Ritz.
BOURSIN
Dans son auto !… Il sera rentré dans cinq minutes. Reste là ! Je vais couper le fil du téléphone.
(Il le coupe.)
DIEUSY, lui montrant la valise.
Eh, Boursin ! La valise !… Il doit y avoir gras là-dedans !…
BOURSIN, courant vers la valise.
Oui, peut-être… (Bruit à la porte de droite.) Trop tard ! Fais ce qui est convenu !
(Ils sortent. Charolais entre avec des journaux qu’il dépose sur la table. Coup de feu du côté de l’antichambre, mais en dehors.)
CHAROLAIS
Hein ?… (Bondissant, il ouvre la porte, traverse l’antichambre, où l’on aperçoit Boursin assis, et disparaît, laissant la porte ouverte. Boursin se lève en hâte, court vers la valise, prend le portefeuille et le glisse sous son dolman. Charolais revient.) Personne !… Qu’est-ce que ça veut dire ? (À Boursin.) Ta lettre toi… tu nous embêtes !…
(Il prend la lettre. Boursin va pour sortir. À ce moment Lupin entre par la porte de droite. Il a une petite boîte en carton sous le bras.)
LUPIN
Qu’est-ce que c’est ?… (Il dépose la boîte sur la table.) Ah ! du Ritz, un contre-ordre, probablement… On ne m’a pas reçu là-bas !
BOURSIN
J’ai remis la lettre… une lettre de M. Gournay-Martin.
LUPIN
Ah ! (Boursin va pour sortir.) Un instant… Vous êtes bien pressé…
BOURSIN
On m’a dit de revenir tout de suite.
LUPIN, qui a décacheté la lettre.
Non, il y a une réponse.
BOURSIN
Bien, Monsieur…
LUPIN
Attendez là… (À Charolais.) C’est de la petite : « Monsieur… M. Guerchard m’a tout dit, à propos de Sonia, je vous ai jugé : un homme qui aime une voleuse ne peut être qu’un fripon »… Elle manque de tact… « À ce propos, j’ai deux nouvelles à vous annoncer : la mort du duc de Charmerace, mort d’ailleurs depuis trois ans ! mes projets de fiançailles avec son cousin et seul héritier, M. de Relzières, lequel relèvera le nom et les armes… Pour Mlle Gournay-Martin, sa femme de chambre, Irma. » Hum ! (À Boursin qui s’est avancé peu à peu vers la sortie.) Restez donc là mon ami ! (À Charolais.) Écris, toi ! (Il lui dicte.) « Mademoiselle, j’ai une constitution extrêmement robuste, et mon malaise ne sera que passager. J’aurai l’honneur d’envoyer cet après-midi à la future Mme de Relzières mon humble cadeau de noces… Pour Jacques de Bartut, marquis de Relzières, prince de Vineux, duc de Charmerace. Son maître d’hôtel, Arsène. »
CHAROLAIS, stupéfait.
Faut écrire Arsène ?
LUPIN, tout en dictant, il s’est approché de la valise, et constatant qu’elle n’est pas fermée, il inspecte Boursin.
Pourquoi pas ?… ça y est ?… Donne !… (À Boursin.) Tenez, mon ami. (Il tend la lettre à Boursin qui la prend et fait un pas pour s’en aller. Lupin le saisit par le cou et le renverse.) Bouge pas, mon gros, ou t’as le bras cassé. (À Charolais.). Nos papiers, ils sont sous le dolman. (À Boursin.) C’est du jiu-jitsu, mon vieux, tu apprendras ça à tes collègues. (L’aidant à se relever et le poussant vers la porte.) Mais tu diras à ton patron que s’il a besoin de chasseur pour me fusiller, il faudra qu’il épaule lui-même… T’es pas pour gros gibier !… T’as une balle qui ne porte pas !…
BOURSIN
Le patron sera ici dans dix minutes.
(Il sort.)
LUPIN, le conduisant jusque dans l’antichambre.
Ah ! merci du renseignement !
Scène V
LUPIN, CHAROLAIS, puis VICTOIRE
LUPIN, revenant en courant.
Bougre d’idiot ! T’avais donc rien vu ?
CHAROLAIS
Sous le dolman ?
LUPIN
Mais non, imbécile, dans la valise. Et maintenant, on est bon, Guerchard sera ici dans dix minutes avec un mandat d’arrêt ! (Impérieux.) Fichez le camp, tous !
