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jueves, 6 de abril de 2017

Le Prince De Jéricho (Français) (Maurice Leblanc)

Le Prince De Jéricho
Maurice Leblanc

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Chapitre 1 Le roi de la Méditerranée
Il y avait branle-bas sur la terrasse de la villa Mirador, au-dessus de la falaise abrupte qui encerclait un petit golfe de fin gravier, et que dominaient les rochers rouges de l’Esterel. Sous les yeux amusés de deux jeunes filles assises au seuil d’un vaste salon, un jeune homme maigre, élégant, de teint bilieux, faisait faire l’exercice au chauffeur et au maître d’hôtel qui évoluaient gaiement entre les piliers massifs de la pergola circulaire. Le long du parapet où montaient des touffes de géranium lierre s’alignaient une demi-douzaine d’arquebuses et se dressaient des marmites pleines de poix bouillante.
– Halte ! commanda le jeune homme maigre… de son nom Maxime Dutilleul. Et maintenant les arquebuses ! Dominique… Alexandre… choisissez vos armes.
C’était un lot de vieux fusils de chasse à baguette, ramassés chez quelque marchand de bric-à-brac, rouillés, hors d’usage et ridicules.
– Ils sont chargés, monsieur ! prévint Alexandre.
Maxime sursauta.
– Fichtre ! Soyez prudents. Vous êtes prêts ? Alexandre, postez-vous à droite du rempart. Dominique, à gauche. Et tous les deux dans la position du tireur à l’affût. Ouvrez des yeux de loup de mer, hein ? Et si vous apercevez au large la moindre frégate ou la moindre tartane barbaresque, coulez-la sans vergogne… Ah ! j’oubliais… le canon modèle Henri IV.
Il amena un tuyau de poêle monté sur deux roues qui faisaient un bruit de ferraille, et le braqua vers l’horizon.
– Surtout, dit-il, prenez garde à l’âme.
– À l’âme, monsieur ?
– Oui, l’âme du canon. C’est la partie la plus délicate. N’y touchez pas.
– Et si l’ennemi escalade la falaise ?
– Alors l’un de vous lui jette au nez de la purée de poix, et l’autre charge à la baïonnette.
Il sonna la charge. Il s’agitait, courait, veillait à tout, rectifiait la position des arquebuses, se démenait comme le chef d’orchestre d’un jazz-band ultra-fantaisiste, et prenait tant de peine qu’à la fin, exténué, il s’effondra dans un fauteuil, en face des deux jeunes filles, et le dos tourné à la mer.
– Ouf ! dit-il, quel métier que celui de général en chef ! Surtout quand on est dyspeptique, et qu’on se nourrit de légumes et de macaronis !
Minces, les cheveux coupés, l’air de garçons, Henriette et Janine Gaudoin fumaient des cigarettes.
– Fatigué, hein, mon pauvre ami ? dit Janine.
– Crevé !
Il répéta :
– Crevé, mais tranquille. Si Jéricho le pirate attaque cette nuit, comme je le suppose, il se heurtera à mes hommes d’armes et à mes couleuvrines. Lorsque Nathalie rentrera de sa promenade, quel remerciement pour la façon dont j’ai mis sa villa Mirador en état de défense ! Vauban n’eût pas mieux fait. Qu’en dites-vous ?
– Je dis, déclara Henriette, que Nathalie est folle de s’être installée dans un tel patelin ! Une maison en ruine, sans électricité, sans téléphone ! Impossible d’avoir un ouvrier, la gare à deux kilomètres, et pas une maison à moins de cinq cents mètres !
Maxime observa :
– Oui, mais quelle vue !
– Vous lui tournez le dos.
– C’est toujours comme ça qu’on admire les belles vues ! Et, en outre, je vous regarde… Je vous regarde, et je suis rudement embarrassé.
– À quel sujet ? demanda Janine.
– Qui de vous deux dois-je épouser ? Depuis quatre mois que nous flirtons tous trois à Saint-Raphaël, depuis huit jours que Nathalie Manolsen nous a fait venir ici pour la distraire, je n’arrive pas à savoir laquelle j’aime le plus.
– Ni même si vous aimez l’une de nous.
– Pour ça, oui.
– Tirez-nous à la courte paille.
– Vous ne pourriez pas m’aider ?
– Si, en vous refusant toutes deux.
Il haussa les épaules.
– Hypothèse inadmissible. On ne refuse pas Maxime Dutilleul.
– Moi, dit Henriette, je n’épouserai qu’un homme occupé. Je ne tiens pas à vous avoir sur le dos du matin jusqu’au soir.
– Je pèse si peu ! Quarante-huit kilos.
– D’autre part, dit Janine, vous n’avez aucune situation.
– J’en ai trop, au contraire. Bâtisseur de fortifications. Amuseur de société. Pique-assiette. Il n’y a qu’à choisir. Un peu de veine, et je vous épouse toutes deux.
– Mauvaise affaire. Nous n’avons pas le sou. Épousez plutôt Nathalie, qui est orpheline, et riche à millions.
– Nathalie ? s’écria Maxime, je la connais trop. D’abord, nous sommes vaguement cousins par sa mère qui était française. Et puis nous avons été déjà fiancés.
– Allons donc !
– Elle m’adorait.
– Qui a rompu ?
– Moi, parbleu.
– Pourquoi ?
– Elle voulait que je lui cède un timbre de Costa Rica, la perle de ma collection. J’ai refusé. Elle m’a donné une gifle. Je lui ai crêpé le chignon, et j’ai reçu de son père un coup de pied dans le derrière.
– Quel âge aviez-vous ?
– Dix-huit ans.
– Dix-huit ans !
– Oui, à nous deux.
– Ah ! bien. Et vous n’êtes pas jaloux, maintenant qu’elle est fiancée à Forville ?
Maxime se rebiffa.
– Fiancée à Forville ? Jamais de la vie. Un être vulgaire, un poids lourd ! Ça non, je m’y oppose absolument.
Maxime Dutilleul poussa l’attaque à fond. Son flegme habituel de pince-sans-rire était emporté par une indignation si vigoureuse qu’il ne perçut point l’arrivée d’une grande et belle jeune fille, qui demeura un instant sur le seuil, une masse de fleurs sauvages dans les bras.
Elle souriait en écoutant. Elle avait ce teint chaud, mêlé de rose, que donnent aux joues de certaines femmes l’habitude de l’exercice, le grand air et le soleil. On la sentait forte et souple comme un adolescent.
– À la bonne heure, dit-elle, quand Maxime eut fini sa diatribe. J’aime qu’on soit catégorique et injuste. Henriette et Janine, ayez la gentillesse d’arranger ces fleurs. Vous êtes bien plus adroites que moi.
Mais elle s’interrompit. L’aménagement de la terrasse, qu’elle avisait soudain, la laissait ébaubie.
– Que faites-vous là, Alexandre, avec votre fusil ? Et vous, Dominique ?
– Nous surveillons l’horizon, mademoiselle.
– L’horizon ? Seigneur Dieu, je parie que c’est encore une de vos farces, Maxime !
Maxime se leva précipitamment.
– Une farce, Nathalie ? Mais c’est de la prudence ! La plus élémentaire des prudences !
– À propos de quoi ?
– Quand on habite un coupe-gorge, chère amie, on se tient sur ses gardes.
– Contre qui ?
– Contre Jéricho !
Il s’approcha d’elle et, sourdement :
– L’implacable Jéricho travaillait la semaine dernière sur la côte italienne. C’est notre tour. Je suis un perspicace, n’est-ce pas ? Eh bien, j’ai relevé des empreintes de pas tout à fait suspectes autour de la villa. Nous sommes épiés. Jéricho se dispose à l’attaque.
– Par où, mon Dieu ! dit-elle en riant. La terrasse est bâtie sur un rocher à pic.
– Et les échelles, malheureuse ? s’écria Maxime. Les échelles d’assaut ! L’abordage par la mer ! Les pendaisons ! Les tortures ! Tout le diable et son train ! Vous n’y pensez donc pas, Nathalie ?
– Je pense que j’ai marché trois heures dans l’Esterel, Maxime, que je meurs de faim, et que Dominique va remettre tout en ordre pour l’arrivée de Forville.
– L’arrivée de Forville ? Mais c’est une catastrophe ! protesta Maxime. Comment ! votre poids lourd de Forville, ce damné personnage, nous tombe sur le dos ?
– Oui, avec un de mes amis, ou plutôt avec un ancien ami de mon père, le docteur Chapereau, que vous connaissez, Maxime, celui qui a écrit ces belles études de psychologie. Ils continuent jusqu’à Marseille dès qu’ils auront pris le thé, et entendu la sérénade que je viens d’organiser en l’honneur de Forville.
– Quelle sérénade ?
– Des chanteurs italiens que j’avais déjà rencontrés à l’hôtel du Trayas.
Maxime lui saisit le bras avec effroi.
– Des chanteurs italiens ? C’est-à-dire des espions de Jéricho ? Vous n’avez donc pas lu les journaux et vous ne savez donc pas qu’il se fait précéder par des émissaires, lesquels inspectent les lieux ?
Nathalie le regarda. Cette fois, il parlait sérieusement. Henriette et Janine semblaient impressionnées.
– Voyons, quoi, Maxime, dit l’une d’elles, vous allez finir par nous inquiéter…
– Pas dommage, fit-il. En tout cas, j’insiste vivement pour qu’on éloigne ces individus.
– Trop tard, dit Nathalie.
– Trop tard ? J’espère que vous ne les avez pas fait entrer ?
– Si.
– Hein ?
– Dame ! ils sonnaient à la porte. J’ai donné l’ordre qu’on ouvrît.
– Ah ! gémit Maxime, d’un ton mélodramatique. L’ennemi est dans la place. Nous sommes perdus !
La beauté de Nathalie Manolsen provenait autant de la perfection absolue de ses traits que de leur expression même. Elle était altière et séduisante. Elle forçait l’admiration sans la chercher. Aucune coquetterie, mais cet épanouissement harmonieux de l’être qui plaît. Aucune pose, mais de la fierté et de la noblesse qui donnaient du relief à une allure toujours simple et naturelle. Les cheveux semblaient châtains ou blonds selon les reflets de la lumière. De beaux yeux bleus.
Orpheline de mère, et française par elle, elle avait été livrée, tout enfant, aux soins des gouvernantes et des institutrices, tandis que son père voyageait sans répit. M. Manolsen, suédois d’origine, américain de naissance, était un de ces amoureux de la France qui eurent la gentillesse, durant la période d’inflation, de la soulager d’un tas de choses inutiles, tableaux, œuvres d’art, antiquités, pièces d’or. Ses agents récoltaient tout cela pêle-mêle et l’expédiaient aux États-unis. Honnête homme d’ailleurs, mais de cœur sec, il s’occupait peu de sa fille et ne la voyait qu’à de longs intervalles, au hasard de ses voyages.
Un jour, il l’avait emmenée sur son yacht jusqu’à Naples où elle resta trois semaines près de lui, avant qu’il ne s’embarquât pour la Sicile. Quinze jours plus tard, à Paris, elle apprenait qu’il était mort d’une insolation, aux environs de Palerme.
Elle avait vingt-trois ans, à l’époque de cette mort. Nature inquiète, désireuse d’un repos qu’elle ne trouvait nulle part, très courtisée, mais se méfiant de l’amour, cherchant un maître, mais s’éloignant dès qu’elle sentait la domination, elle errait de Paris à Vienne et de Londres en Égypte. Récemment, après un séjour en Orient, elle avait loué pour les mois d’avril et de mai cette villa Mirador dont la vue sur Cannes et les îles Lérins l’enchantait. Son caprice satisfait, elle s’en fut déjà repentie, si Maxime et ses deux fiancées, les sœurs Gaudoin, n’étaient venus la distraire.
À cinq heures, ils achevaient de prendre le thé sur la terrasse, en compagnie du docteur Chapereau et de Forville. Dans le cadre de roches que formait la pergola, la mer apparaissait, toute bleue, étincelante de soleil, et l’on voyait la courbe immense qui, le long de Cannes et de Juan-les-Pins, menait à la pointe d’Antibes. Une voix de chanteuse, voix grave, un peu brisée, et que scandait un air de guitare, arrivait du jardin qui s’étendait devant l’autre façade et qui montait par étages sur la pente de la colline.
Le docteur Chapereau avait l’air classique d’un vieux savant, ou d’un magistrat démodé, à favoris, à cravate blanche et à lunettes d’or. Médecin militaire en retraite, grand voyageur, il avait fait de nombreuses croisières avec son ami Manolsen, et, depuis la mort de celui-ci, ne manquait jamais l’occasion de venir voir Nathalie. Il possédait un petit domaine aux abords de Monte-Carlo, où Forville, qui arrivait d’Italie en auto, l’avait pris en passant.
Quant à Forville, longtemps secrétaire, puis associé de M. Manolsen, et qui dirigeait seul, maintenant, la maison d’exportation, c’était le plus tenace et assurément le plus amoureux et le plus sincère des prétendants que Nathalie traînait autour d’elle. Les mots de « poids lourd » s’appliquaient bien à lui. Sa taille, la lourdeur de ses épaules, l’aplomb de sa silhouette donnaient l’impression d’une force brutale dont on sentait, à voir son air souvent inquiet et son allure un peu gênée, qu’il devait se méfier de lui-même. Nathalie s’en défiait aussi et, bien que cet amour excessif, jaloux, âpre jusqu’à l’hostilité, capable d’emportements inattendus, ne lui déplût pas, elle se tenait toujours sur ses gardes.
Cependant Maxime, qui voulait étudier « le trio des espions », entraîna le docteur et les deux jeunes filles vers le jardin. Des citronniers et des oliviers le peuplaient. Un mur assez haut l’entourait.
Nathalie les suivit et resta seule, un peu en arrière avec Forville. La femme, une Italienne, jeune, grande, très brune, plutôt belle, pauvrement vêtue d’un vieux macfarlane que rehaussait l’éclat d’un foulard jaune, chantait une romance avec la voix fatiguée, qui se casse parfois, de ceux qui chantent en plein air. Les deux hommes jouaient du violon, l’un gros, épais, obséquieux, tout en salutations, et qui cherchait des effets comiques, l’autre, un subalterne, maigre et blême. Visages louches. C’étaient de ces êtres dont on dit qu’on ne voudrait pas les rencontrer au coin d’un bois.
Forville murmura :
– Vous aimez toujours cette musique ?
– Oui, dit Nathalie. C’est une poésie vulgaire, mais émouvante, et, vous le savez, je suis restée assez vieux jeu, pas du tout moderne, dans mes goûts artistiques. J’ai honte de l’avouer, mais je regrette l’orgue de Barbarie.
Après un silence, il prononça :
– Nathalie… Elle dit en riant :
– Non.
– Non, quoi ?
– Pas de déclaration.
– Je n’ai pas de déclaration à vous faire, Nathalie. Vous connaissez mes sentiments.
– Je les connais. Vous profitez toujours des clairs de lune ou des couchers de soleil pour les exprimer, parce que vous manquez de naturel dans les circonstances ordinaires.
– Il n’y a pas de clair de lune en ce moment.
– Non, mais il y a le petit trémolo de la guitare.
Il soupira.
– Comme vous êtes déconcertante ! Il faut toujours vous conquérir.
– Il faut d’abord me conquérir.
– Il m’avait semblé…
– Mais non, mais non. Voyez-vous, Forville, quand une femme n’est pas conquise, après une cour de plusieurs années, il est bien rare que cette cour aboutisse.
– Qui donc vous troublera jamais ?
– Un inconnu.
– Par quel moyens ?
– Le coup de foudre. Je crois au coup de foudre.
Le visage de Forville se contracta. Il souffrait réellement.
– Alors, aucun espoir ?
– On peut toujours espérer.
– Votre père m’y avait autorisé, Nathalie. Il m’appréciait. Il savait combien je vous étais attaché, et vous vous rappelez, à Naples, lors de ma dernière entrevue, il avait accédé à ma demande en termes catégoriques, et devant vous… et vous n’avez pas dit non.
Elle plaisanta :
– Il y a tant de distance entre ne pas dire non et dire oui, et vous êtes si maladroit, mon pauvre Forville !
– En quoi ?
– Vous tâtonnez. Vous cherchez mon point faible.
– Vous n’en avez pas.
– Vous le cherchez quand même. Vous voudriez me prendre au trébuchet, comme un oiseau. Or, si j’aime la force et l’audace, j’ai horreur de l’embûche, de l’attaque sournoise, des yeux qui brillent de convoitise, de la main fiévreuse qui est sur le point de vous saisir.
Forville s’impatienta, et d’un ton presque rude :
– Mais enfin, que voulez-vous, Nathalie ! Que dois-je faire pour réussir ? Avouez que votre conduite avec moi est exaspérante.
Elle ne répondit pas. Elle écoutait, bercée par la musique, et il avait l’impression que toutes ses paroles tombaient dans le vide. La voix de la chanteuse la troublait bien davantage, et elle riait ingénument des balourdises de l’Italien.