CHAROLAIS
Mais par où ?… Il y a des flics partout !… Ils ont reçu du renfort… Il y en a à la porte d’entrée, et dans la rue parallèle.
LUPIN
Mais là, devant, dans l’avenue.
CHAROLAIS, regardant.
Libre.
LUPIN
Filez par l’escalier de service. Je vous rejoins… Rendez-vous à la maison de Passy…
(Ils sortent.)
VICTOIRE
Et toi, tu viens aussi ?
LUPIN, téléphonant.
Dans un instant, je passerai par là… Ils n’ont pas encore trouvé l’issue secrète.
VICTOIRE
Qu’en sais-tu ? Mais tu es fou, tu téléphones ?…
LUPIN
Oui. Si je ne téléphone pas, Sonia va venir, elle s’enferrerait dans Guerchard.
VICTOIRE
Sonia, mais…
LUPIN, s’exaspérant.
On ne répond pas. Allô… elles sont sourdes.
VICTOIRE, effarée.
Passons chez elle, mais fuyons d’ici…
LUPIN, avec une agitation croissante.
Chez elle… est-ce que je connais son adresse ! Ah ! j’ai perdu la tête hier soir… Allô… C’est un petit hôtel près de l’Étoile… mais il y a vingt hôtels près de l’Étoile… Allô… (Hors de lui.) Ah ! ce téléphone… On lutte, on se bat contre un meuble… (Il soulève l’appareil. Avec un cri de rage.) Ah ! on m’a joué le tour du téléphone… C’est Guerchard… Ah ! la fripouille !…
VICTOIRE
Eh bien, alors… maintenant ?
LUPIN
Quoi, maintenant ?
VICTOIRE
Tu n’as plus rien à faire ici, puisque tu ne peux plus téléphoner.
LUPIN, lui tenant le bras, tout tremblant de fièvre et d’anxiété.
Mais tu ne comprends donc pas que, puisque je n’ai pas téléphoné, elle vient ! Elle est en route, tu entends, elle va venir.
VICTOIRE
Mais toi ?
LUPIN
Mais elle !…
VICTOIRE
Mais à quoi ça avance, ma doué, c’est vous perdre tous les deux !
LUPIN
Ah ! j’aime mieux ça…
VICTOIRE
Mais ils vont te prendre…
LUPIN
Me prendre !… (Posant la main sur la boîte qu’il a rapportée.) Ah ! pas vivant, je te le jure.
VICTOIRE, terrifiée.
Tais-toi ! Tais-toi !… Ah ! la maudite chose que tu as là-dedans… Je le sais bien, t’es capable de tout… et eux aussi, ils te donneront un mauvais coup… Non, vois-tu, il faut t’en aller… la petite, on ne lui fera rien… elle en sera quitte pour pas grand-chose. Tu vas t’en aller, n’est-ce pas ?
LUPIN
Non, Victoire !
VICTOIRE, s’asseyant.
Alors, comme il plaît à Dieu…
LUPIN
Quoi ! tu ne vas pas rester, toi !
VICTOIRE
Ah ! fais-moi bouger si tu peux, je t’aime autant qu’elle, tu sais… (On sonne, ils se regardent, la voix sourde, avec une angoisse effrayante.) C’est elle ?
LUPIN, bas, immobile.
Non.
VICTOIRE, bas, immobile.
Alors ?
LUPIN, bas, immobile.
Alors, oui, c’est Guerchard !
VICTOIRE, bas, immobile.
Ne bougeons pas… peut-être…
LUPIN, après un silence.
Écoute, va lui ouvrir.
VICTOIRE, épouvantée.
Quoi ! tu veux ?
LUPIN, avec un sang-froid impressionnant et une autorité extrême, lentement, gravement, tout son être tendu.
Comprends-moi bien, tu attendras qu’il soit rentré, tu feras le tour, tu t’en iras par l’escalier de service, tu la guetteras pas loin de la maison… Oh ! tu la reconnaîtras… elle est si jolie… Et puis tu verras bien quand elle voudra franchir la porte… (la voix tremblante et impérieuse) Victoire, empêche-la d’entrer, empêche-la.
VICTOIRE
Oui, mais si Guerchard m’arrête ?…
LUPIN
Non ! Il entre, tu te dissimules derrière la porte, et puis tu ne comptes pas pour lui…
VICTOIRE
Pourtant, s’il m’arrête ?… (Lupin ne répond pas. On entend un deuxième coup de sonnette.)
LUPIN, un temps, tout bas.
Vas-y tout de même, Victoire…
VICTOIRE
J’y vais, mon petit.
(Elle sort de l’antichambre.)
Scène VI
LUPIN, seul.
LUPIN, seul, il tombe assis, défaillant.
Pourvu qu’elle arrive à temps… Que Victoire l’empêche… Ah ! Sonia, ma petite Sonia… (Se dominant,) Hein ! mais je deviens gâteux, moi !… Guerchard est là et au lieu de… Ah ! mais non ! Ah !… mais non !… (Il se relève.) Ah ! mais non…
(Il prend la boîte et va la déposer sur un des rayons de la bibliothèque.)
Scène VII
LUPIN, puis GUERCHARD, puis BOURSIN, puis SONIA
GUERCHARD, entrant rapidement et s’arrêtant court sur le seuil.
Bonjour, Lupin.
LUPIN
Bonjour, ma vieille.
GUERCHARD
Tu m’attendais ?… je n’ai pas été trop long ?
LUPIN, maîtrisant son émotion.
Non, le temps a passé très vite.
GUERCHARD
C’est gentil chez toi.
LUPIN
C’est central… Seulement excuse-moi, je ne peux pas te recevoir comme je voudrais. Tous mes domestiques sont partis.
GUERCHARD
Ne t’inquiète pas de ça, je les rattraperai. (Un temps.) Et Victoire est toujours là…
LUPIN, chancelant sous le coup, la voix altérée.
Elle est arrêtée ?
GUERCHARD
Oui.
LUPIN
Ah ! (Un temps… À Guerchard qui a gardé son chapeau sur la tête.) Reste donc couvert. (Ils s’assoient tous deux l’un en face de l’autre, lentement sans se quitter des yeux.) D’où viens-tu ? (Avec gaminerie.) Tu as été faire signer ton petit mandat ?
GUERCHARD
Oui.
LUPIN, même jeu.
Tu l’as sur toi ?
GUERCHARD
Oui.
LUPIN
Contre Lupin, dit Charmerace ?
GUERCHARD
Contre Lupin, dit Charmerace.
LUPIN
Alors, qu’est-ce que t’attends pour m’arrêter ?
GUERCHARD
Rien, mais ça me fait tellement plaisir que je veux savourer cette minute dans toute sa plénitude. Lupin !
LUPIN
Soi-même.
GUERCHARD
Je n’ose pas y croire.
LUPIN
Comme tu as raison !
GUERCHARD
Oui, je n’ose pas y croire. Toi, vivant ! là, à ma merci.
LUPIN
Oh ! pas encore !
GUERCHARD
Si !… Et bien plus encore que tu ne le crois… (Se penchant vers lui.) Sais-tu où est Sonia Krichnoff, en ce moment ?
LUPIN
Hein ?
GUERCHARD
Je te demande si tu sais où est Sonia Krichnoff ?
LUPIN, bouleversé.
Et toi ?
GUERCHARD
Moi je le sais.
LUPIN
Dis voir.
GUERCHARD
Dans un petit hôtel, près de l’Étoile…
LUPIN, bouleversé.
Dans un petit hôtel près de l’Étoile…
GUERCHARD
Qui a le téléphone.
LUPIN
Ah ! quel numéro ?
GUERCHARD
555-14… Veux-tu lui téléphoner ?
LUPIN, se levant brusquement.
Eh bien, après ?
GUERCHARD
Après… rien… voilà.
LUPIN, avec dans la voix de l’émotion, de la violence contenue, parfois une sorte de supplication menaçante.
Évidemment, rien… car qu’est-ce que ça peut te faire, cette petite ? Ce n’est pas elle qui t’intéresse, n’est-ce pas ? C’est moi que tu cherches… que tu hais… C’est moi qu’il te faut… Je t’ai joué assez de tours pour ça, hein ! vieux brigand ? Alors, cette petite, tu vas la laisser tranquille… Tu ne vas pas te venger sur elle… Tu as beau être policier, tu as beau me détester ; il y a des choses qui ne se font pas… Tu ne vas pas faire ça, Guerchard… tu ne feras pas ça… Moi… tout ce que tu voudras… mais elle, faut pas y toucher.
GUERCHARD, nettement.
Ça dépend de toi.
LUPIN
Ça dépend de moi ?
GUERCHARD
J’ai à te proposer un petit marché.
LUPIN
Ah !…
GUERCHARD
Oui.
LUPIN
Qu’est-ce que tu veux ?
GUERCHARD
Je t’offre…
LUPIN
Tu m’offres ? Alors, c’est pas vrai… Tu me roules.