Quand ce fut terminé, Maxime fit servir du porto aux trois musiciens, puis les conduisit jusqu’à la grille du jardin et la referma sur eux.
– Ouf ! dit-il en revenant, je suis plus tranquille. D’ailleurs, j’ai examiné leurs chaussures. Elles ne correspondent pas aux empreintes relevées par moi. Tout de même, ouvrons l’œil.
Comme il passait près de Nathalie, il entendit Forville qui répétait :
– Dites, Nathalie, que voulez-vous ? Il faut en finir. Que voulez-vous ?
Et Maxime répliqua :
– De l’amour, Forville, mais du respect. De l’ardeur, mais de la soumission. Des actes, mais des paroles… Bref, des tas de choses contradictoires au milieu desquelles vous êtes obligé de vous perdre. Je vous plains, Forville.
Ils retournèrent tous sur la terrasse, et Forville reprit :
– Vous en demandez trop à la vie, Nathalie.
– Je m’en accuse, dit-elle en riant. J’ai des prétentions et des ambitions qui ne sont pas du tout en rapport avec mon mérite. Je m’imagine, sans la moindre raison, que je suis réservée à un destin exceptionnel, et que le monde entier se doit de me fournir des satisfactions particulières.
– Ce qui vous donne un peu de mépris pour les autres, observa Forville.
– Les autres m’intéressent beaucoup, au contraire, mais je ne tarde pas à trouver qu’ils sont trop faibles, ou trop prudents, ou trop sages, ou trop habiles, et je me détourne d’eux.
Le docteur hocha la tête.
– Vous n’aimerez jamais, Nathalie.
– Je commence à le croire. Ou alors il me faudrait dénicher l’oiseau bleu.
– Sous quelles espèces se présente pour vous l’oiseau bleu ?
– Sous l’apparence d’un héros, dit-elle.
– Qu’appelez-vous un héros ?
– J’appelle ainsi ceux qui vont au-delà.
– Au-delà de quoi ?
Elle redoubla de rire.
– Au-delà de tout, au-delà de leurs droits, au-delà des conventions, au-delà de leurs devoirs, au-delà même de leurs forces.
Forville se moqua d’elle.
– Vous êtes une romantique, Nathalie.
– Non, une romanesque.
– C’est très démodé, dit Maxime.
– Très démodé, acquiesça Nathalie. Je date un peu, et même beaucoup. Pour vous, Janine, Henriette, l’amour est un sentiment raisonnable, qui se plie aux nécessités de la vie. Pour moi, j’en suis à la conception puérile d’autrefois. J’ai gardé de mes lectures d’adolescente, alors que je dévorais tous les romans que ma mère tenait de sa grand-mère, des enthousiasmes absolument risibles pour certaines existences audacieuses, pour certains personnages à la Byron.
– Pour les héros de Walter Scott ?
– Même pour ceux de Fenimore Cooper.
– Vous ne voudriez tout de même pas, dit Maxime, épouser le dernier des Mohicans.
– L’épouser, non…
– Mais être enlevée par lui, hein ? ou par un chevaleresque corsaire, un ténébreux pirate ?
– Voilà.
– Alors quoi, Jéricho ?
– Je ne dis pas non, fit-elle gaiement.
Forville, qui ne comprenait pas bien la plaisanterie, se récria :
– Mais Jéricho n’est qu’un vulgaire bandit, un assassin…
– Qu’en savons-nous ? On ne le connaît pas. Quelques relations de captifs échappés ou de complices capturés, lesquels, d’ailleurs, se contredisent tous… Pour les uns, c’est un monstre, pour les autres, un homme généreux… que toutes les femmes adorent, dit-on. Il en est qui ont tout quitté pour lui.
– Racontars ! dit Forville.
– Tout n’est pas racontars. Et dans ce qu’on sait de lui, quelle allure !
– Oui, pendaisons, supplices…
– Quelle témérité ! Quel mépris du danger ! Vous rappelez-vous l’abordage du torpilleur Apollon ! Et son attaque du petit village sur la côte des Maures, quand il a réuni en plein jour tous les habitants, et qu’il les a contraints à livrer tout l’or du pays ?
– Charmant ! dit Maxime.
– Et tant d’exploits qui tiennent déjà de la légende ! Le roi de la Méditerranée, comme il s’intitule. « De Suez à Gibraltar, je suis le maître de l’heure. »
– Le maître de tuer, ricana Forville, de violer, de massacrer, de torturer, de piller… un brigand du Moyen Age !
– Je ne vous le présente pas comme un archange. Mais, tout de même, l’homme qui se fait pirate à notre époque, et qui, avec un vieux croiseur anglais, paraît-il, volé en Turquie, terrifie tout le vieux monde latin, avouez que cet homme-là a du relief !
Forville haussa les épaules. Cependant le docteur Chapereau, que la véhémence de Nathalie avait amusé, reprit :
– Eh bien, moi, si vous voulez du fabuleux et de l’extravagant, tout en restant en pleine réalité, j’ai un héros plus extraordinaire à vous offrir, Nathalie.
– Plus extraordinaire que Jéricho ?
– Beaucoup plus.
– Allons donc !
– Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Jéricho est un mythe, un personnage déformé par l’imagination… tandis que mon héros se tient d’aplomb sur ses jambes.
– Et comment s’appelle-t-il, votre héros ?
– Le baron d’Ellen-Rock.
– Ellen-Rock ? Mais ce n’est pas un nom ! C’est celui d’un jardin, le jardin féerique qui se trouve au promontoire d’Antibes.
– En tout cas, c’est celui qui sert à le désigner.
– Mais comment s’appelle-t-il réellement ?
– Tout le monde l’ignore, et lui tout le premier.
– Quoi ! Votre héros ignore son nom ?
– Parfaitement.
– Mais alors, qu’est-ce que c’est, cet individu ?
Un individu qui a perdu son passé.
Chapitre 2 L’homme qui a perdu son passé
On s’empressa autour du docteur Chapereau. Nathalie était avide d’en savoir davantage. Maxime se rappela qu’on lui avait parlé de ce bizarre personnage, et les sœurs Gaudoin l’avaient aperçu un jour à Nice, sur la promenade des Anglais, au milieu d’une foule de gens qui cherchaient à le voir.
– Ce que je vais vous dire ou plutôt résumer, commença le docteur, ne tient pas de la légende et ne repose pas sur des racontars comme dans le cas de Jéricho. C’est, je vous le répète, si étrange que cela soit, de la réalité. Je suis au courant de l’histoire, non pas par des inconnus, mais par un des témoins qui y furent mêlés de la façon la plus directe… un de mes confrères, retraité comme moi, et mon voisin de campagne, le docteur Verlage.
« Donc, il y a quelque vingt ou vingt-deux mois, le paquebot de la Compagnie orientale arrivait d’Indochine et passait au large de Nice. La mer était maussade, et la visibilité, par suite des nuages, très mauvaise. Or l’officier de quart signala, un peu avant que l’on atteignît la pointe d’Antibes, la présence de quelque chose qui flottait au gré des vagues, comme une épave. Et, presque aussitôt, on se rendit compte qu’il y avait sur cette épave une forme humaine, la silhouette…
– D’un cadavre, interrompit Maxime, l’air lugubre.
– Ma foi, continua le docteur, il paraît que l’homme que l’on recueillit dix minutes plus tard, évanoui, livide, des caillots de sang mêlés à sa barbe, n’était guère plus qu’un cadavre, et il avait fallu un miracle d’énergie pour que ce moribond pût, dans un tel état de faiblesse, se cramponner aux débris du canot d’où on l’arracha.
– Et cependant, observa Maxime, ce cadavre vivait…
– Il vivait. Mon confrère Verlage, qui se trouvait à bord comme médecin, et dont c’était la dernière traversée, constata que le cœur battait et que, malgré des blessures extrêmement graves, le naufragé pouvait peut-être survivre.
Blessures accidentelles, ou blessures résultant d’une tentative criminelle ? demanda Maxime qui avait des prétentions de policier.
– Tentative criminelle, sans le moindre doute. Un coup de couteau à l’épaule, pas très profond, et, sur le crâne, un coup de massue qui aurait tué tout autre individu moins exceptionnel que celui-là.
– Exceptionnel par quoi ?
– Par sa résistance justement. Verlage m’a dit souvent qu’il n’a jamais rencontré un plus bel exemple humain, doué d’une pareille musculature et d’une vitalité aussi formidable. Transporté presque à l’agonie dans une clinique de Marseille, il se rétablit sous les yeux mêmes du docteur, avec une rapidité qui tenait du prodige.
– D’où venait-il ? interrogea Nathalie. Qui était-ce ?
– Mystère. Le choc reçu avait été si violent qu’il ne se rappelait rien.
– Les premiers temps… Mais plus tard ?
– Plus tard ? Au bout de trois semaines, il disparaissait.
– Hein ? Que dites-vous ?
– Une fin d’après-midi, l’infirmière de service, en pénétrant dans sa chambre, ne trouvait plus personne. Il avait quitté son lit et passé par la fenêtre, une fenêtre du premier étage donnant sur une rue déserte.
– Sans un mot d’adieu ? Sans rien laisser ?
– Si, une enveloppe cachetée, avec cette inscription : « En remerciement. » À l’intérieur, dix billets de mille francs. Or, quand on l’avait recueilli, il n’était vêtu que de loques, et, là-dedans, pas un billet de banque, ni même un bout de papier. En outre, il n’avait pas une fois quitté son lit et n’avait parlé à personne.
– D’où tenait-il donc ces dix mille francs ?
– Aucun indice là-dessus ni sur le reste. Tout au plus avait-on découvert que le chiffon mouillé qui lui servait de chemise, lors du sauvetage, portait des armes brodées. D’où le titre et le sobriquet qui lui furent donnés dans la clinique, baron d’Ellen-Rock, et c’est ainsi qu’il fut désigné par le seul journal qui rapporta l’aventure. On traversait une crise politique et financière, et la chose ne fit aucun bruit. Mais le baron dut lire l’article, puisque, un an plus tard, mon voisin Verlage vit se présenter chez lui un monsieur qui lui dit en souriant « Eh quoi, mon cher docteur, vous ne me reconnaissez pas ? Le baron d’Ellen-Rock ?… »
Il y eut un silence. Puis Nathalie murmura :
– Captivante, votre histoire. Et qu’était-il advenu de ce curieux personnage durant cette année ?
– Il avait fait fortune.
– Fortune !
– Oui, il avait acheté, vendu, racheté et revendu des terrains et des maisons, sur la Côte d’Azur et à Paris, et il était millionnaire.
– Mais votre ami l’a-t-il interrogé sur son passé ?
– Dix fois. Vingt fois. Mais sans résultat. De son nom véritable, de son passé, du pays où il est né, des contrées où il a vécu, Ellen-Rock ne peut rien dire. Il ne sait rien.
– Est-ce possible ?
– Possible et naturel. Le coup effroyable qu’il a reçu sur la tête, aggravé par les souffrances subies sur l’épave, par la faim et par le froid, a déterminé en lui une abolition de certaines facultés que l’on pouvait croire passagère, mais qui semble définitive. Phénomène, je le répète, fort explicable et très logique. Ne suffit-il point, continua le docteur Chapereau, non pas même d’une lésion cérébrale, mais d’une pression accidentelle, sur certains groupes de cellules que l’on commence à connaître, pour déterminer l’oubli de tels souvenirs, de telles périodes de la vie, oubli qu’un jour ou l’autre on pourra peut-être provoquer artificiellement ?
– Combien ce serait commode ! dit Maxime. On se ferait arracher un mauvais souvenir, comme une dent !
Mais Nathalie se passionnait de plus en plus, tandis que Forville ne cachait pas son énervement.
– Que fait-il maintenant ? Où demeure-t-il ? reprit la jeune fille.
– Dans le vieux village d’Eze, à la pointe même du rocher… un château en ruine qu’il a restauré.
– On le voit ? Il se mêle aux gens ?
– Depuis six mois, oui.
– Et vous l’avez vu, vous, docteur ?
– Une fois seulement, il y a huit jours. Il est grand, maigre, pas beau – loin de là – mais un visage d’une énergie ! et d’une douceur en même temps !… Il m’a laissé une impression inoubliable. Et puis, on parle tellement de lui, dans toute la région !
– À propos de quoi ?
– À propos de son cas d’abord, qui déconcerte, et puis à propos d’autres choses.
– Lesquelles ? Que fait-il ?
– Du bien, beaucoup de bien.
Nathalie fut interdite.
– C’est un philanthrope, alors ?
– Non, pas précisément.
– Un apôtre ?
– Encore moins. Un redresseur de torts plutôt. Je sais sur lui, par mon ami, des histoires surprenantes. Malfaiteurs démasqués, tricheurs pris au piège, situations tragiques dénouées dans la joie…
Forville ricana.
– Bref, Monte-Cristo… le prince Rodolphe. Tout cela est assez banal et ridicule.
– Pas quand on connaît Ellen-Rock, paraît-il. C’est un homme, et un rude homme.
– Oui, dit Forville, gouailleur, un homme habillé de velours noir.
– Habillé comme tout le monde, mais avec une élégance spéciale. Une silhouette étonnante. Beaucoup de race.
– Et un air sombre ? L’expression fatale d’un ange déchu ? Bref, le héros à la Byron que Nathalie réclame…
– Pas du tout.
– Alors un saint ? dit Nathalie.
– Nullement, affirma le docteur. Un saint n’a pas cet air d’orgueil, qui parfois est le sien, et non plus, à d’autres moments, cet enjouement malicieux, cette allégresse joyeuse dans la parole, ce débordement de vie.
– On nous a même dit, observa Janine Gaudoin, qu’il faisait des miracles.
– Oh ! pour s’amuser, protesta le docteur, et en apparence seulement. C’est plutôt de l’à-propos, de l’adaptation immédiate aux circonstances, et surtout l’influence inouïe, et vraiment mystérieuse, qu’il exerce sur tous ceux qui l’approchent. Ainsi sa supériorité incontestable dans tous les sports directs, à forme de duel, comme l’escrime et la boxe, proviendrait surtout de l’ascendant qu’il prend sur ses adversaires, plus que de sa force qui est prodigieuse, ou de sa souplesse incomparable.
– Mais pourquoi cet ascendant ?
– Parce que son aventure le met à part des autres hommes. On s’imagine, et c’est assez juste, qu’il vit dans un autre monde et que les pensées d’un être qui a tout oublié ne peuvent pas être les mêmes que celles du commun des mortels. Il y a, semble-t-il, en un tel individu, quelque chose d’extra-humain et de surnaturel.
– Mais je veux le connaître, ce baron d’Ellen-Rock ! s’écria Nathalie.
Forville ricana.
– Allons bon ! vous voici emballée.
– Mon Dieu, il y a de quoi !
– Tout à l’heure, c’était le pirate Jéricho. Désormais c’est EllenRock… quelque aventurier besogneux qui joue son rôle de sorcier pour vieilles dames ou pour petites filles.
– Que voulez-vous ? vieille dame ou petite fille, je m’intéresse au personnage. C’est le type même de ce que j’appelle le héros.
– Un héros de place publique ! Un charlatan !
– Tant pis pour moi si je suis déçue, mais je veux le connaître.
– Enfin, quoi, c’est lui que vous voulez épouser maintenant ?
– Le connaître simplement. Est-ce possible, docteur ?
– Très possible. Ce n’est pas un monsieur qui se cache. Mon ami Verlage vous le présentera.
Forville haussa les épaules et se moqua.
– Mais il n’a qu’à se présenter lui-même. Un magicien, cela surgit comme un diable qui sort de sa boîte.
– Vous ne croyez pas si bien dire, fit le docteur gaiement. Ellen-Rock déclare à qui veut l’entendre que, en cas de danger, il n’y a qu’à frapper trois fois dans ses mains, puis à crier trois fois son nom en regardant le sol.
– Du côté de l’enfer, plaisanta Maxime.
– Et vous croyez, docteur, dit Nathalie, qu’il apparaîtra ?
– Essayez toujours.
– Mais je ne suis pas en danger !
Maxime sursauta.
– Comment ! vous n’êtes pas en danger ? Et Jéricho ? Et les échelles d’abordage ? Et les traces de pas que j’ai relevées ?
– Balivernes !
– Réalités ! Je n’ai pas voulu vous faire peur, mais la situation est terrible.
– Alors, j’appelle ?
– Et tout de suite encore. Un défenseur de plus, ce n’est pas à dédaigner. Et surtout de ce calibre-là ! Fichtre, un magicien…
Ils riaient tous et se divertissaient, sauf Forville qui gardait un air renfrogné.
Nathalie se mit debout, sur le seuil de la terrasse, se pencha sur l’enfer et, lentement, gravement, frappa trois fois dans ses mains.
– Rien ! dit-elle. Pas de fumée ! Pas une trappe qui s’ouvre !
– Parbleu ! fit le docteur, vous ne l’avez pas appelé.
– Ah ! c’est vrai, dit-elle. Je suis si intimidée ! Croyez-vous qu’il entrera au milieu des flammes ?