GUERCHARD
Rassure-toi. À toi personnellement, je ne t’offre rien.
LUPIN
Rien ?
GUERCHARD
Rien !
LUPIN
Alors, tu es sincère. Et à part ça ?…
GUERCHARD
Je t’offre la liberté.
LUPIN
Pour qui ? Pour mon concierge ?
GUERCHARD
Ne fais pas l’idiot, une seule personne t’intéresse, je te tiens par elle : Sonia Krichnoff !
LUPIN
C’est-à-dire que tu me fais chanter.
GUERCHARD
Tu l’as dit.
LUPIN
Soit, pour l’instant tu es le plus fort. Ça ne durera pas. Mais tu m’offres la liberté de la petite ?
GUERCHARD
Oui.
LUPIN
Sa liberté entière… Ta parole d’honneur ?
GUERCHARD, vivement.
Oui.
LUPIN, vivement.
Tu le peux ?
GUERCHARD
Je m’en charge.
LUPIN, vivement.
Comment feras-tu ?
GUERCHARD, vivement.
Je mettrai les vols sur ton dos.
LUPIN
Oui, j’ai bon dos… Et en échange… qu’est-ce qu’il te faut ?
GUERCHARD
Ah ! tout. Tu vas me rendre les tableaux, les tapisseries, le mobilier Louis XIV, le diadème, et l’acte de décès de Charmerace.
LUPIN
Oui, foutu. Je serai foutu… Veux-tu aussi ma sœur ? Enfin quoi ! tu veux ma peau ?
GUERCHARD
Oui, je veux ta peau.
LUPIN
La peau !
GUERCHARD
Tu ne veux pas ?
LUPIN
Je peux te donner un verre de porto, mais c’est tout ce que je peux faire pour toi.
GUERCHARD
Soit !
(On sonne. Il va à la porte.)
LUPIN, courant.
Attends ! Attends !
GUERCHARD, à Boursin qui entre.
Qu’est-ce que c’est ?
LUPIN, fortement.
J’accepte, j’accepte tout.
BOURSIN, à Guerchard.
C’est un fournisseur.
LUPIN
Un fournisseur ? Je refuse.
(Boursin se retire.)
GUERCHARD
Je vais coffrer la petite.
LUPIN
Pas pour longtemps.
GUERCHARD
Tu connais ton code : minimum, cinq ans.
LUPIN
Tu mens ! tu ne peux pas !
GUERCHARD
… Article 386.
LUPIN, après un instant.
Au fait, si je te rends tout… j’en serai quitte pour tout reprendre un de ces jours…
GUERCHARD, ironique.
Parbleu ! quand tu sortiras de prison.
LUPIN
Il faudra d’abord que j’y entre.
GUERCHARD
Ah ! mais pardon, si tu acceptes, je pense t’arrêter !
LUPIN
Évidemment, tu m’arrêtes si tu peux…
GUERCHARD
Tu acceptes ?
LUPIN
Eh bien…
GUERCHARD
Eh bien ?
LUPIN, violemment.
Eh bien ! non !…
GUERCHARD
Ah !
LUPIN
Non. Tu veux m’avoir… tu me la fais… tu te fiches de Sonia au fond… Tu ne l’arrêteras pas… Et puis même… tu l’arrêtes… soit ! j’admets… C’est pas tout d’arrêter, il faut prouver. As-tu des preuves ? Oui, je sais, le pendentif, eh bien ! prouve-le. Non, Guerchard, après dix ans que j’échappe à tes griffes, me faire piger pour sauver cette petite qui n’est même pas en danger. Je refuse.
GUERCHARD
Soit. (On sonne.) Encore… On sonne beaucoup chez toi, ce matin. (À Boursin qui entre.) Qu’est-ce que c’est ?
BOURSIN
Mlle Krichnoff.
GUERCHARD
Ah ! Empoigne-la… Voilà le mandat… Empoigne-la…
LUPIN, sautant à la gorge de Boursin.
Non, jamais, pas ça ! Ne la touche pas, nom de Dieu !…
GUERCHARD
Alors, tu acceptes ? (Un grand silence. Lupin, pâle, défait, s’appuie contre la table sans répondre. Enfin il fait un signe de tête – à Boursin.) Fais attendre Mlle Krichnoff… (Boursin sort – revenant vers Lupin.) L’acte de décès de Charmerace.
LUPIN, tirant un papier du portefeuille.
Voilà !
(Guerchard déplie vivement le papier.)