Elle appela, d’une voix solennelle, et en détachant chacune des syllabes :
– Ellen-Rock !… Ellen-Rock !… Ellen-Rock !
À la troisième fois, un bruit se produisit à l’extrémité de la terrasse. Un buste apparut entre deux piliers de la pergola, comme s’il sortait de l’abîme. Quelqu’un enjamba légèrement le parapet et s’avança en se découvrant.
– Vous m’avez appelé, mademoiselle ?
Chapitre 3 Quelques miracles
La stupéfaction de ceux qui assistaient à cet inconcevable phénomène fut telle qu’ils ne firent pas un mouvement et n’exhalèrent pas un soupir. Ils étaient comme des enfants qui jouent à évoquer le diable, et qui le verraient se dresser au milieu d’eux. Ils regardaient Ellen-Rock ainsi qu’un fantôme, et n’étaient pas tout à fait certains qu’il fût en chair et en os.
Ingénument, Nathalie murmura :
– D’où venez-vous ? On ne peut pas monter par là.
– On le peut lorsque c’est Nathalie Manolsen qui vous appelle.
Mais elle n’était pas convaincue, et, du ton dont elle l’eût accusé d’avoir accompli un acte contraire aux lois naturelles :
– C’est impossible, dit-elle. Le rocher est à pic.
Et Maxime Dutilleul appuya :
– Absolument impossible. Moi-même je ne peux pas imaginer…
L’autre sourit.
– Je vous assure que je ne sors pas de l’enfer, comme vous le disiez.
– Ah ! vous écoutiez donc ?
– Nul besoin d’écouter pour entendre, ni de regarder pour voir.
Nathalie, qui se reprenait peu à peu et commençait, elle aussi, à sourire, demanda :
– Mais enfin vous venez de quelque part ?
– Naturellement.
– De quel endroit ?
– De Nice, affirma-t-il.
– À la nage ?
– Non, en marchant sur les flots.
– Et vous êtes bien le baron d’Ellen-Rock ?
– Je suis celui qu’on appelle ainsi.
C’était un homme d’environ trente-cinq ans, très grand, d’une musculature puissante, malgré son aspect de maigreur. Le buste, que dessinait un veston bleu à double rangée de boutons d’or, balançait des épaules carrées et des bras aux biceps apparents sous l’étoffe. Il portait une casquette de yachtman. Deux longues moustaches pendaient, à la gauloise. Par là-dessus, un nez courbe, des pommettes saillantes, une peau basanée, couleur de ces vieilles voiles latines teintes d’ocre et de safran. Une cicatrice barrait la joue droite d’un trait blanchâtre.
L’ensemble avait grande allure. Le côté un peu traîneur de sabre, un peu pandour, du personnage se rachetait d’un air de domination et de fierté qui était celui d’un chef. La silhouette frappait par son élégance et sa distinction, et par une telle force qu’elle faisait penser à tout ce qu’elle eût pu porter sans fléchir, armure, casque de fer, formidable épée.
Nathalie lui tendit la main joyeusement.
– Quoi qu’il en soit, baron d’Ellen-Rock, puisque vous avez obéi à mon appel, soyez le bienvenu. Nous parlions justement de vous, et nous étions captivés par tout ce que nous racontait le docteur…
– Le docteur Chapereau, dit-il, un excellent ami de mon ami Verlage, et l’auteur de ce livre si intéressant qui a pour titre : La Psychanalyse.
Il salua tout à tour les sœurs Gaudoin et Maxime.
– Mademoiselle Henriette, n’est-ce pas ? Mademoiselle Janine ?…
Monsieur Dutilleul ?
La surprise recommençait.
– Vous connaissez donc tout le monde ? dit Nathalie.
– Non. Mais je me rappelle… ou je devine. C’est un don que l’on acquiert avec un peu d’habitude.
On nous avait bien dit que vous étiez sorcier ! s’écria Janine Gaudoin.
À l’occasion, mademoiselle, dit-il en riant. C’est compris dans mes petits talents de société.
La jeune fille battit des mains.
– Sorcier ! Dieu, que c’est drôle ! Alors, vous pourriez me rendre un collier de corail que j’ai perdu avant-hier sur cette terrasse ?
– Rien de plus facile, mademoiselle.
– Donnez.
– Voici.
Et il tira de sa poche le collier de corail.
– Ah ! fit Janine, confondue.
– Et moi ? Et moi ? fit Henriette. Vite, un miracle, je vous en prie, monsieur.
Ellen-Rock fit un geste rapide comme pour saisir quelque chose sur le poignet de la jeune fille, quelque chose qu’il écrasa entre ses doigts et jeta au loin.
– Qu’est-ce que c’est ? dit-elle, un peu inquiète.
– Une abeille ; il était temps.
– Fichtre ! s’écria Maxime. Quel coup d’œil ! Et l’on prétend aussi que vous êtes d’une force ! Un athlète…
– Bah ! Question d’entraînement, dit Ellen-Rock.
Il prit sur la table du salon un jeu de cartes et le déchira d’un coup en deux morceaux.
– Nom d’un chien ! articula Maxime suffoqué.
Tout cela se passa très vite, et sans qu’il y eût, chez Ellen-Rock, d’autre prétention que de se divertir et d’amuser Nathalie.
– Et vous, Forville, dit celle-ci, vous n’interrogez pas le baron d’Ellen-Rock ?
Forville, qui s’était tenu jusque-là à l’écart, haussa légèrement les épaules et, d’un ton railleur, où il y avait de l’hostilité :
– Je vois que monsieur a toutes les qualités que l’on nous avait annoncées…
– Acrobate, illusionniste… interrompit Ellen-Rock.
– Je ne précise pas, dit Forville. Mais si par hasard monsieur possédait également le don de double vue, pourrait-il lire en moi ?
– Certainement, déclara Ellen-Rock.
– En ce cas, vers qui vont mes pensées ?
– Vers une femme très belle.
Forville regarda Nathalie.
– Une femme dont je sollicite la main ?
– Une femme dont la photographie est là, dans votre portefeuille.
Nathalie se mit à rire.
– Et comme je ne vous ai jamais donné la mienne, Forville, cela prouve…
– Cela prouve que monsieur se trompe… volontairement ou non, déclara Forville d’une voix sèche.
– Cette photographie, reprit Ellen-Rock, avec beaucoup de calme, est celle d’une jolie femme que vous accompagniez hier, à l’Opéra de Monte-Carlo.
La figure de Forville s’empourpra de colère. Nathalie, qui le connaissait, s’interposa en plaisantant :
– Ne vous défendez pas, Forville ! J’admets fort bien qu’on me fasse la cour.
– Tout en coquetant avec une poule, acheva Maxime. Allons, baron d’Ellen-Rock, vous être un maître. Il ne vous reste plus qu’à nous éclairer sur l’état d’esprit de Nathalie Manolsen.
– Inutile, dit Nathalie. J’avoue tout de suite que mon état d’esprit se borne à une curiosité éperdue.
– Puis-je la satisfaire ? dit Ellen-Rock. Je répondrai à toutes vos questions.
Nathalie réfléchit, ou plutôt tenta de réfléchir. Elle qui gardait toujours vis-à-vis des hommes un air d’indifférence polie, comme si rien de leurs paroles ou de leurs actes n’eût pu l’intéresser, écoutait celui-ci avec une agitation qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.
– Trois questions suffiront, dit-elle. La plus insignifiante d’abord. Pourquoi avez-vous quitté la clinique de Marseille ?
– Je m’ennuyais.
– Mais les dix mille francs ?
– Je m’étais aperçu que j’avais encore au doigt une bague dont la pierre, un très beau rubis, était tournée à l’intérieur, et qui avait échappé à l’attention de mes agresseurs. La fenêtre de ma chambre ouvrait sur une rue. J’épiai un passant. J’en vis un qui offrait la figure la plus honnête et la plus stupide. Je lui confiai la bague. Il la vendit à un bijoutier et vint me remettre l’argent. J’en laissai le quart en remerciement des soins donnés. Avec le reste je m’enrichis. Vous voyez la nature de mes miracles.
Nathalie continua :
– Deuxième question. Votre passé ?
– Je l’ignore. J’ignore même tout ce qui se rapporte aux gens qui m’ont frappé, au coup que j’ai reçu sur la tête, aux souffrances subies par la suite et aux périls qui m’ont traqué. Ma vie commence à l’instant où je me suis éveillé dans la clinique. Une vie toute neuve, comme celle d’un enfant qui ouvrirait les yeux pour la première fois et qui verrait en face de lui un mur blanc, des fenêtres lumineuses et une infirmière qui tricote. Avant tout cela, rien… les ténèbres… des ténèbres épaisses, impénétrables, auxquelles je me cogne comme à quelque chose de massif et de dur.
– Cependant, vos facultés n’ont pas été altérées.
– Nullement, sauf la mémoire. Toutes mes acquisitions cérébrales d’autrefois subsistent, sauf celles qui concernent ma personnalité. Je raisonne comme un être normal, j’ai la culture d’un homme qui serait instruit. J’observe. J’imagine. Je comprends. J’admire. Je lis des livres que j’ai déjà certainement lus, et dont j’ai déjà profité. Mais le moi primitif s’est désagrégé et je n’arrive pas à le reconstituer. La mémoire de mes yeux surtout me semble à jamais perdue. Évidemment les formes me paraissent naturelles et l’aspect des choses ne m’étonne pas. Mais il n’en est pas une dont je puisse dire : « J’ai déjà vu cette forme particulière. J’ai contemplé ce paysage. »
– Ce doit être infiniment pénible.
– C’est surtout ridicule.
– Ridicule ?
– Oui, tout cela a un côté comique dont je suis le premier à rire. On a raconté l’histoire du monsieur qui a perdu son ombre. Mais songez au monsieur qui a perdu son passé, et qui court après lui-même comme on court après son chien. Et puis parfois, aussi, c’est délicieux. Mais oui, ne pas être embarrassé de souvenirs ! Se chercher ! Être pour soi-même un objet de curiosité inépuisable ! Qui suis-je ?
– Français, en tout cas, à en juger par votre accent.
– Je le croyais, les premiers jours. Mais, en entendant parler un Anglais, j’ai causé avec lui, et il m’a cru anglais. Et, de même on m’a cru allemand ou italien.
– Mais vous avez cependant une notion de ce que vous étiez, par la connaissance actuelle de vos goûts et de vos instincts ?
– Une notion, oui, mais si étrange et si diverse, si confuse et si contradictoire ! C’est un tel chaos d’idées en moi ! Je passe mon temps à ranger et à classer, dans l’espoir de retrouver l’ordre perdu, ceci à droite, cela à gauche. Vainement. Je ne m’y reconnais plus, dans mon royaume. Tous mes sujets courent comme des fous, et je me demande si celui-ci est à moi, et si cet autre m’appartient. Quel tumulte !
– Mais tout de même, quelque chose domine ?…
– Je ne sais pas. J’ai l’impression d’être un champ de bataille où des troupes furieuses, qui viennent du passé, s’entrechoquent férocement. Ce sont mes ancêtres qui se battent, et qui m’apportent ces crises d’orgueil et de colère, ce dévergondage d’instincts qui m’effraient, ou bien, au contraire, des élans de bonté, des besoins éperdus de bien faire et de m’attaquer à tout ce qui est injuste, tortueux, mauvais, équivoque. Au milieu de tout cela, qui suis-je, moi ?
– Énigme encore insoluble, dit le docteur Chapereau, qui consulta sa montre et se leva comme si l’heure du départ approchait. Le traumatisme dont vous avez été victime peut fort bien avoir bouleversé votre individualité au point que le brave homme que vous étiez auparavant devienne un échappé de l’enfer, ou que le démon d’autrefois se transforme en saint François d’Assise.
Ellen-Rock éclata de rire.
– Ange ou démon ? Deux perspectives qui ne me tentent guère. Mais parlons sérieusement. Selon vous, docteur, comment en sortirai-je ?
– Par la guérison, morbleu !
– Alors, quoi, les souvenirs repousseraient comme des plantes ?
– Tout dépend de la violence du choc subi. S’il n’y a eu que commotion cérébrale, c’est-à-dire simple ébranlement moléculaire de la substance – et cet ébranlement électrique, colloïdal, que sais-je ? peut être très profond dans la matière qui baigne les cellules ou dans les cellules elles-mêmes -, dans ce cas la repousse des souvenirs, comme vous dites, est probable, certaine. Mais en cas de contusion réelle, c’est plus grave.
– Pourquoi ? dit Ellen-Rock.
– Parce que les lésions provoquées rendent définitive l’abolition des facultés observée après l’accident. Et c’est naturel puisque les cellules elles-mêmes sont dissoutes dans la cicatrice qui se forme.
– Et comment le diagnostic peut-il s’établir ?
– Par le temps. N’a-t-on pas vu, après de longues années, la résurrection de connaissances qu’on avait le droit scientifique de juger anéanties par lésion cellulaire ?
– Mais l’oubli total du passé par lésion peut-il se concilier avec l’intégrité de l’intelligence ?
– Pourquoi pas ? On observe des sélections incompréhensibles dans le mal. Tel blessé guérit avec l’oubli d’une seule des langues étrangères qu’il parlait. La mutilation verbale subie par tel autre ne s’étend qu’à quelques mots du vocabulaire. Sans se douter de sa méprise, l’être rétabli substitue aux termes absents de sa mémoire d’autres termes d’un sens tout différent.
– Mais mon cas, docteur ?
– Votre cas, cher monsieur, me semble entrer dans la classe des amnésies rétrogrades, ainsi que l’on appelle l’oubli total de tout ce qui précède l’accident. Rien n’empêche de croire qu’une violence peut découper, parmi les localisations des circonvolutions cérébrales, juste celle qui se rapporte à la mémoire, en laissant intactes toutes les autres forces qui dorment dans le cerveau.
– Mais alors, comment guérirais-je ?
– C’est difficile à préciser. Mais je suppose qu’un jour ou l’autre vous receviez un nouveau choc…
– Je vous remercie !
– Je parle d’un choc moral. Demain, dans un mois, dans un an, le hasard d’une violence quelconque, d’ordre émotif, peut faire repartir le courant à travers les cellules dévitalisées, comme une petite secousse expérimentale fait repartir le tic-tac de la montre arrêtée. Et l’on saura que vous n’aviez reçu qu’une commotion.
– Allons ! plaisanta Ellen-Rock, espérons que je ne suis qu’un commotionné et non pas un contusionné.
– J’en suis convaincu, dit le docteur. Les circonstances vous mettront tout à coup en face de vous-même et vous apprendront soudain qui vous étiez. Alors votre passé jaillira tout entier de l’ombre. J’envisagerai également l’hypothèse du cas où vous seriez amené aux lieux mêmes de votre enfance. L’émotion du passé se ferait jour peu à peu, et le miracle se produirait infailliblement.
Cependant Forville avait fait amener son auto. Henriette et Janine lui demandèrent de les conduire jusqu’à Saint-Raphaël, chez leurs parents, où Nathalie les enverrait chercher le lendemain. Mais Nathalie insista encore :
– Baron d’Elien-Rock, vous me devez une troisième réponse.
– J’attends, mademoiselle.
– Pourquoi êtes-vous venu ici ? Car c’est là une visite fort aimable, mais dont le motif nous est inconnu.
– C’est juste, mademoiselle, je ne suis pas venu pour parler de moi, comme je l’ai fait avec trop de complaisance, ni pour rendre à Mlle Janine un collier de corail que j’ai trouvé accroché aux buissons dont je me suis servi pour grimper sur cette terrasse, ni pour sauver Mlle Henriette d’une piqûre d’abeille qui n’existait pas, ni pour deviner qu’il y avait dans la poche de M. Forville la photographie que lui avait donnée presque devant moi, au théâtre, la jolie dame qu’il accompagnait. Non, ma visite avait un autre motif… Pas bien grave. Mais cependant… Vous permettez que je l’explique ? Quelques mots tout au plus…
De nouveau on l’entoura. Et il expliqua, posément :
– Ce matin, j’avais été faire un tour jusqu’à Nice dans mon canot automobile, et j’étais assis dans le jardin public, lorsque, d’un côté à l’autre d’un buisson qui me cachait, j’ai entendu deux Espagnols, des gens du peuple, des matelots je crois, qui causaient à voix basse. J’ai l’oreille fine…
– Et vous parlez l’espagnol, dit Maxime.
– Assez pour comprendre que ces gens font partie d’une bande qui doit ce soir piller une villa de la côte.
Maxime déclara, tout ému :
– La bande de Jéricho, parbleu !
– Je le croirais volontiers, quoique je n’aie rien surpris de formel à cet égard. Mais, à huit heures et demie, ils doivent se rassembler au pied de ladite villa, que l’on aperçoit de la mer, paraît-il, au haut d’une falaise à pic. Un coup de sifflet donné, à cette heure exacte, d’une colline proche, les avertira que tout va bien. Cinq minutes plus tard, un second coup de sifflet. Alors ce sera l’assaut.
– Et voilà tout ? ricana Forville.
– Voilà. Malheureusement, mes deux gaillards ont disparu et tout au plus ai-je pu savoir que deux individus répondant à leur signalement avaient pris le train pour Cannes, ce qui les rapprochait de l’Esterel, où plusieurs fois, au cours de mes promenades, j’avais remarqué la position escarpée de la villa Mirador. Est-ce cette villa qu’il veulent piller ? À tout hasard, j’ai pris mon canot automobile, et me voici.
– Mais oui, mais oui, s’écria Maxime, c’est Mirador le but de leur expédition. Il n’y a pas moyen de se dérober à une pareille évidence.
Nathalie et les sœurs Gaudoin se taisaient. Forville continua de railler.
– C’est un peu vague comme donnée, et il est fort probable…
– Que mes craintes sont vaines, dit Ellen-Rock. C’est mon avis. Mais tout de même, par excès de précaution, j’ai voulu venir et me rendre compte si l’on pouvait, au besoin, escalader cette falaise. C’est difficile, mais, comme vous le voyez, possible.
Il reprit sa casquette, s’inclina et, comme un homme qui a terminé sa tâche, se dirigea vers le parapet.
– Mais vous ne vous en allez pas, monsieur ? dit Nathalie.
– Mon Dieu, mademoiselle…
– Et par le même chemin ?
– Mon canot est tout près d’ici, et…
– Je vous en prie, il y a un autre sentier, et nous vous conduirons, Maxime et moi.
Le docteur proposa :
– S’il y avait le moindre danger pour vous, Nathalie, nous pourrions, Forville et moi, ne partir que demain.
– Certes, dit Forville, mais il serait vraiment enfantin de prendre cette histoire au sérieux.
Les deux sœurs insistèrent :
– Vous n’avez pas peur, Nathalie ?
– Peur de quoi ? s’écria-t-elle en riant. Mais vous êtes absurdes. Dépêchez-vous. Le soleil se couche déjà.
Forville observa le baron d’Ellen-Rock. Le personnage lui était profondément antipathique. Il essaya de prendre Nathalie à part et de la mettre en garde. Mais celle-ci ne se prêta pas à son manège, et elle les poussa tous vers le jardin, où l’auto de Forville attendait, devant le perron.
– Janine, dit-elle, je vous envoie chercher toutes deux demain, n’est-ce pas ? Quand se revoit-on, Forville ? Je serai à Paris dans quinze jours.
– Vous m’y trouverez, dit Forville.
Elle embrassa le docteur.
– Et vous, cher docteur ?
– Oh ! moi, répliqua celui-ci, je n’y serai pas avant cinq ou six semaines. J’ai une tournée de conférences en Allemagne et en Suède.
Elle les fit partir vivement. Elle avait hâte de retourner sur la terrasse.
Lorsqu’elle revint, les deux hommes causaient près du parapet. On vit l’auto qui disparaissait à droite au tournant d’une route encaissée.
– Alors, monsieur, prononçait Maxime Dutilleul, non sans quelque inquiétude, vous affirmez qu’il n’y a pas même l’ombre d’un danger ?
– Je ne le crois sincèrement pas, dit Ellen-Rock. Mais il faut toujours prévoir le pire.
– N’est-ce pas ? dit Maxime, qui cherchait à plaisanter pour se donner du cœur. Aussi ai-je proposé des moyens de défense. Vous voyez, Nathalie, que je n’avais pas tort, et que ma poix bouillante et mes arquebuses ne seront peut-être pas inutiles.
– Ah ! dit Ellen-Rock, vous aviez quelque pressentiment, monsieur ?
– Mais oui, déclara Maxime, je me méfie de Jéricho. Il est hors de doute qu’il opère sur la côte, et ce que vous avez entendu tantôt nous le confirme. De plus, il y a eu cet incident des chanteurs italiens… Ah ! quelle imprudence, Nathalie !
Ellen-Rock s’étonna et interrogea.
– Quels chanteurs ?
– Une troupe ambulante que Mlle Manolsen a fait entrer dans le jardin tantôt… Est-ce que vous voyez là quelque indice ? Il y eut un silence. Puis Ellen-Rock murmura :
– Mes Espagnols du jardin public ont parlé de chanteurs italiens qui devaient passer près de la villa.
– Hein ! Qu’est-ce que vous dites ? dit Maxime. EllenRock précisa :
– Ils ont parlé d’une femme et de deux hommes.
– Une femme et deux hommes, c’est bien ça, balbutia Maxime. Il s’écroula sur un fauteuil.
Nathalie était un peu pâle.
Chapitre 4 Le coup de sifflet
La défaillance de Maxime ne dura qu’un instant. Toute de suite il sentit la nécessité de prendre une décision héroïque, laquelle en l’occurrence consistait à chercher du secours.
– Les pouvoirs publics sont là pour nous défendre, formula-t-il judicieusement.
– Le garde champêtre, par exemple, dit Nathalie, qui s’était dominée aussitôt et qu’amusait l’effarement de Maxime.
– Non, mais la maréchaussée ! Je prends l’auto et, de Cannes, je ramène une douzaine de gendarmes…
– Ce serait ridicule. On ne dérange pas douze gendarmes parce que l’on redoute une escalade de flibustiers, dans une villa où il y a deux domestiques et vous-même, Maxime.
– N’importe ! Il faut agir, cria-t-il. Nous ne pouvons pas rester comme cela ! Je vais alerter les voisins.
– Il n’y en a pas.
– J’en trouverai. Et puis, j’ameute les passants.
– Il n’y en a pas.
– J’en ferai venir ! Croyez-vous que je me laisserai égorger comme un mouton ? Mais, sacrebleu, quel pays ! On n’habite pas une villa assiégée par des pirates.
Il s’éloigna en courant vers le jardin.
Ellen-Rock et Nathalie demeurèrent seuls. L’ombre se mêlait au jour. À l’horizon, le ciel clair était rayé de longs nuages rouges, immobiles. Le bleu de la mer devenait noir.
Nathalie observait le baron d’Eilen-Rock, comme on observe quelqu’un de qui l’on attend des paroles et des actes, et elle s’étonnait de cet état d’esprit, elle qui avait l’habitude de se déterminer toujours par elle-même.
Il marchait silencieusement à travers la terrasse, par enjambées longues et lentes, et avec l’air de quelqu’un qui sait ce qu’il fait, malgré certains gestes distraits. Il avait allumé une cigarette qu’il jeta aussitôt, et il en alluma une autre qu’il lança également de l’autre côté du parapet. Puis, ayant consulté sa montre, il s’arrêta et dit, comme s’il donnait une conclusion à ses pensées :
– Il y a dans tout cela des coïncidences dont il sera absurde de s’alarmer, mais qu’il ne faut pas négliger absolument. Avez-vous l’intention de rester, mademoiselle ?
Elle répondit :
– Pourquoi partirai-je ? À cause de cette vague menace ?…
– Oui.
– Je ne pars pas.
– En ce cas, me permettez-vous de rester aussi ? Il est sept heures et quart. Dans deux heures, si rien ne s’est produit, comme je le suppose, je m’en irai.
– Je vous remercie, fit-elle. Nous dînerons tous les trois.
Ils se turent assez longtemps. Ellen-Rock avait appuyé sa haute silhouette contre un des piliers de la pergola, et il regardait les nuages rouges qui s’assombrissaient. Il murmura :
– Que c’est beau !
Aussitôt Nathalie reprit, de peur qu’un nouveau silence ne s’établît entre eux :
– Oui, c’est vraiment beau ! Et je me dis qu’il doit y avoir en vous certaines réminiscences… certaines impressions qui remontent à la surface… et qui éclosent devant de pareils spectacles.
– En effet, dit Ellen-Rock.
– N’est-ce pas ? Vous vous rappelez des heures comme celle-ci ?
– Peut-être, prononça-t-il. En tout cas, aucune heure n’a jamais dû me paraître aussi belle… sans quoi je me souviendrais.
Nathalie réprima un frisson. Était-ce la fraîcheur du soir ? Était-ce l’obscurité croissante ? Elle dit :
– La nuit vient. Il va falloir allumer les lampes.
Il riposta :
– Pas encore.
Ce fut dit d’un ton net qui offusqua Nathalie. N’admettant pas qu’on la commandât, elle sonna le maître d’hôtel.
– Allumez, Dominique, dit-elle, en désignant une haute lampe à pétrole dressée sur un guéridon.
Mais, comme Dominique en préparait une autre sur la terrasse, Ellen-Rock l’en empêcha :
– Plus tard. Il y a assez de lumière.
– J’aurais préféré… insinua Nathalie.
– Je vous en prie. Il vaut mieux qu’aucune clarté n’apparaisse.
Elle céda d’un coup et dit au maître d’hôtel Vous pouvez vous retirer, Dominique.
Dominique ne bougea pas. Il était visible qu’il avait quelque chose à dire. Elle l’interrogea :
– Qu’y a-t-il donc ? Qu’attendez-vous ?
– Mademoiselle m’excusera, répondit le domestique avec embarras, mais nous avons surpris des manigances qui nous inquiètent… Et puis, M. Maxime nous a mis au courant.
– Au courant de quoi ?
– De l’attaque qui va avoir lieu tout à l’heure.
– Quelle attaque ? Il n’y aura pas d’attaque.
La femme de chambre, Suzanne, entra également, et Maxime survint, de plus en plus agité, en criant :
– Je les ai vus… Ils se dissimulaient derrière un buisson… Il n’y a pas un moment à perdre… Je les ai vus… et ils se sont enfuis.
– Mais qui ? demanda Nathalie impatientée.
– Les chanteurs italiens… la femme et ses deux compagnons.
– Eh bien ?
– Eh bien, ce sont eux qui vont donner le signal à la bande de Jéricho. Le baron d’Ellen-Rock ne peut pas nier… il a entendu ce matin…
Il se démenait comme un pantin et tâchait de raisonner, mais d’une voix si tremblante que l’inquiétude des domestiques devenait plus irréfléchie et comique. Alexandre, le chauffeur, à son tour se précipita. Il avait découvert que la serrure d’une petite porte basse devant laquelle avaient chanté les Italiens était fracturée. Alors ce fut la panique. Le chauffeur déclara qu’il fallait se résoudre au départ, et nettement il prévint Nathalie :
– Si mademoiselle tient à rester, cela regarde mademoiselle. Nous, nous allons à Cannes avec l’automobile.
– Avec l’automobile, si je vous y autorise, observa Nathalie.
– Mademoiselle se rendra compte que notre départ doit être immédiat. C’est là un de ces cas où il faut considérer d’abord et avant tout son salut.
L’émoi de tous ces gens était si drôle que Nathalie ne se fâcha pas. Elle sentait d’ailleurs que rien ne les arrêterait.
– Soit. Allez à Cannes. La cuisinière servira le dîner, si toutefois elle n’a pas peur aussi. Ah ! elle vous accompagne ? C’est bien. Et vous revenez ?
– Vers onze heures, mademoiselle.
– Oui, quand tout sera fini. Allez.
Dès qu’ils furent partis, Maxime s’approcha d’elle et, tout frémissant :
– C’est de la folie. On ne brave pas ainsi le destin. Partons.
– Je ne pars pas.
– Moi non plus, dit-il. Je conduis simplement le personnel à Cannes, et je reviens aussitôt. Je veux être près de vous à l’heure du péril. Mais c’est à contrecœur et par devoir, car nous courons les plus grands dangers.
Il s’enfuit rapidement, tandis que Nathalie riait, d’un rire un peu forcé.
– Mon ami Maxime n’est pas un tranche-montagne. Il ne reviendra certainement pas.
Toute la scène ne dura guère plus d’une minute ou deux, et fut jouée comme par des acteurs qu’un souffle de démence a subitement désorbités. Aucune parole de raison n’aurait pu les remettre en équilibre. Il n’y avait pour eux de salut, selon l’expression du chauffeur, que dans la fuite immédiate.
Ellen-Rock n’avait pas prononcé un mot. Il se dirigea vers la lampe allumée et en baissa légèrement la mèche. Nathalie lui dit :
– Si vous craignez tellement la lumière, c’est que vous admettez que nous soyons surveillés ?
– Je l’admets. Il y a en moi, à défaut de facultés assoupies, une certaine aptitude à pressentir… à deviner ce qui pourrait être…
– Les pressentiments suffisent-ils ?
– Non. Mais les preuves ne manquent pas, et je me demande s’il ne serait pas prudent…– Que je me mette à l’abri ?
– Que vous partiez avec votre ami Maxime.
– Et vous, monsieur ?
– Moi je reste. C’est mon métier et c’est ma vocation de chercher le mal partout où il peut se rencontrer et de le combattre. Et puis, j’aime cela.
Elle dit gaiement :
– Vous êtes mon hôte, votre visite avait pour but de me rendre service, et vous voudriez que je déserte ? D’ailleurs, il est trop tard… Écoutez l’auto qui s’éloigne.
Ainsi, à la suite de circonstances fortuites, Nathalie se trouvait seule dans cette villa isolée avec un homme qu’elle ne connaissait pas, trois heures auparavant, et près de qui elle demeurait beaucoup moins par politesse ou par sympathie que par orgueil. Partir eût été un aveu de peur. Et elle ne voulait pas qu’Ellen-Rock pût discerner en elle, non pas une crainte qu’elle n’admettait pas, mais tout de même cette sorte de trouble confus que vous impose la menace d’un péril inconnu.
– Vous avez des bijoux, ici ? demanda Ellen-Rock.
– Aucun. Alors pourquoi cette attaque ?…– En effet, dit-il, pourquoi ?…
Il arpentait de nouveau la terrasse avec une allure qui semblait soucieuse à Nathalie. Et c’était cela qui la gênait le plus, ce silence et ces demi ténèbres qui les enveloppaient. Comme elle eût voulu entendre du bruit, que le ciel s’illuminât, et que la mer résistât à l’ombre envahissante !
– Pas même un revolver dans ma chambre, dit-elle en riant.
– Qu’en ferions-nous ? dit Ellen-Rock. Les armes ne servent à rien.
– Et si l’assaut se produit ?
– II suffit de prévoir pour conjurer.
– Cependant, n’y a-t-il pas quelques précautions à prendre ?
– Au moment voulu, oui.
– Et d’ici là ?
– D’ici là ?…
Il s’approcha d’elle, pesa doucement du bout des doigts sur son épaule pour qu’elle prît place dans un des fauteuils d’osier de la terrasse, et acheva :
– D’ici là, causons, voulez-vous, mademoiselle ?
Il reprenait sa voix enjouée et insouciante. Nathalie se sentit aussitôt affranchie du poids qui l’oppressait, et curieuse de ce qu’il allait dire.
– Ce ne sera pas long, commença-t-il. Quelques minutes de patience, et vous saurez exactement pourquoi je suis venu ici. Car il y a une autre raison que le désir de vous mettre en garde et de vous défendre… Ce ne furent pas là les prétextes, mais l’occasion d’une rencontre que je cherchais et que j’avais décidée… Écoutez-moi bien, et soyez indulgente si je vous parle de moi et du drame de ma vie intime… ce drame un peu ridicule, je le répète, de l’homme qui n’a plus la notion de son passé et qui le cherche partout, comme on cherche un objet égaré, auquel vous attachent toutes les fibres de votre être. Car tout est là, pour moi me retrouver, connaître l’enfant, l’adolescent et le tout jeune homme qui m’ont précédé, et mettre en pleine lumière ces années mystérieuses où j’ai accompli des actes et vécu selon des méthodes que j’ignore.
Il s’interrompit. Il paraissait souffrir, et d’ailleurs, il l’avoua :
– Oui. Parfois, c’est si douloureux ! Pendant des heures, pendant des jours de crise, je vis en moi-même, penché sur un gouffre, où mes yeux s’épuisent à voir ce qui est invisible. Ou bien, je cherche en dehors de moi, avec autant d’âpreté. J’observe tous ceux que je rencontre. J’épie le petit mouvement de surprise qui me révélera que je ne suis pas un étranger pour eux. Ah ! comme je m’attacherais à l’inconnu dont la mémoire me donnerait ainsi la clef de ma vie, ou dont la physionomie, la silhouette, ressusciterait un peu de ce passé enseveli ! C’est ainsi qu’un jour…
Nathalie eut l’intuition de paroles imminentes et se contracta. Mais il la mena près de la lampe allumée, la fit asseoir et, mettant sous la clarté le beau visage de la jeune fille, il murmura :
– Il y a neuf jours de cela. Je me promenais sur l’esplanade de Monte-Carlo et, soudain, je vous ai aperçue. Vous aviez un costume de flanelle blanche et vous teniez votre chapeau à la main. Le soleil couchant vous frappait en pleine figure. Jamais semblable apparition… Je vous en prie, ne vous éloignez pas… ce n’est pas mon admiration que je veux vous dire, mais mon désarroi et mon émotion. Vous, dont j’ignorais le nom, il me semblait que je vous avais déjà vue ! Comprenez-vous cela ? Pour la première fois, quelque chose tressaillait au fond de moi, dans ces régions où tout est mort. L’impression de beauté rayonnante que vous donnez, je l’avais déjà reçue, et j’en avais été sans doute si bouleversé que mon extase revivait tout à coup.