GUERCHARD
Enfin ! mais les tableaux ?… les tapisseries ?
LUPIN, tirant un bout de papier plié.
Voilà le reçu.
GUERCHARD
Hein ?
LUPIN
J’ai tout mis au garde-meuble.
GUERCHARD, jetant un coup d’œil sur le papier que lui a remis Lupin.
Le diadème n’y est pas ?
LUPIN
T’as un pied dessus.
GUERCHARD
Quoi ?
(Il se baisse, ouvre le petit banc et en retire le diadème.)
LUPIN
Veux-tu l’écrin ? (Guerchard examine le diadème avec méfiance.) T’as le souvenir !
GUERCHARD, après avoir soupesé le diadème est rassuré.
Oui… celui-là est vrai.
LUPIN
Si tu le dis !… Et maintenant as-tu fini de me saigner ?
GUERCHARD
Tes armes ?
LUPIN, jetant son revolver sur la table.
Voilà.
GUERCHARD
C’est tout. Qu’est-ce que tu as là ?
LUPIN
Un canif.
GUERCHARD
Il est gros ?
LUPIN
Moyen.
GUERCHARD Fais voir !… (Lupin sort un énorme coutelas.)
LUPIN, fouillant ses poches.
Un cure-dents… Alors ça y est ! J’ai ta parole !
GUERCHARD, sortant les menottes.
Tes mains d’abord.
LUPIN
Ta parole !
GUERCHARD
Tes mains. Ah ! veux-tu la liberté de la petite, oui ou non ?
LUPIN
As-tu de la veine que je sois aussi poire, aussi peu Charmerace, aussi peuple ! Hein ! pour être aussi amoureux, faut-il que je sois peu homme du monde !
GUERCHARD
Allons, tes mains.
LUPIN
Je verrai la petite une dernière fois ?
GUERCHARD
Oui.
LUPIN
Arsène Lupin, pigé, et par toi ! es-tu assez veinard ! Tiens ! (Il tend les mains. Guerchard lui met les menottes.) Veinard ! C’est pas possible, t’es marié !
GUERCHARD, goguenard.
Oui… oui… Boursin !… (Entre Boursin.) Mlle Krichnoff est libre, dis-le-lui, et laisse-la entrer !
LUPIN, sursautant.
Avec ça aux mains… jamais !… et pourtant (Boursin s’arrête.) Pourtant… j’aurais bien voulu… car si elle part comme ça… je ne sais pas quand, moi… Eh bien, oui, oui, je veux la voir… (Boursin et Guerchard passent dans l’antichambre.) Non, non…
GUERCHARD, qui n’a pas entendu revient avec Sonia.
Vous êtes libre, Mademoiselle. Vous pouvez remercier le duc. C’est à lui que vous devez cela.
SONIA
Libre ! Et c’est vous ! C’est à lui !
GUERCHARD
Oui.
SONIA, à Lupin.
C’est à vous ? Je vous devrai donc tout ! Ah ! merci, merci ! (Pour qu’elle ne voie pas ses menottes, Lupin se détourne. Sonia désespérée.) Ah ! j’ai eu tort, j’ai eu tort de venir ici, j’avais cru hier… je me suis trompée… pardon, je m’en vais…
LUPIN, douloureux.
Sonia…
SONIA
Non, non, je comprends, c’était impossible. Et si vous saviez pourtant, si vous saviez avec quelle âme transformée j’étais venue ici !… Ah ! je vous le jure maintenant, je vous le jure, tout mon passé, je le renie, et la seule présence d’un voleur me soulèverait de dégoût.
LUPIN
Sonia, taisez-vous !
SONIA
Oui, vous avez raison. Peut-on effacer ce qui a été ! Je restituerais tout ce que j’ai pris, je passerais des années de remords, de repentir, à vos yeux, j’aurais beau faire, Sonia Krichnoff, monsieur le Duc, qu’est-ce que c’est ? C’est une voleuse.
LUPIN
Sonia !
SONIA
Et pourtant si j’avais été une voleuse comme tant d’autres… mais vous savez pourquoi j’ai volé. Je ne cherche pas à m’excuser, mais enfin, tout de même, c’était pour me garder intacte et quand je vous aimais, ce n’était plus le cœur d’une voleuse qui battait, c’était le cœur d’une pauvre fille qui aimait… voilà tout… qui aimait…
LUPIN, bouleversé.
Vous ne pouvez pas savoir, vous me torturez, taisez-vous !
SONIA
Enfin, je pars ; nous ne nous reverrons jamais. Alors, voulez-vous au moins me donner la main ?
LUPIN, torturé.
Non.
SONIA
Vous ne voulez pas ?
LUPIN, très bas.
Non.
SONIA
Ah !
LUPIN
Je ne peux pas.
SONIA
Ah ! vous n’auriez pas dû… vous ne devriez pas me quitter ainsi, vous avez eu tort hier.
(Elle va pour sortir.)
LUPIN, à voix basse, balbutiant.
Sonia ! (Sonia s’arrête.) Sonia ! vous avez dit quelque chose… Vous avez dit que la présence d’un voleur vous soulèverait de dégoût… est-ce vrai ?
SONIA
Oui, je vous le jure.
LUPIN
Et si je n’étais pas celui que vous croyez ?
SONIA
Quoi ?
LUPIN
Si je n’étais pas le duc de Charmerace ?
SONIA
Quoi ?
LUPIN
Si je n’étais pas un honnête homme ?
SONIA
Vous ?
LUPIN
Si j’étais un voleur ?… Si j’étais…
GUERCHARD, goguenard.
Arsène Lupin.
SONIA, balbutiant.
Arsène Lupin… (Elle aperçoit ses menottes et pousse un cri.) C’est vrai ?… mais alors, vous vous êtes livré à cause de moi ?… et c’est à cause de moi que vous allez être mis en prison ? Ah ! mon Dieu que je suis heureuse. (Elle se jette sur lui et l’embrasse.)
GUERCHARD, avec un grand geste.
Et voilà ce que les femmes appellent le repentir.
(Tout en surveillant Lupin, il passe dans l’antichambre donner des ordres.)
LUPIN, à Sonia, transporté de joie comme un enfant.
Ah ! vois-tu, laisse-le dire, c’est inoubliable ça… malgré tout, et sachant que tu m’aimes assez pour m’aimer encore… je ne sais pas si je suis touché de la grâce, je ne sais pas si j’ai des remords, je ne sais pas si c’est ça qu’on peut appeler du repentir, mais je dois être changé, je dois être meilleur, je dois être devenu honnête… Ah ! je suis trop heureux !
GUERCHARD, revenant.
En voilà assez.
LUPIN
Ah ! Guerchard, je te dois, après tant d’autres, la meilleure minute de ma vie.
BOURSIN, entrant essoufflé.
Patron !
GUERCHARD, à part.
Quoi ?
BOURSIN
L’issue secrète… on l’a trouvée… c’est par les caves…
GUERCHARD
Ah ! cette fois, ça y est, nous le tenons.
(Boursin sort.)
SONIA, à part.
Mais alors il va t’emmener, nous allons être séparés.
LUPIN
Ah ! maintenant, moi ça m’est égal.
SONIA
Oui, mais moi pas.
LUPIN, nettement.
Va-t’en, sois tranquille, je n’irai pas en prison.
GUERCHARD
Allons, la petite, il faut filer.
LUPIN
Va-t’en, Sonia ! va-t’en. (Elle s’éloigne. Lupin bondit. Guerchard se précipite mais Lupin se baisse.) Elle avait laissé tomber son mouchoir. (Il le lui rend. Elle sort. Alors tranquillement Lupin va s’étendre sur le canapé.)
GUERCHARD
Allons lève-toi. Voilà qui va te faire retomber de ton rêve, la voiture cellulaire est en bas.
LUPIN
Tu as des mots vraiment malheureux.
GUERCHARD
Tu ne veux pas sortir avec moi ? Tu ne veux pas sortir ?
LUPIN
Si.
GUERCHARD
Alors viens.
LUPIN
Ah ! non, c’est trop fort. (Il se recouche.) Je déjeune à l’ambassade d’Angleterre.
GUERCHARD
Ah ! Prends garde… les rôles sont changés maintenant. Tu te raccroches à une dernière branche, c’est pas la peine. Tous tes trucs, je les connais, tu entends, voyou, je les connais.
LUPIN
Tu les connais ? (Il se lève.) Fatalité ! (Il fait deux ou trois gestes, détache les menottes et les jette à terre.) Et celui-là, est-ce que tu le connais. Je te l’apprendrai un jour que tu m’inviteras à déjeuner.
GUERCHARD, furieux.
Allons, en voilà assez… Boursin ! Dieusy !
LUPIN, l’arrête et d’un ton saccadé.