Il souleva la lampe durant quelques secondes et, regardant Nathalie, chuchota :
– C’est bien vous que j’ai vue jadis. Il y avait du soleil autour de votre tête. Vous étiez debout près d’une fontaine, dans un jardin, avec une couronne de fleurs autour de la tête.
– Une couronne ?
– Je la vois distinctement… elle serre à peine votre chevelure…
Nathalie murmura pensivement :
– Des fleurs sur la tête… cela m’est arrivé une fois, dans un jardin d’hôtel à Naples où j’étais avec mon père… Il y avait des fleurs d’oranger… J’en ai fait une tresse pour m’amuser… je me rappelle… Le lendemain, mon père s’en allait en Sicile, où il est mort.
– Oui, répéta-t-il, c’était dans un jardin. Mon Dieu, que vous étiez belle ! Et que vous êtes belle ! On ne peut pas vous oublier… Votre image s’est imprimée en moi pour toujours et avec elle l’image de tout ce qui vous entourait et que vous animiez de votre présence… la fontaine de marbre, avec ses trois enfants nus qui dansent, et le jet d’eau qui étincelle au soleil, et le groupe des orangers qui se reflètent… Mon Dieu ! mon Dieu ! il me semble que toute ma vie ressuscite au fond de vos prunelles, et que si je pouvais vous regarder indéfiniment…
Il se tut. L’effort du souvenir paraissait le fatiguer. Nathalie se prêtait à son attention. Pour elle, le péril annoncé, la bande de Jéricho, les barques invisibles qui pouvaient glisser à la faveur de l’ombre, rien n’existait plus. Ils se contemplaient dans les yeux.
À la fin, elle dit :
– Je ne vous connais pas. Je suis certaine que je ne vous connaissais pas avant ce jour.
Il affirma :
– Moi, je vous ai vue… Je vous ai vue… Ma conviction est aussi profonde que la vôtre. Il y a une minute de votre passé qui fait partie du mien. C’est pourquoi je vous ai reconnue à Monte-Carlo, et c’est pourquoi, depuis une semaine, j’ai vécu autour de vous, attendant l’occasion d’une rencontre, surveillant votre villa, la visitant même, car les pas découverts par votre ami Maxime sont les miens. Et c’est pourquoi je suis ici.
Il ajouta plus bas :
– Tout mon espoir est en vous. Vous ne pouvez comprendre ce que vous êtes pour moi. Mon existence dépend de la vôtre…
Il était trop près d’elle. Nathalie se dégagea doucement et leva la tête vers le ciel, comme pour échapper à l’étreinte de cette vie qui s’insinuait autour de la sienne et l’enveloppait de liens dont elle sentait la force croissante. Au bout d’un moment, Ellen-Rock baissa la mèche de la lampe, jusqu’à ne plus laisser qu’une lueur de veilleuse. Un souffle frais les effleura, et du temps s’écoula ainsi. De nouveau, l’angoisse du silence et de la redoutable solitude étreignait la jeune fille.
Ellen-Rock s’en était allé contre le parapet. Nathalie eut l’intuition qu’il se méfiait de la grande paix du soir. Elle le rejoignit et dit :
– Vous n’entendez rien, n’est-ce pas ?
Au bout d’un moment, il répliqua :
– Je crois que si… oui… écoutez bien… on entend un rythme régulier… un battement égal…
– Oh ! fit-elle, le cœur serré, est-ce possible ? N’est-ce pas seulement le remous des vagues ?
Il déclara, par petites phrases détachées :
– Non… non… c’est autre chose. J’ai tellement l’habitude des bruits de la mer !… C’est un bruit d’avirons, un bruit qui cherche à ne pas faire de bruit.
Elle étouffa un soupir et se raidit.
– C’est l’heure bientôt, n’est-ce pas ?
– Oui, dans quelques minutes.
Nathalie tendait toute sa volonté pour que sa voix ne fût pas altérée, et pour qu’Ellen-Rock la crût aussi calme que lui.
– Ainsi, dit-elle, ils vont venir ?
– Ils viennent.
– Ils viennent ! répéta Nathalie, en cherchant à se rendre compte de tout ce que signifiaient d’affreux ces simples mots.
Une minute ou deux encore et elle reprit :
– Oui, en effet… j’entends aussi comme une rumeur étouffée… et comme de l’eau qui se déplace.
– Ce sont eux, dit Ellen-Rock. Rien ne peut faire qu’ils ne débarquent sur l’étroite bande de galets qui borde la falaise.
– Rien ne peut empêcher cela ? dit-elle. Mais si… Voyons, je suis certaine que vous avez un plan.
– Aucun plan.
– Comment ? vous ne savez pas ce que vous allez faire ?
– Ma foi, non, dit-il gaiement. Je ne sais qu’une chose, c’est que les complices de nos ennemis, ce sont les ténèbres et le silence. Sans quoi, il n’y aurait aucun danger.
Elle prononça, en révolte contre sa peur :
– Il n’y a d’ailleurs aucun danger, puisque, en cas d’alerte, nous pouvons quitter la villa par le jardin et la montagne.
– Et les chanteurs italiens ? dit-il. Ne croyez-vous pas qu’ils surveillent la porte du jardin ? Toute tentative de fuite par là est impossible.
– Ils ne sont que deux hommes.
– Oui, mais armés, et cachés dans l’ombre.
– Donc, s’il y a attaque, ils entreront, car la porte du jardin ne doit même pas être fermée.
– Elle ne doit pas être fermée, dit Ellen-Rock.
Ils parlaient tout bas, penchés au-dessus du parapet, au milieu des feuilles de géranium. Des ombres semblaient passer dans l’ombre. Des bruits animaient le silence.
– Ils approchent, n’est-ce pas ? dit Nathalie.
– Oui… oui… je les vois… il y a deux barques…
– Oui, dit Nathalie… je les vois aussi.., ils ont levé leurs avirons… les barques glissent à la suite l’une de l’autre. Je les vois. Je les devine…
Elle se tut brusquement.
Sur la colline, de l’autre côté de la villa, un coup de sifflet avait vibré.
Chapitre 5 L’assaut
Propagé par la mer, répété par les échos, le signal retentit comme le plus sinistre des cris de guerre. Le baron d’Ellen-Rock expliqua tranquillement :
– C’est le premier. Dans cinq minutes, il y en aura un autre. Alors ils dresseront leurs échelles.
Elle répétait machinalement les mots :
– Ils dresseront leurs échelles. Il y aura un second coup de sifflet.
Ellen-Rock l’interrogea :
– Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?
– Oh ! non, dit-elle, en crispant les poings.
Elle mentait. La peur sournoise s’infiltrait en elle par tous les pores de sa peau, et en même temps, elle s’indignait contre cet étranger qui l’obligeait à subir une épreuve que l’on eût pu éviter. Cependant, elle redit, presque en colère :
– Mais non, je n’ai pas peur !
– N’est-ce pas ? dit Ellen-Rock. C’est si beau cette attaque ! et si délicieux cette impression de péril ! Durant des siècles, les êtres de ce littoral ont vécu dans la même attente anxieuse. La nuit furtive allait-elle leur apporter le malheur ? Les pirates allaient-ils débarquer ? Serait-ce la torture, le pillage ? Ah ! trouver de pareilles minutes, aujourd’hui, en pleine civilisation !… Se savoir guetté dans l’ombre et par des bêtes fauves… et vous défendre ! Entre eux et vous, il n’y a pas d’autre obstacle que moi !
Ils reculèrent un peu. Ils se tenaient debout, l’un près de l’autre. Nathalie, frémissante, articula :
– Nous pourrions nous montrer…
– Ce ne sont pas nos deux silhouettes qui les arrêteraient… Comprenez bien qu’ils ont dû correspondre avec leurs complices, les chanteurs italiens, et qu’ils savent que vous êtes seule ici, sans domestiques.
– Oui, ils me croient seule… et les voilà qui viennent… Oh ! dit-elle, entendez-vous ?…
– Oui, fit-il, c’est le grincement d’une barque sur le galet… L’un d’eux vient de sauter… Ils ne sont pas à quarante mètres de nous.
– Quelle chose effrayante ! gémit-elle.
Il se tourna vers elle et tâcha de la discerner dans l’ombre.
– Votre voix tremble un peu. Si vous êtes inquiète, si votre cœur bat plus fort, dites-le moi franchement.
– C’est un cœur de femme… il bat très fort… et alors, n’est-ce pas ?…
Elle chancela. Il dut la soutenir un instant, et, comme elle se redressait aussitôt, il s’excusa :
– Oh ! pardonnez-moi… Je ne pensais qu’à mon plaisir, et j’oubliais que les nerfs des femmes ne doivent pas être trop tendus… D’ailleurs, l’instant est venu et ces bougres-là ne nous manqueraient pas si nous nous laissions prendre au dépourvu.
– Certainement, fit Nathalie, ils ne nous manqueraient pas…
Il se décida soudain, et aussitôt l’obligation d’agir le transforma… Il se mit à rire et, sans plus étouffer le son de sa voix, il parla joyeusement, tout en inspectant la terrasse.
– Voyons, comment procéder ? Les arquebuses de votre ami Maxime, la poix bouillante… un peu primitif, n’est-ce pas ? et douteux comme résultat ? Non, le mieux est d’empêcher l’attaque…
– Oui, le mieux est d’empêcher l’attaque. Mais vous le pouvez ? dit Nathalie.
– On peut toujours… il suffit d’être adroit…
– Hâtez-vous.
– Bah ! nous avons le temps… Trente ou quarante secondes.
– Pas davantage ? Est-ce possible ! Hâtez-vous…
Nathalie comptait les secondes en elle-même, et à chacune il lui semblait que les agresseurs faisaient un bond en avant.
– Oh ! je vous en supplie… Je vous en supplie… Je suis à bout de forces. Est-ce que vous croyez… ?
– Je crois, dit-il, que c’est moi maintenant qui mène la bataille, et que ce n’est plus eux. Or, c’est celui qui mène la bataille qui la gagne.
Il avait recueilli sur une table du salon une liasse de journaux qu’il froissa, les uns après les autres, qu’il mit en boules et qu’il jeta près du parapet de manière à faire un tas de papier. Puis il demanda de l’alcool. Nathalie retrouva un peu d’énergie et se précipita dans la salle à manger d’où elle revint avec une bouteille.
– Fine champagne 1896, parfait ! s’écria-t-il. Allons-y pour le punch.
Il versa, alluma avec son briquet et jeta pêle-mêle dans le bûcher tout ce qu’il put trouver, deux boîtes de cigares, un panier à ouvrage, un vieux cache-pot d’osier, les barreaux et le cannage d’une chaise qu’il démolit, une natte de paille. Les flammes jaillirent et pétillèrent, et il arrosait avec sa bouteille de fine champagne et le pétrole des lampes.
– C’est le signal de défense élémentaire des temps jadis, criait-il dans un accès d’allégresse. En cas d’assaut, les feux s’allumaient sur toute la côte, de cap en cap, de pointe en pointe… une suite d’incendies qui se commandaient les uns les autres. Et aussitôt, dans chaque village, en haut du clocher de l’église, le veilleur de nuit sonnait éperdument…
Il courut vers une cloche qui réglait les repas, suspendue à la façade, et il la fit tinter, à coups répétés et continus.
– Le tocsin ! la voix même du pays en danger qui s’insurge tout entier pour la résistance et la victoire ! Sonnez, cloches de bronze ! Le silence est vaincu comme les ténèbres. L’appel du bruit se joint à l’appel du feu. Toute la terre est en émoi contre l’ennemi déconcerté.
Il allait et venait comme un capitaine sur le pont de son navire. C’était toute l’exubérance d’un être qui a l’habitude du péril et la conviction que rien ne peut résister à ses efforts.
– Alors, nous sommes sauvés ? dit Nathalie.
– Eh ! comment voulez-vous que des gaillards de notre temps aient l’audace nécessaire à l’abordage ? On n’a plus le cœur au ventre pour les grandes entreprises. Il faut des êtres spéciaux pour cela, bâtis à chaux et à sable, et trempés par des siècles d’énergie et de barbarie… comme moi !
Son ombre paraissait immense devant l’incendie qui palpitait dans l’espace, et il répéta, toujours sur un ton de plaisanterie exaltée, qui troublait et faisait rire Nathalie.
– Oui, comme moi ! Si j’ai perdu mon passé de mortel, j’ai l’intuition d’avoir, plus en arrière, un passé sans limites qui m’unit, par des chaînes de fer, à des siècles forcenés. Oui, j’y participe de toute ma chair et de tout mon sang. Ce que je vois en moi de plus certain, c’est cette soif d’entreprise et d’héroïsme. Punir les méchants, chasser les pirates, délivrer les belles captives, voilà les éléments de vie et d’action avec lesquels je me reconstitue !
Il avait fixé une serviette blanche et une étoffe rouge au bout d’un bâton qu’il agita au-dessus du foyer et qu’il planta sur le parapet.
– Le drapeau de la victoire ! Sauvez-vous, Maures et Castillans ! Une allumette suffit à faire fuir la bête fauve, une chanson à repousser le malheur !
Il faisait sonner la cloche d’une manière triomphante et précipitée, et continuait :
– C’est fini ! les Barbaresques s’en vont ! Inutile d’écouter le bruit hâtif de leurs avions. Ils fuient devant un seul homme, et la reine est sauvée.
La reine, comme il l’appelait, demeurait debout, immobile, sans que l’ombre même de la peur assombrît sa pensée. Cet homme extraordinaire, qui semblait jouer une scène de théâtre, tellement il gardait son aisance, et tellement il s’amusait de son propre enthousiasme, lui paraissait un défenseur contre lequel les pires menaces se dissipaient.
L’ennemi fuyait. Elle en était certaine par le fait seul qu’Ellen-Rock l’avait affirmé. En outre, sur la colline proche, la voix de la chanteuse italienne s’éleva en sourdine. Le son de la guitare s’éloigna.
Ellen-Rock murmura :
– C’est le signal de la retraite… On pourrait peut-être courir après ce trio-là. Mais c’est bien risqué, et nous avons mieux à faire.
Ils écoutèrent un instant la chanson que la brise apportait par bouffées. Il y eut quelques échos qui s’atténuaient. L’investissement des pirates, l’escalade, l’irruption imminente des bêtes fauves, mauvais souvenirs que chassait la réalité ! Alors Ellen-Rock posa doucement la main sur le bras de la jeune fille et la guida vers la maison.
– Je vous ai promis de partir aussitôt qu’il n’y aurait plus de danger, et, comme vous ne pouvez pas rester seule ici, accompagnez-moi, voulez-vous ?
– Vous accompagner ?
– Il faut poursuivre les pirates sans une minute de répit et tâcher de ne pas perdre leur piste.
En passant dans le vestibule, il saisit une mante dont il lui couvrit les épaules. Ils traversèrent le jardin. Elle se laissait conduire. Après le grand choc de l’angoisse, elle était engourdie et incapable de résister. D’ailleurs, il parlait d’une voix si respectueuse qu’elle n’aurait pu imaginer qu’il y eût piège dans sa demande ou qu’il n’obéît point à des raisons impérieuses. Il était venu pour la sauver. Il l’avait sauvée, et il continuait son œuvre. Elle sentait profondément la loyauté de cet homme.
Il ouvrit la porte du jardin. À droite, un peu plus loin, se détachait un sentier rocailleux que Nathalie avait souvent suivi et qui descendait jusqu’à la mer par des lacets rapides. Ellen-Rock éclairait le chemin avec une lanterne électrique dont il répandait la lumière sous les pieds de la jeune fille, ainsi qu’un tapis qu’on déroule.
En bas, amarré le long d’un petit môle, se balançait un canot automobile.
– Le Vif-Argent, dit Ellen-Rock… Un bon lévrier de course avec lequel j’ai déjà réussi de jolies expéditions. Soyez ma passagère, mademoiselle.
Comme elle hésitait, il insista :
– Je vous en conjure. L’ouvre que j’entreprends vous intéresse vous-même, puisqu’il s’agit de savoir par qui vous avez été attaquée. Que venait-on chercher ici ? Il n’y avait ni argent ni bijoux, et ces gredins ne marchent pas à l’aveuglette. Alors, quoi ?… Toute votre vie désormais est dominée par la menace terrible que Jéricho dirige contre vous. Et c’est un adversaire formidable, que je veux démasquer et prendre à la gorge. J’exècre ces sortes de monstres.
Il répéta :
– Je vous en conjure. On ne doit jamais interrompre l’élan d’un succès. Je vous en conjure.
Sans mot dire, elle descendit dans l’embarcation.
Avant de mettre le moteur en marche, il écouta et conclut :
– Il n’est pas certain qu’on puisse les retrouver. La nuit est trop épaisse et ils ont dû se mettre à la remorque de quelque canot comme le mien, qui les attendait.