Guerchard, écoute et je ne blague plus. Si Sonia, tout à l’heure, avait eu un geste, une parole de mépris pour moi, eh bien, j’aurais cédé… à moitié seulement, car, plutôt que de tomber entre tes pattes triomphantes je me faisais sauter le caisson ! J’ai maintenant à choisir entre le bonheur, la vie avec Sonia ou la prison. Eh bien, j’ai choisi : je vivrai heureux avec elle, ou bien, mon petit Guerchard, je mourrai avec toi. Maintenant, fais entrer tes hommes, je les attends !
GUERCHARD
Allons-y ! (Il court vers l’antichambre.)
LUPIN
Je crois que ça va barder !
GUERCHARD
Tu parles !
LUPIN
Charles…
(Tandis que Guerchard est dans l’antichambre, il saute vers la boîte et en sort une bombe. En même temps, il a pressé le bouton. La bibliothèque glisse, les volets se lèvent et l’ascenseur apparaît.)
GUERCHARD, rentrant avec ses hommes.
Ligotez-le !
LUPIN, terrible.
Arrière vous autres ! (Tous reculent, tumulte.) Les mains en l’air !… Vous connaissez ça les enfants ?… Une bombe ! C’est mon passage à tabac, moi. Eh bien, venez donc me ligoter maintenant !… (À Guerchard.) Toi aussi, les mains en l’air !
GUERCHARD
Poules mouillées ! Vous croyez donc qu’il oserait…
LUPIN
Viens-y voir !
GUERCHARD
Oui donc ! (Il s’avance.)
TOUS, se jetant sur lui terrifiés.
Patron ! vous êtes fou ! Regardez ses yeux… il est enragé !
LUPIN, tout en gardant la bombe à la main.
Nom de nom que vous êtes laids ! Vous avez des gueules de forçats ! (Mouvement de Guerchard.) Hep ! (Il lève le bras, tous reculent.) Dommage qu’il n’y ait pas un photographe. Et maintenant, voleur, rends-moi mes papiers.
GUERCHARD
Jamais !
BOURSIN
Patron, prenez garde.
LUPIN
Tu veux donc les faire crever tous ?… Regardez, les enfants, si j’ai l’air de blaguer.
DIEUSY
Faut céder, patron.
BOURSIN
Faut céder.
(Ils entourent tous Guerchard.)
GUERCHARD
Jamais !
BOURSIN
Allons ! patron, allons donnez-les-moi.
(Il lui arrache le portefeuille.)
LUPIN
Sur la table… Bien. Et maintenant gare la bombe.
(Mouvement de panique. Il saute dans l’ascenseur.)
BOURSIN, à Guerchard.
Il va filer !
GUERCHARD
L’issue est gardée !
(Les volets descendent. Tous se précipitent. Trop tard. Ils se heurtent aux volets. Affolement. Ils courent de tous côtés.)
GUERCHARD, essayant d’enfoncer les volets.
La porte ! il faut l’ouvrir ! (À Dieusy et aux autres hommes.) Vous autres, dans la rue… à l’issue secrète ! (Les hommes sortent précipitamment par la porte de droite.) La porte, c’est une question de minutes. Il doit lutter avec nos hommes dans la rue !
(À ce moment les volets remontent d’eux-mêmes. Guerchard et Boursin se précipitent dans l’ascenseur. Guerchard pousse un bouton, l’ascenseur s’élève. Affolement de Guerchard.)
GUERCHARD
Mais nous montons, nom de nom ! nous montons ! Nom de nom ! Le bouton d’arrêt ! Le bouton d’arrêt, nom de nom !
(L’ascenseur monte lentement. On entend les cris de Guerchard. Lupin apparaît dans un second compartiment inférieur, identique à l’autre. Il est assis devant une table de toilette. Au moment où la plate-forme est de plain-pied, il pousse un déclic : « Bloqués ! » Et il continue à s’arranger devant la glace, met un pardessus et un chapeau pareils à ceux de Guerchard, un large foulard blanc. Il apparaît : c’est Guerchard à s’y tromper.)
Scène VIII
LUPIN, SONIA
LUPIN
Ah ! voir la gueule de Guerchard !… Oui, faites du boucan, là-haut… l’immeuble est à moi… ça n’attire personne !… Ah ! sapristi ! qu’est-ce que j’ai fait de la bombe ?… (Il rentre dans l’ascenseur, prend une bombe et, l’élevant au bout de son bras.) Tragédiante. (Il laisse tomber la bombe qui rebondit. Il la met sur la table.) Comédiante !… Ah !… maintenant… bien que j’aie cinq bonnes minutes… célérité ! (Il se précipite vers la porte de l’antichambre et regarde par la serrure.) Un agent et Victoire… Pauvre Victoire !… (Il pousse le verrou, puis il va à droite et entend du bruit.) Hein !… des agents !… il en pousse donc ! (Il reprend la bombe et élève le bras.)