Et il ajouta avec un petit ricanement qui fit tressaillir Nathalie
– Dommage ! c’eût été agréable de couler une de leurs barques. J’aurais cueilli un des sacripants par la peau du cou et l’aurais bien contraint à se confesser.
Ils glissaient sur l’eau invisible. Ellen-Rock avait éteint sa lampe et piquait vers le large. Les lumières qui marquaient de place en place la côte de l’Esterel devenaient plus indistinctes. Nathalie songeait qu’elle s’en allait moins en reine délivrée qu’en captive. Mais elle n’éprouvait aucun sentiment de révolte, et pour rien au monde ne se fût plainte ou n’eût prononcé une parole. Lui aussi, il se taisait.
Après quinze ou vingt minutes au plus, ils arrivèrent en vue de Cannes dont les clartés grandissaient, et ils pénétrèrent dans le petit port. Ellen-Rock leva quatre fois sa lampe rallumée. Une même lueur balancée quatre fois lui répondit et s’immobilisa.
C’était le but. Il l’atteignit aussitôt.
Un homme se tenait sur le quai, un matelot dont on voyait à la lumière d’un réverbère la face basanée, encadrée de favoris gris.
– Je vous présente Berteux, dit Ellen-Rock, qui lança une corde et rangea le Vif-Argent. C’est un serviteur de la vieille roche envers qui j’ai pu me rendre utile et qui compose à lui seul tout mon équipage. Eh bien, Berteux, as-tu vu deux barques accoster ?
– Non, patron.
– Tu es sûr ?
– Oui. Pas un bateau, ni grand ni petit… ni plaisance ni pêche… rien depuis le coucher du soleil.
– Parfait. Nous les devançons.
Ellen-Rock et Nathalie attendirent, toujours dans le canot et toujours silencieux. Mais le temps s’écoula, et onze heures sonnèrent à l’église du vieux Cannes qu’aucune embarcation n’était survenue. Sans doute la bande de Jéricho avait poussé jusqu’à Antibes, ou même jusqu’à Nice.
Ellen-Rock n’était pas homme à perdre son temps. Au bout d’une demi-heure, il dit à Nathalie :
– Vous n’êtes pas trop lasse pour faire un dernier effort ? Je ne vous demande que quelques minutes. Ce matin, dans la conversation que j’ai surprise au jardin public de Nice, les Espagnols ont parlé d’un café de matelots où la bande se retrouverait à l’occasion.
– Allons, dit Nathalie, qui continuait à obéir comme si elle n’avait plus ni volonté ni pensée personnelle.
Il marchait rapidement, oublieux de sa compagne et tout à l’action qu’il poursuivait.
Ils traversèrent une place et gagnèrent la vieille ville. Une rue tortueuse montait. Quand ils eurent grimpé durant une centaine de mètres, il s’arrêta et dit :
– C’est là… Vous voyez la vitrine éclairée ?… Écoutez… On chante… Une voix de femme… et puis une guitare…Nathalie prêta l’oreille et murmura :
– C’est la voix de cette Italienne qui est venue à Mirador.
– Ah ! fit-il, voilà qui tourne bien. Elle sera venue par le train, avec ses deux camarades.
Il s’approcha des vitres. Mais comme un rideau rouge empêchait de voir à l’intérieur, il décida d’entrer, enleva son faux col et sa cravate, jeta sa casquette à terre et se décoiffa d’un coup de main. N’étant pas connu de la bande des chanteurs, il voulait se rendre compte et revenir aussitôt.
Il ouvrit la porte. La voix de femme jaillit, en notes graves et douloureuses. La chanson s’acheva. On applaudit. Puis ce fut le tumulte des conversations où résonnaient de temps à autre des accords de guitare.
Cependant un rayon plus vif avait passé entre les rideaux rouges, dérangés sans doute par quelque buveur. Nathalie se courba et toute la salle lui apparut, basse, enfumée, avec une vingtaine d’hommes autour des tables. Parmi eux elle ne reconnut aucun des chanteurs de l’après-midi. Mais, à droite, elle vit l’Italienne qui était assise sur une banquette et, à côté de cette femme, lui parlant et la regardant, le baron d’Ellen-Rock.
Seulement alors, Nathalie remarqua qu’elle était belle, d’une beauté vulgaire, sensuelle, qui, lorsque souriait le visage, si sombre d’habitude, prenait un éclat extraordinaire. Et les paroles d’Ellen-Rock devaient lui être agréables, car le rire s’accentuait, découvrant des dents magnifiques. Ses doigts frôlaient distraitement les cordes d’une guitare.
Ellen-Rock était penché sur elle, avec un air d’homme de proie, qui épie et qui fascine. On devinait que chacun des mots prononcés par lui avait son rôle et son but, et que la chanteuse en subissait la flatterie et le charme.
Nathalie se sentit toute rouge et secouée par une irritation qu’elle ne cherchait pas à réprimer. Cette scène de séduction poussée si loin, et en si peu de temps, le trouble de la femme, l’attention passionnée, qu’elle fût feinte ou réelle, avec laquelle l’homme exerçait son pouvoir sur une créature qu’il ne connaissait pas vingt minutes auparavant, tout cela confondit Nathalie.
Et, soudain, elle eut la vision nette de sa propre conduite en cette fin de journée. Elle non plus ne connaissait pas Ellen-Rock, et voilà qu’elle s’était confiée à lui comme au meilleur et au plus sûr des amis. Voilà qu’elle avait tout quitté pour le suivre dans une expédition nocturne et pour des desseins obscurs. Voilà qu’elle le guettait aux fenêtres d’une taverne, toute frémissante d’indignation. Était-ce possible ?
D’un coup elle s’éveilla du rêve où elle vivait dans l’inconscience, et qui lui semblait subitement le plus affreux des cauchemars. À mesure qu’elle reprenait possession d’elle-même, une colère croissante la soulevait contre Ellen-Rock. Elle ne pensait plus qu’à échapper au servage et à l’humiliation. Une dernière fois, elle observa la salle. Sans se lever, sans bouger de place, la tête renversée et les paupières closes, l’Italienne chantait une mélopée très lente. Les matelots se taisaient. Ellen-Rock écoutait, silencieux…
Nathalie s’en alla.
Devant le casino, des automobiles stationnaient. Elle monta dans le premier taxi et dit au chauffeur :
– L’Esterel… Deux kilomètres après le Trayas… La villa Mirador… Je vous indiquerai le chemin.
La voiture était découverte. Une brise parfumée flottait dans la nuit. Nathalie la buvait à profondes gorgées qui l’emplissaient de fraîcheur. Cependant, dans son cerveau, c’était le tumulte et le désordre. Toutes les impressions et tous les sentiments s’y agitaient et s’y heurtaient. Peur, curiosité, humiliation, orgueil, ivresse ignorée, révolte inconnue… Jamais un homme n’avait été pour elle cause d’un tel bouleversement.
Et, de tout cela, il se dégageait un désir éperdu, qui était de fuir, de fuir sans délai, afin de se mettre hors d’atteinte…
Deuxième partie Autour d’un temple grec
Chapitre 1 Nathalie s’enfuit
Maxime Dutilleul et les domestiques étaient rentrés à onze heures du soir. Nathalie trouva Maxime fort inquiet, l’appelant et la cherchant partout, une lanterne à la main.
– Eh bien, quoi ? s’écria-t-il. Qu’êtes-vous devenue ? Je me faisais un mauvais sang ! Et ce sacré baron… Il vous a donc abandonnée ?
Elle prit prétexte de sa fatigue et s’enferma chez elle sans donner la moindre explication.
Il en fut de même le lendemain, lorsque Janine et Henriette eurent été mises au courant. Elle ne leur répondit point, et pas davantage à Forville quand il revint à la villa Mirador, lui aussi tourmenté par les incidents de la veille.
– Voyons, Nathalie, insista Forville, que s’est-il passé ? Il paraît que vous vous êtes absentée. Où étiez-vous ? Cet individu vous a-t-il emmenée de force ? Et comment avez-vous pu vous sauver ?
Elle haussa les épaules, et répondit qu’elle était libre d’agir à sa guise.
– Eh bien, moi, Nathalie, je vous dirai l’idée qui m’obsède depuis hier soir, et qui m’a fait abandonner mon voyage et retourner ici. Je suis convaincu que le pseudo-baron est un complice de toute cette bande, un complice de tout premier rang. Sa mémoire perdue, un conte à dormir debout ! Une façon de se rendre intéressant ! Mais, croyez-moi, le personnage est louche, et certainement d’accord avec Jéricho. Qu’en pensez-vous, Maxime ?
– Parbleu ! formula celui-ci d’un air important. J’ai affecté d’être ébloui un moment, mais pour mieux cacher ma méfiance. C’est le type même de l’aventurier sans scrupules. Et je me méfie encore plus des musiciens ambulants. Oui, tout cela est équivoque, et, dans ces cas-là, moi, je décampe. C’est ma force.
Le surlendemain, les journaux du pays apportèrent une nouvelle qui augmenta l’agitation et l’incertitude parmi les hôtes de la villa Mirador, et qui se résuma dans cet article que Maxime lut à haute voix :
UNE ETRANGE AVENTURE. REVELATIONS SENSATIONNELLES SUR LA BANDE DE JERICHO
L’avant-dernière nuit, vers une heure du matin, à Nice, deux agents cyclistes, qui débouchaient de la pointe du Vieux-Château, furent attirés par le bruit d’une querelle au long des quais. Ils arrivèrent au moment où un homme s’écroulait en gémissant, tandis qu’un autre, celui qui avait frappé, s’enfuyait. Poursuivi par les agents, celui-ci sauta dans une barque montée par plusieurs matelots et dont le moteur était sous pression. À la faveur de la nuit, cette barque put sortir du port et disparut.
Quant au blessé, il avait reçu un coup de poignard entre les deux épaules et respirait à peine. Transporté dans la pharmacie la plus voisine, il fut interrogé et se mit à prononcer des phrases haletantes, précipitées, comme s’il eût voulu dire en hâte ce qu’il avait à dire. On les nota pêle-mêle au fur et à mesure que l’agonisant les balbutiait, et l’on put ainsi reconstituer son histoire.
« Il s’appelait Ahmed. Il était turc. Cinq ans auparavant, il avait été engagé à Smyrne par un Corse du nom de Boniface, qui était le lieutenant principal du pirate Jéricho. Il avait ainsi participé à toutes les expéditions de la bande et ramassé quelque argent. On voyait peu Jéricho, qui dirigeait les opérations de loin, transmettant ses ordres au major Boniface, comme on l’appelait. Les affaires, depuis quelque temps, allaient mal. Pour cette nuit, on avait filé sur deux barques jusqu’à l’Esterel, au pied d’une villa où demeurait une étrangère très riche. Le coup était bien préparé et l’on comptait sur un butin considérable. Comme d’habitude, le major Boniface avait pris les devants en compagnie d’un camarade appelé Ludovic et d’une chanteuse italienne, tous trois camouflés en musiciens ambulants. À huit heures et demie, le signal avait été donné. Mais, tout de suite, sur la terrasse de la villa, un grand feu s’allumait et la cloche d’alarme sonnait. Alors on faisait demi-tour et l’on s’en allait jusqu’à Nice où Boniface devait revenir par le train. Ahmed, furieux de l’échec, pris de boisson sans doute, attendit Boniface sur le quai, l’accusa de trahison et lui réclama sa part de butin. Querelle, rixe, et, finalement, meurtre.
« Une canaille, marmottait Ahmed dans son délire… une brute… il m’a tout volé… une charogne…
« Et il mourut en injuriant son chef.
« Toute la journée, achevait l’article, des recherches ont été poursuivies, principalement dans le port et dans les rades et les villages des environs. Elles n’ont donné aucun résultat. En tout cas, un fait est certain : la bande de Jéricho s’est montrée sur la côte de l’Esterel. On doit savoir déjà le nom de la villa qui fut assiégée. Dès demain, le parquet s’y rendra. »
– Eh bien, qu’en dites-vous, Nathalie ? s’écria Forville, dès que la lecture fut terminée.
Maxime triompha, sans la moindre modestie.
– Hein ? je ne me suis pas trompé. Cette troupe d’ambulants, c’était eux… le major Boniface et ses acolytes. Fichtre, j’ai eu du nez de déguerpir, et je commence à croire que je suis doué de certaines qualités de finesse et de clairvoyance qui me mèneront loin dans la vie. Et alors, Nathalie, vous avez entendu les barques ? Et c’est Ellen-Rock et vous qui avez sonné la cloche d’alarme et allumé le feu de joie ? Nom de nom, ce devait être sinistre… Racontez-nous ça…
Nathalie ne raconta rien. Il était manifeste qu’elle se refusait à fournir la plus petite explication sur la soirée.
– Aucun intérêt, dit-elle. Ce ne fut pas sinistre, mais plutôt désagréable et, pour le moment, je vous demande de ne pas me tourmenter avec cette affaire.
Mais l’attitude même de Nathalie irritait encore plus Forville. Il pressentait, entre elle et le baron d’Ellen-Rock, l’existence d’un secret, de quelque chose de spécial qui troublait la jeune fille.
– Que vous le vouliez ou non, Nathalie, il faudra bien parler.
– Pourquoi ? dit-elle.
– Parce que, inévitablement, l’enquête aboutira ici.
– Qu’en savez-vous ?
– Les domestiques ont dû bavarder.
– Non. Ils m’ont promis le silence. J’ai payé.
– Mais on connaîtra le passage des chanteurs.
– Et après ?
– Vous serez interrogée.
– Je répondrai que je ne sais rien.
– Allez-vous garder le silence sur la visite du sieur Ellen-Rock ? Vous n’aiderez pas la justice à savoir ce que c’est que ce personnage et quel rôle il a joué de connivence avec les bandits ?
Elle déclara :
– Je n’ai pas à me mêler des actes du baron d’Ellen-Rock.
– Et si la justice vous y mêle malgré tout ? Si les journaux publient votre nom, le sien ?… Est-ce cela que vous désirez ?
Elle haussa les épaules de nouveau et se tut.
Vers trois heures, on apprit que les gendarmes visitaient des villas à l’est et à l’ouest de l’Esterel, et que des policiers opéraient non loin du Trayas. Le cercle se resserrait autour de Mirador.
À cinq heures, Maxime courut aux renseignements. Il revint tout ému.
– Je l’ai vu comme je vous vois.
– Qui ?
– Ellen-Rock.
– Ellen-Rock est par là ? s’écria Forville. Ah ! qu’il ne s’avise pas !… Mais vous êtes bien sûr, Maxime ?
– Sûr et certain. Il a essayé de se cacher. Trop tard. J’avais l’œil.
Toute la soirée, Nathalie demeura soucieuse. Elle se retira de bonne heure dans sa chambre et dormit à peine. Dès ce moment, elle avait résolu de partir.
Le lendemain matin elle fit passer une lettre à Forville, lui disant que, un peu souffrante, elle gardait la chambre, et le priant de faire en sorte que les soupçons de la justice ne fussent pas éveillés.
Vers neuf heures, le baron d’Ellen-Rock se présenta, tandis que, par bonheur, Forville courait à sa recherche d’un autre côté. Ellen-Rock sollicitait une entrevue pour une communication de la plus haute importance. Nathalie refusa de le recevoir.
Par une des fenêtres du premier étage, elle le vit qui déambulait dans le jardin, les mains au dos, en homme qui a décidé d’attendre. Tout au fond, près des remises, un brigadier de gendarmerie conférait avec les domestiques. Nathalie devait donc renoncer à cette issue.
Elle retourna dans sa chambre, hésita un instant, puis entassa dans un petit sac de l’argent, des carnets de chèques, du linge, descendit et traversa la terrasse. Ce côté de la villa se trouvait désert.
Elle resta penchée quelques secondes au-dessus du parapet qui dominait la terrasse et qu’EllenRock avait franchi l’avant-veille. Très calme, ayant calculé ses risques, et certaine de réussir, elle enjamba.
Trois minutes plus tard, sans un faux mouvement, avec une adresse et une sûreté incroyables, Nathalie sautait sur le sentier de la berge, le remontait, atteignait la grand-route à deux cents pas au-delà de Mirador, et parcourait vivement la distance qui la séparait de la station du Trayas.
Elle prit un billet pour Paris et s’installa dans le premier train. Mais à Toulon, le visage enveloppé d’une gaze, elle le quittait et se faisait conduire au port.
Un joli yacht s’y balançait, fin, élancé, d’un luxe raffiné avec ses cuivres et ses bois précieux. C’était le Nénuphar, construit jadis sur les plans mêmes de M. Manolsen, et qui se tenait toujours prêt à partir pour les croisières que Nathalie entreprenait de temps à autre. Le capitaine Williams et les six hommes de l’équipage lui étaient dévoués corps et âme.
– En route, capitaine, dit-elle.
– À quelle heure, mademoiselle ?
– À deux heures.
– Direction ?
– L’Espagne… les îles Baléares.
À deux heures précises, le Nénuphar sortait de la Grande Rade et gagnait la pleine mer.
Une partie de l’après-midi, Nathalie resta sur le pont, étendue sur un fauteuil transatlantique, les yeux tournés vers la ligne des côtes. Elle n’essayait pas de se donner le change sur les raisons qui l’éloignaient de France. Les ennuis possibles de l’instruction, l’interrogatoire éventuel, le bruit fait autour de son nom, la mise au point exacte de ce qui s’était passé, autant de choses dont elle se souciait peu, et qui n’entraient pas en compte dans ses décisions. Mais l’idée de revoir Ellen-Rock lui était insupportable. Elle gardait de leur rencontre une impression de défaite qui la blessait au plus profond de son orgueil, et qui demeurait en elle si vivace qu’elle avait peur d’une nouvelle entrevue et d’un nouveau duel de leurs deux volontés.
Au fond, elle, toujours si lucide et si volontaire, elle agissait inconsciemment et, pour ainsi dire, automatiquement. Elle avait glissé le long de la falaise à la manière des somnambules qui se promènent, sans tomber, au faîte d’un mur. Elle se sentait moins forte que l’adversaire, battue d’avance, et c’est pour reprendre du champ, pour recouvrer son assurance et s’affranchir d’une domination inexplicable qu’elle prenait la fuite.
Très loyale d’ailleurs avec elle-même, elle ne craignait pas de se le dire à demi-voix :
– Je fuis. Quelques jours de liberté et de solitude, des paysages nouveaux, et l’équilibre s’établira aisément. Comme je rirai dès lors de cette alerte ridicule !
Les côtes de France se mêlaient à la brume de l’horizon. Au milieu de la journée, le vent s’éleva, il y eut un peu de houle, et des nuages crevèrent. Nathalie se réfugia dans sa cabine.
Charmante et gaie, toute tendue de toile de Jouy, cette cabine, avec ses bibelots épars et ses rayons de livres, offrait l’aspect d’une pièce que l’on n’a pas cessé d’habiter. Nathalie y retrouva sa vie au point où elle l’avait laissée lors d’une croisière récente en Turquie. Elle prit un livre. C’était Le Corsaire, de lord Byron. Des passages y étaient marqués au crayon rouge. Elle lut, au hasard :
« Il n’avait rien qu’on pût admirer dans ses traits, quoique son noir sourcil protégeât un œil de feu… Mais bientôt, celui qui le regardait attentivement distinguait en lui ce quelque chose qui échappe aux regards de la foule, ce quelque chose qui fait regarder encore et excite la surprise sans qu’on puisse s’expliquer pourquoi. »
Elle renferma le livre, avec impatience. Elle en ouvrit un autre qu’elle ne lut pas, reprit Le Corsaire, et saisit ces mots : « Quel est le charme que sa troupe sans lois lui reconnaît ? Qui peut enchaîner ainsi la confiance des siens ? C’est le pouvoir de la pensée, la magie de l’âme… »
Nathalie éclata de rire et dit à haute voix :
– Enfin, quoi ! je ne vais pas me laisser obséder par cet individu.
Elle remonta sur le pont, et marcha d’un pas nerveux. Cependant la pluie redoublait, le parquet était glissant, et le bateau roulait.
Elle dut s’appuyer contre un mât, enveloppée d’un grand manteau, et dans une attitude si romantique qu’elle en eut conscience et, de nouveau, se mit à rire. Elle était exaspérée contre elle. Alors elle éprouva le besoin de parler et, s’approchant de la dunette, dit au capitaine Williams :
– Eh bien, capitaine, il me semble que nous filons à bonne allure ?
– À bonne allure, mademoiselle. S’il n’y a pas de tempête, nous arriverons dès l’aube à destination.
– Vous prévoyez la tempête ?
– Non, mais un fort coup de vent.
Il s’était retourné et, tout en répondant aux questions de Nathalie, braquait sa longue-vue vers l’arrière, sur la partie de la mer que l’on venait de franchir.
– Curieux, dit-il entre ses dents.
– Qu’est-ce qui vous intrigue, capitaine ?
Il répliqua :
– Oh ! rien.
– Quoi encore ?
Non, rien… un bateau qui suit la même direction que nous.
– Eh bien, c’est tout naturel.
– Tout naturel. Ce qui m’étonne, c’est qu’il nous gagne de vitesse, tout en étant de dimensions très inférieures au Nénuphar.
– Vous croyez ?
– Regardez vous-même, mademoiselle.
Elle appliqua son œil contre la longue-vue, chercha et aperçut en effet un assez gros point noir qui apparaissait de temps à autre au sommet des vagues.
– Que pensez-vous que ce soit ? dit-elle, un torpilleur ?
– Oh ! non.
– Un sous-marin, peut-être…
– Non, certainement non.
Ils parlèrent d’autre chose. Trois ou quatre fois, le capitaine se remit en observation. À la fin, il dit :
– Fichtre, ce qu’il nous rattrape ! On croirait qu’il veut nous atteindre… Il ne dévie pas de notre sillage.
– Et vous savez ce que c’est ?
– Maintenant, oui.
– Eh bien ?
– Un canot automobile.
– Hein ?
– Et qui file comme une flèche.
– Est-ce possible ?
– Voyez les deux masses blanches, à droite et à gauche, plus grosses que l’embarcation elle-même. C’est l’écume qui déferle comme deux énormes moustaches.
À son tour, elle regarda. Elle regarda longtemps, courbée en deux. Quand elle se releva, elle était très pâle, et elle murmura :
– Il y a un homme debout.
– Oui, un homme grand et mince… Il y en a un autre au volant… et il y a quelqu’un encore…
– Ils seraient donc trois ?
– Il me semble.
Le canot fendait la crête des vagues, plongeait, puis bondissait de nouveau. De plus en plus proche, il glissait vraiment sur la ligne qu’avait suivie le Nénuphar.
Dix minutes encore. On voyait distinctement les trois passagers du canot.
– Deux hommes et une femme, prononça le capitaine.
– Oui, deux hommes et une femme, certifia Nathalie. Un des hommes et la femme ne sont qu’à moitié visibles. Mais l’autre se voit tout entier.
– Oui, et on se demande, nota le capitaine, ce qu’il fait là, debout sur le ponton, comme s’il allait se jeter à l’eau.
En elle-même, Nathalie pensait, la figure contractée :
« Celui qui est debout, c’est Ellen-Rock. Aucun doute possible… C’est Ellen-Rock. »
Chapitre 2 La captive
Durant un assez long moment, Nathalie demeura immobile, toute raidie, en proie à ce nom dont elle répétait inlassablement les trois syllabes, et à cette image dressée en avant de l’embarcation.
– Ellen-Rock… Ellen-Rock…
Qui l’avait averti de son départ ? Comment avait-il pu la rejoindre ? Quelles étaient ses intentions ? Toutes les idées de Nathalie s’entrechoquaient dans son cerveau, et son désarroi était tel qu’elle fut contrainte de se confier au capitaine Williams, et en des termes qui l’étonnèrent elle-même.
– On me poursuit, capitaine… Je connais cet homme. Il est acharné après moi, et je redoute…
Le capitaine sourit :
– On peut vous poursuivre, mademoiselle. Ce n’est pas sur le pont de mon bateau qu’on vous atteindra.
– Vous en êtes certain ? II est capable de toutes les audaces et de toutes les réussites.
– Sauf de nous prendre à l’abordage, mademoiselle. Nous ne sommes plus au temps des flibustiers.
– Que comptez-vous faire ?
– Mais rien du tout.– Rien ?
– Absolument rien. Nous n’avons même pas à nous défendre. Une barque montée par deux hommes n’attaque tout de même pas un vapeur de six cents tonnes, à équipage complet.
– S’il osait, cependant ?…
– Tant pis pour lui. Il se coulera tout seul, sans que nous ayons autre chose à faire qu’à le regarder. Mais ne craignez rien. Il y a des folies qu’on n’ose pas entreprendre.
Nathalie hocha la tête.
– Celui-là entreprend, il n’y a pas de folies pour lui…
Le canot avançait avec une régularité impressionnante. À chaque seconde l’intervalle diminuait… Cinquante mètres, quarante, trente… Nathalie distinguait le visage même d’Ellen-Rock. L’expression n’était point agressive, ni crispée, ni sarcastique, mais simplement réfléchie. De ses yeux attentifs, Ellen-Rock mesurait la distance et choisissait sa route, tout en criant ses ordres d’une voix sèche qui dominait le tumulte du vent.
Assis au volant, Berteux, le matelot, obéissait. Près de lui, la femme était assise, la tête et le buste entourés d’un châle de laine tricotée, de couleur violente. Nathalie savait que cette femme n’était autre que la chanteuse italienne.
À vingt mètres, le canot obliqua sur la droite, évitant le sillon creux et le bouillonnement des flots que laissait derrière lui le Nénuphar. Et presque aussitôt il fut à hauteur du yacht.
– Damné personnage ! grogna le capitaine Williams. Comment peut-il tenir sur sa coque de noix sans perdre l’équilibre ? Il fait de la corde raide, les mains dans ses poches.
Les marins de l’équipage s’étaient groupés autour de leur capitaine. De ses deux poings convulsés, Nathalie s’agrippait à la rampe du bastingage et plongeait son regard au fond du gouffre bouleversé où bondissait la barque. Ellen-Rock leva la tête et ôta sa casquette.
Il semblait toujours très calme et surveillait la manœuvre si tranquillement que l’on eût dit que sa présence suffisait à écarter le péril. Le canot se rangea contre le yacht.
– C’est de la démence ! protestait le capitaine Williams. Enfin, quoi ? Il va couler. Qu’espère-t-il ?
Ce qu’Ellen-Rock espérait ? Saisir un câble qui pendait le long du yacht. Deux fois il faillit l’atteindre. Mais le canot se heurtait brutalement au flanc du Nénuphar, qui le rejetait au loin, comme une balle. Cependant, à la troisième tentative, il bondit, s’accrocha à la corde, demeura suspendu au-dessus de l’abîme, et on le vit qui s’élevait vers le bastingage, grâce à un effort prodigieux et en s’arc-boutant des deux jambes.
Le capitaine Williams fut pris de colère. C’était l’abordage comme aux temps anciens, et cela l’exaspérait.
– Ah ! non ! non ! Pas de ça, mon bonhomme ! Il ne sera pas dit que le capitaine Williams aura permis une telle inconvenance !… Allons, les gars, un coup de hache dans le câble ! Et tapez dur ! Nous sommes chez nous, ici, hein ?
Un tel élan de fureur transportait également Nathalie qu’elle approuva la menace du capitaine. Elle non plus ne voulait à aucun prix que le « damné personnage » surgît à ses côtés, et elle stimula les matelots et renchérit sur les ordres du capitaine.
– Hâtez-vous donc ! Nous n’allons pas nous soumettre… Tant pis pour lui.
Surexcitation passagère. Au premier coup de hache qui s’abattit sur le câble, elle saisit le bras de celui qui frappait, s’empara de l’instrument qu’elle jeta au loin et se courba de nouveau au-dessus de l’abîme. L’entaille n’avait fait qu’effleurer la corde, sans en compromettre la solidité. Déjà Ellen-Rock atteignait les barreaux de fer du bastingage et se hissait à la force des poignets
Tout l’équipage se massa pour lui barrer le passage. Un revolver fut braqué.
– Halte ! ou je tire, hurla le capitaine, le canon de son arme contre le visage de l’assaillant.
Mais Nathalie s’interposa. Sans un mot, les bras tendus, elle protégeait Ellen-Rock. Tout le groupe recula, poussé par elle. Un espace vide s’étendit devant Ellen-Rock qui sauta, en riant, une seconde fois enleva sa casquette, et s’inclina légèrement, tout cela avec autant d’allégresse, et de la même façon désinvolte que sur la terrasse de Mirador.
– Excusez-moi, dit-il. J’arrive ici comme un intrus. Mais il le fallait pour votre bien, mademoiselle.
– Pour votre bien, mademoiselle… On eût dit vraiment qu’il accomplissait un de ces actes de courtoisie et de dévouement banal qu’un homme bien élevé se doit d’accomplir envers une femme pour qui il éprouve de la sympathie. Tout de suite, d’ailleurs, il se mit à une autre besogne. L’extrémité du câble était enroulée autour d’une petite borne de cuivre. II le déroula et le jeta par-dessus bord comme une amarre.
– Allons-y, cria-t-il à ses compagnons. Tu es prêt, Berteux ?
Berteux avait lâché son volant et la femme s’était dressée. Il fit un nœud avec l’amarre. Elle y passa les deux pieds et empoigna le câble qu’Ellen-Rock fit glisser autour de la borne de cuivre et attira vers lui.
La scène fut exécutée comme un exercice de voltige au cirque, sans fausses manœuvres ni gestes inutiles, sans efforts non plus, et comme si elle avait été répétée plusieurs fois au-dessus d’un filet protecteur. Une demi-minute plus tard, la femme se posait sur le pont ; son châle était tombé, découvrant la tête. Comme l’avait pressenti Nathalie, c’était bien la chanteuse italienne. Resté sur place, le canot, sur l’ordre d’Ellen-Rock, vira et s’en retourna vers la côte française.
Ainsi Ellen-Rock avait accompli l’incroyable, l’inconcevable prouesse. Deux fois Nathalie avait fui, et voilà qu’Ellen-Rock se retrouvait en face d’elle après avoir déjoué toutes les précautions qu’elle avait accumulées. Sa victoire était si nette qu’elle n’essaya plus de s’y opposer et que lui, de son côté, n’éprouva même pas le besoin de se disculper. Il n’y eut aucune explication entre eux. L’explication de sa conduite, c’étaient les actes qu’il allait accomplir qui la donneraient. Nathalie retourna vers sa cabine, laissant le champ libre au vainqueur. Le capitaine Williams et l’équipage devaient lui obéir.
Tout de suite du reste, on vit qu’il était de ces hommes qui ont d’autant plus le droit de se faire obéir qu’ils savent commander. La manière dont il prit la barre et dont il ordonna qu’on changeât de direction fut celle d’un chef par profession et par habitude. Dix minutes après l’accostage, le Nénuphar, abandonnant la direction de sud-ouest, c’est-à-dire de l’Espagne, piquait vers le sud-est, c’est-à-dire vers l’Italie, ou plutôt vers la Sicile. Ellen-Rock était le maître du navire comme il semblait l’être des événements.
Si Nathalie ne s’était pas dominée, elle eût crié de rage et d’humiliation. Elle était captive, réellement captive, comme au temps des pirates et des tartanes barbaresques. Elle n’était pas la reine délivrée dont Ellen-Rock avait parlé le premier jour, mais l’esclave emprisonnée que l’on tient à sa merci. La reine, cette chanteuse des rues et des cafés borgnes, paraissait en tenir le rôle, comme une favorite dont on ne peut s’éloigner et qu’on emmène avec soi pour assister au triomphe.
Nathalie ne comprenait pas. Enfermée dans sa cabine, les yeux fixés sur le hublot où un peu de clarté pâle luttait contre les ténèbres de la nuit, elle reportait sa pensée aux premières heures de leur rencontre, à la villa Mirador, et elle s’apercevait que toutes les paroles qu’Ellen-Rock avait prononcées, elle en avait gardé le souvenir exact, de même qu’elle se rappelait les moindres incidents de ce soir extraordinaire. Il avait soulevé la lampe et, regardant Nathalie en face, il disait :
– Je vous ai vue jadis. Il y avait du soleil autour de vous et vous étiez près d’une fontaine, dans un jardin. Oui, il y a une minute de votre passé qui fait partie du mien, et c’est pourquoi je vous cherche. En me mêlant à votre vie, j’arriverai jusqu’à moi.
Il avait dit cela, et d’autres choses qu’il reniait aujourd’hui puisqu’il semblait agir en ennemi. Au fond, dans son désarroi, elle attendait sa venue, certaine qu’il voudrait se disculper, ou bien, au contraire, lui reprocher sa fuite. Il était impossible qu’il fût si près d’elle et qu’il ne la rejoignît point.
Elle se trompait. Il ne vint pas.
Elle sonna et se fit servir à dîner.
Deux heures s’écoulèrent. Quand elle supposa que tout le monde dormait, sauf l’homme de quart, elle se glissa sur le pont. Deux silhouettes se tenaient debout, l’une près de l’autre, appuyées contre la dunette. Une lanterne proche permettait qu’on les discernât :
Ellen-Rock et l’Italienne. Ils ne semblaient pas causer. Quelques paroles peut-être, tout au plus, et à voix basse. Elle essaya d’entendre. Aucun son ne parvenait à son oreille.
Elle obéit alors à une impulsion irréfléchie, et si opposée à sa nature qu’en agissant elle avait conscience de faire une chose honteuse et qui lui répugnait. Elle se jeta sur Ellen-Rock et murmura :
– Quel est votre but ? Est-ce qu’un homme se conduit ainsi ? Tant de grossièreté à mon égard !