(Paraît Sonia.)
SONIA
Ah ! mon Dieu !… monsieur Guerchard !
LUPIN, vivement.
Non, c’est moi.
SONIA
Vous ! oh !
LUPIN
Regardez comme je lui ressemble ! Hein ? Suis-je assez moche ?
SONIA
Oh !
LUPIN
Cette fois, le duc de Charmerace est mort.
SONIA
Non, mon ami, c’est Lupin.
LUPIN
Lupin.
SONIA
Oui, ça vaut mieux.
LUPIN
Ce serait une perte, vous savez… une perte pour la France !
SONIA
Non.
LUPIN
Faut-il que je vous aime !…
SONIA
Vous ne volerez plus ?
LUPIN
Est-ce que j’y pense encore. Vous êtes là… Guerchard est dans l’ascenseur… Je ne désire plus rien… Toi là, j’ai l’âme d’un amoureux, et c’est encore l’âme d’un voleur, j’ai envie de voler tes baisers, tes pensées, de voler tout ton cœur. Ah ! Sonia, si tu ne veux pas que je vole autre chose, il n’y a qu’à plus me quitter…
SONIA
Tu ne voleras plus… (Ils s’embrassent.) Du bruit !
LUPIN se précipite vers la cage de l’ascenseur.
Non. Ce n’est rien. C’est Guerchard qui tape du pied.
SONIA
Comment ?
LUPIN
Je t’expliquerai… c’est rigolo. Ah ! je suis heureux… non… je ne volerai plus… je… Tiens… (tirant un objet de sa poche) le chronomètre à Guerchard. Je le lui ai pris. C’est pratique. Tu le veux ?
SONIA, avec reproche.
Déjà !…
LUPIN
Oui, c’est vrai… pardon, mais comme c’est difficile ! On le lui laisse, n’est-ce pas ?
SONIA
Dépêche-toi… il faut nous sauver…
LUPIN
Nous sauver ! jamais ; chut ! (Il ouvre la porte.) Agent ?
L’AGENT
Patron.
LUPIN, changeant de voix et tournant le dos à l’agent.
Agent !… Lupin est dans l’ascenseur arrêté par Boursin : il va descendre.
L’AGENT
Lupin ?
LUPIN
Oui, et ne vous laissez pas rouler par ses déguisements. Il ne peut y avoir dans l’ascenseur que Boursin et Lupin. Guettez-le et sautez dessus.
L’AGENT
Bien patron.
LUPIN
Et vous porterez cette bombe au laboratoire municipal. (Il fait jouer le bouton de l’ascenseur. Puis entraînant Sonia et Victoire chacune par un bras.) Allons, vous deux, au Dépôt. Et vous pouvez considérer qu’Arsène Lupin est mort… mais c’est l’amour qui l’a tué.
(Ils disparaissent.) Guerchard descend de l’ascenseur, se précipite à la suite de Lupin.)
L’AGENT, braquant son revolver.
Halte ! ou je fais feu !
GUERCHARD
Hein ?
L’AGENT
Ah ! vous vous faites la tête du patron…
(Guerchard se dégage et court vers la porte.)
BOURSIN
Idiot ! crétin ! mais c’est celui-là, le patron, l’autre, c’était Lupin !
L’AGENT
Quoi ?
GUERCHARD
Fermée ! trop tard ! Hein ? (On entend la corne d’une automobile. Guerchard s’élance vers la fenêtre. Avec un grand cri.) Et il fout le camp dans mon automobile !…
Rideau
À propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.
Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :
Ebooks libres et gratuits
http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits
Adresse du site web du groupe :
http://www.ebooksgratuits.com/

Juillet 2013

– Élaboration de ce livre électronique :
Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l’élaboration de ce livre, sont : JacquelineM, Jean-Marc, CarineM, PatriceC, Coolmicro.
– Dispositions :
Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…
– Qualité :
Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.
Votre aide est la bienvenue !
VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.
Table of Contents
PERSONNAGES
ACTE PREMIER
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Scène XII
ACTE II
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
ACTE III
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
ACTE IV
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
À propos de cette édition électronique

No hay comentarios:

Publicar un comentario