Elle ne savait plus ce qu’elle disait et s’en rendait si bien compte qu’elle se sauva sans achever sa phrase et sans même comprendre le but de son apostrophe. Elle retourna dans sa cabine, poussa le verrou et tourna la clef, blessée, frémissante de rancune et de haine. Mauvaise souffrance d’orgueil, la plus pénible de toutes pour une femme qui n’a jamais douté d’elle et de son pouvoir.
À ce moment, apercevant le volume du Corsaire, elle eut l’enfantillage de le consulter, comme on interroge un oracle aux heures de défaillance, et elle posa son doigt au hasard sur une page. Mon secret d’amour demeure profondément caché dans mon cœur solitaire… »
Un secret d’amour ! Rien ne pouvait l’outrager davantage. Elle ouvrit le hublot et jeta le volume dans la mer.
Elle ne s’endormit qu’au matin, d’un sommeil lourd et sans rêves.
Quand elle se réveilla, vers la fin de l’après-midi, le Nénuphar ne bougeait plus. Le halètement des machines avait cessé. Par le hublot, elle vit un quai, où roulaient des voitures, où se dressaient des maisons. S’étant habillée vivement, elle sortit et appela le capitaine Williams.
– Eh bien, où sommes-nous ?
– À Palerme.
Elle chercha des yeux et ne vit ni Ellen-Rock ni l’Italienne.
– Où est-il ? demanda-t-elle.
– Parti.
– Hein ? Parti ?
– Oui, un simple adieu « Je vous remercie, capitaine. » Il a voulu me donner cinq cents francs pour l’équipage. J’ai refusé. Alors il a froissé les cinq billets et les a jetés à la mer. Ensuite, il m’a confié une lettre pour vous, mademoiselle. Et il s’est éloigné avec sa compagne, pas plus gêné qu’un voyageur qui a fait une bonne traversée sur un bon bateau. Ah ! le damné personnage !
Le capitaine tira de sa poche une lettre qu’il tendit à la jeune fille et qu’elle décacheta nerveusement. Quelques lignes étaient griffonnées au crayon.
« Il y a deux ans, quand votre père est mort subitement en Sicile, Jéricho s’y trouvait. Certaines révélations que j’ai obtenues de Pasquarella Dolci, l’Italienne qui m’accompagne, me donnent à croire qu’ils s’y sont rencontrés. Une automobile vous attend près du débarcadère, devant l’église Santa Lucia. Elle vous conduira en quelques heures au village de Castelserano, non loin du temple de Ségeste. Une chambre est retenue pour vous à l’auberge principale. Demain matin, vous voudrez bien, vers dix heures, monter tout en haut du village, à la Casa Dolci.
« Hommages respectueux,
« Ellen-Rock. »
Nathalie n’hésita point. Libre, elle ne songea qu’à s’enfuir une troisième fois et à reprendre la mer. Le capitaine lui dit qu’il fallait attendre le retour d’une partie de l’équipage qui avait débarqué. Elle se promena donc sur le pont, impatiente et fiévreuse.
La machine se mit en marche. Trois matelots rentrèrent, puis le quatrième, qui était le dernier manquant. Mais, comme on s’apprêtait à retirer la passerelle, subitement, Nathalie changea d’avis, dit quelques mots au capitaine, se chargea de son sac, et s’en alla d’un pas précipité.
Une automobile de louage stationnait devant l’église. Le chauffeur lui demanda :
– La Signora Manolsen ?
– La Signora Manolsen, affirma Nathalie.
Elle prit place.
La route était cahoteuse, avec des flaques de pluie. Un paysage onduleux offrait des plantations de figuiers et d’orangers. Nathalie ne voyait rien et ne regardait pas, engourdie dans une rêverie confuse où elle avait la sensation douloureuse d’agir contre sa volonté. Pourquoi avait-elle accepté ce voyage ? Pourquoi cette soumission inexplicable ? Que la mort de son père ait coïncidé avec un séjour de Jéricho en Sicile, c’était là un hasard qui ne pouvait influer sur ses propres décisions. Alors ?…
La route s’élevait sur des collines que baignait l’ombre du soir. Nathalie arriva tard dans une auberge malpropre où deux hommes buvaient près de la cheminée. Un autre, à l’écart, fumait une cigarette. Tandis que la vieille femme qui tenait l’auberge cherchait le registre des étrangers, elle observait distraitement les trois individus, ainsi que la salle aux murs de chaux noircis. Elle inscrivit son nom sur le registre, puis la vieille la conduisit dans une chambre du premier étage, où son repas était servi.
Jamais elle n’avait éprouvé une telle détresse et une telle envie de fondre en larmes. L’auberge lui semblait sinistre, et elle se demandait si elle n’était pas tombée dans quelque embûche. Le chauffeur d’automobile, l’aubergiste, les trois hommes attablés, autant de complices peut-être. En cas de meurtre, qui saurait jamais ce qu’elle était devenue ?
Elle résolut de passer la nuit sur un fauteuil. Elle y somnola, inquiète, l’oreille aux aguets, regrettant d’avoir éteint sa bougie, et n’ayant pas le courage de la rallumer. Une horloge d’église sonnait les heures. Vingt minutes après minuit, peut-être, elle tressaillit, persuadée qu’on essayait d’ouvrir une des fenêtres, derrière son fauteuil. Elle n’osait se retourner. Elle n’osait appeler non plus, et ne l’aurait pas pu d’ailleurs, tellement la peur contractait son gosier.
Cependant le bruit se précisait, au point qu’elle suivait toutes les phases de la manœuvre, le pesée sur le volet, le crissement d’une vitre que l’on coupe, le jeu de l’espagnolette. Un souffle d’air froid l’assaillit. On avait ouvert. On entra.
Il y a eu autour d’elle le jet d’une lampe électrique. Elle espérait qu’en ne bougeant pas elle demeurerait invisible, dissimulée par le dossier du fauteuil. Mais on venait vers elle. On la touchait presque. Elle en eut l’affreuse conviction, et soudain, dans un sursaut d’énergie, se dressa, prête à la lutte.
La lueur de la lampe aussitôt s’éteignit, avant que Nathalie eût seulement le temps de discerner la silhouette de son agresseur. Une main la saisit à la gorge. Elle retomba assise, folle d’angoisse, incapable de résister. Et cela dura tout au plus une ou deux minutes. La main ne serrait pas davantage. Nathalie respirait à son aise. Mais l’autre main de l’homme cherchait autour de son cou. Son fichu fut dénoué. Un bouton de corsage fut défait. Nathalie tremblait d’horreur et de dégoût. Que lui voulait-on ? Elle comprit brusquement. La main avait saisi un bijou, une sorte de gros médaillon ancien qu’elle portait toujours sur sa poitrine, comme on porte une médaille de sainteté.
D’un coup, l’homme cassa la chaînette d’or et arracha le bijou.
Nathalie ne fit pas un geste. L’homme sauta par la fenêtre et s’enfuit.
Chapitre 3 Les révélations de Pasquarella
À l’heure indiquée par Ellen-Rock, surmontant sa fatigue et son émotion, Nathalie sortit de l’auberge.
Le village de Castelserano, composé de vieilles maisons inégales et pauvres d’aspect, s’accroche à la pente escarpée d’une des collines qui forment la base du vaste amphithéâtre au creux duquel se dresse l’admirable temple de Ségeste. Sans demander son chemin, ainsi qu’une voyageuse qui se promène à l’aventure, elle escalada les marches d’une rue mal pavée et tortueuse. À partir de l’église, la rue devenait un sentier, plus rude encore, et serpentait à travers des vignes et de petits jardins. Au plus haut point de la montée, elle aperçut Ellen-Rock qui la précédait d’une centaine de mètres.
Craignant le bruit que l’on eût fait autour d’elle et l’enquête qui en eût résulté, Nathalie n’avait point raconté aux gens de l’auberge l’agression dont elle avait été victime. Mais elle en gardait le souvenir terrible, et la fièvre de la peur la faisait encore, par moments, tressaillir et vaciller. La vue d’Ellen-Rock la calma soudain. Elle se sentit aussitôt à l’abri. Aucun danger ne pouvait l’atteindre, et tout rentrait dans l’ordre puisqu’il était là, à portée de sa voix. Elle se souciait peu qu’il fut ou qu’il ne fût pas l’amant de la chanteuse, et elle ne sentait aucune humiliation à l’idée de retrouver cette femme.
Il passa près d’une croix, placée au milieu d’un carrefour, hésita comme s’il eût ignoré le bon chemin, puis obliqua vers la droite et disparut.
Nathalie hâta le pas et traversa le carrefour. Une barrière chancelante, faite avec des rameaux de palmier, offrait une plaque de bois où se lisait : Casa Dolci. Elle la poussa vivement. Une clochette tinta à l’angle d’une petite maison délabrée, peinte en rose clair, où conduisait une allée bordée de cactus maigres et poussiéreux. Sur le seuil, Ellen-Rock causait avec la chanteuse italienne.
Il vint aussitôt à sa rencontre. Elle l’entendit confusément qui s’excusait de la façon dont il avait dû agir par suite des circonstances. Elle était si lasse que, à peine entrée dans la pièce principale du rez-de-chaussée, il lui fallut s’asseoir.
– Comme vous êtes pâle ! dit Ellen-Rock. Que s’est-il passé ?
– Rien… Rien… affirma Nathalie qui, après quelques secondes de défaillance, recouvra son empire sur elle-même. Il ne s’est rien passé… ou du moins rien qui doive nous occuper en ce moment. Tout à l’heure, vous saurez…
Il n’insista pas. Pour lui, évidemment, tout l’intérêt de cette réunion devait tourner autour de Pasquarella Dolci. S’il avait combiné l’entrevue, c’était afin de mettre la jeune fille en face d’elle, Nathalie, et cela pour des raisons qu’il allait expliquer.
Elle les regarda tous deux. La physionomie grave de l’Italienne montrait quelque chose de plus farouche encore et de plus obstiné, qui lui donnait une expression combative. Lui, également, il prenait un air hostile et dur, tout différent de cet air insouciant et presque joyeux, par quoi il avait attiré Nathalie, le premier jour. Il était absorbé et suivait sa pensée intime comme si rien n’avait pu l’en détourner. Toute son entreprise aboutissait à l’entrevue actuelle. Il fallait que l’un des deux cédât, la chanteuse ou lui.
– Parle, dit Ellen-Rock à l’Italienne.
– Non ! répliqua-t-elle, avec une révolte brusque, non ! Tout ce que j’ai fait jusqu’ici, c’est contre mon gré… Je ne veux plus vous obéir… Laissez-moi.
Il lui frappa sur l’épaule, à petits coups.
– Écoutes moi bien, Pasquarella. Le soir où nous avons causé dans le cabaret de Cannes, tu ne te méfiais pas de moi et tu n’as pas nié tes relations avec la bande de Jéricho. Je t’ai interrogée depuis, je t’ai contrainte à d’autres aveux d’où il résultait que tu avais vu ici, il y a deux ans, un M. Manolsen, et précisément à l’époque où Jéricho joua dans ta vie un rôle plus ou moins important. Ce sont ces aveux que tu m’as promis de compléter dès que nous serions arrivés dans ton pays. Nous y sommes, Pasquarella. La fille de M. Manolsen est en face de toi. C’est le moment de tenir ta promesse. Raconte ce que tu sais.
Il répéta plus doucement : « Raconte, Pasquarella. Tu n’as aucun piège à redouter de moi. Quand tu nous auras dit ce que tu sais et que je connaîtrai l’exacte vérité, tu peux être certaine que je n’agirai qu’en ta faveur et en faveur de ta famille. Raconte, Pasquarella. »
Nathalie lisait sur le visage de la jeune Italienne l’effet produit par la voix d’Ellen-Rock. Les traits se détendaient. La bouche perdait son pli mauvais. Qu’elle le voulût ou non, elle s’abandonnait à la volupté d’obéir, et l’on voyait que ce récit, qu’elle refusait de toutes ses forces de faire, elle le ferait avec une sorte d’ivresse inconsciente. Et Nathalie avait la même impression qu’elle éprouvait en face d’elle-même lorsqu’elle sentait se fondre et s’évanouir ses résolutions.
L’Italienne murmura :
– Il y a deux ans, je n’avais jamais quitté le village de Castelserano, où ma mère était venue s’installer après la mort de mon père, fonctionnaire italien. Nous étions deux sœurs, mon aînée Laetitia, et moi. Nous avions toutes trois, pour vivre, une petite rente, et ma mère, pour nous élever, faisait des travaux de dentelle. Elle nous adorait, ma sœur aînée surtout qui était, qui est encore merveilleusement belle. Vous la verrez peut-être tout à l’heure, ma pauvre Laetitia, et vous comprendrez notre chagrin… et notre haine… Oui, notre haine ! Nous étions si heureuses, si gaies, toutes les trois !… Laetitia ne cessait pas de rire et de chanter…
La jeune fille continua, après un silence :
– Un mardi de la fin de mars, nous avions travaillé, Laetitia et moi, dans les champs… une petite vigne qui nous appartient et que nous aimions à soigner nous-mêmes… Nous n’avions aucune inquiétude…
Aucune… quoiqu’il y aurait eu peut-être des raisons de s’inquiéter à cause de deux hommes qui s’étaient cachés dans des fourrés, à notre approche. Mais cela arrivait quelquefois… nous étions très courtisées… et nous ne pensions pas que cela puisse nous valoir du mal. On soupa avec maman. La nuit, il y eut notre vieille chienne qui aboya. Mais c’était son habitude et c’est tout au plus si je l’entendis dans mon sommeil. Le matin seulement, en voyant que Laetitia n’était pas sortie de sa chambre, je fus surprise, et je prévins maman, qui s’alarma tout de suite et voulut entrer. La chambre était vide, les chaises et le lit en désordre, la fenêtre ouverte, avec une vitre cassée, et on voyait le haut d’une échelle qui était plantée derrière la maison.
Ellen-Rock et Nathalie écoutaient avec attention. Nathalie pensait qu’elle avait été attaquée, la nuit dernière, de la même façon.
– Aucun indice ? demanda Ellen-Rock.
– Aucun.
– Mais vous avez porté plainte ? On a fait une enquête ?
– Oui.
– Le résultat ?
– Pas de résultat. Les recherches n’aboutirent à rien. Il avait plut dans la nuit, et l’on ne constata pas une seule trace dehors.
– Les deux hommes ?…
– Je signalai le fait. On ne les retrouva pas.
– Et cependant, vous nous avez dit que nous verrions peut-être votre sœur aujourd’hui ?
– Oui, elle se promène dans la campagne avec maman.
– Donc, à la suite de son enlèvement, elle est revenue ?
– Quinze jours après, elle revint. On la vit qui traversait le village.
Elle chantait, et elle dansait tout doucement, en relevant un peu ses jupes et en riant. Elle était folle.
Pasquarella pleurait. Nathalie avait la gorge serrée.
– Maman tomba malade, reprit la jeune fille. Pendant deux semaines on désespéra de la sauver. Je crois que ce qui la rappela à la vie, et ce qui me soutint, moi aussi, ce fut notre désir éperdu de vengeance. Je lui disais, en me penchant sur son lit :
« Guéris-toi, maman. Je la vengerai, je te le jure. Tu soigneras notre pauvre Laetitia, et moi, je la vengerai.
« Depuis, je n’ai pas eu d’autre idée, et toute ma vie fut consacrée à ce devoir. Mais comment pouvais-je réussir là où la justice avait échoué ? Peut-être n’aurais-je jamais su quelle route je devais suivre si les circonstances ne m’avaient aidée. Un jour, une petite fille vint me chercher de la part d’une riche fermière des environs, une veuve du nom d’Anita, que nous connaissions assez bien. Anita était malade depuis quelque temps d’une mauvaise fièvre. Le médecin l’avait abandonnée, et, se sentant près de mourir, elle voulait me confier un secret et me donner des renseignements qu’elle avait eus par hasard, disait-elle. Mais il m’a semblé depuis, en y réfléchissant, que le hasard n’avait pas tout fait…
Pasquarella s’interrompit, comme si l’élan même de son récit était coupé par la fatigue ou par des scrupules. Ellen-Rock sentit qu’il était nécessaire de la presser et lui posa des questions :
– Elle t’a demandé le secret, Pasquarella ?
– Oui, en partie, et seulement sur des choses qu’elle n’eut pas le temps de me révéler.
– Pourquoi ?
– Elle était trop faible. En ce qui nous concernait, elle m’a dit qu’elle avait eu l’occasion de savoir le nom d’un des deux hommes qui nous avaient épiées, ma sœur et moi, autour de notre vigne, et qui avaient enlevé Laetitia.
– Et elle t’a confié le nom de cet homme ?
– Le major Boniface.
– Le major Boniface ! s’écria Ellen-Rock, le chanteur ambulant ? Celui qui a préparé l’expédition contre la villa Mirador ? Le complice de Jéricho ?
– Oui.
– Tu le connaissais déjà ?
– Oui. C’est un Corse, ancien capitaine au long cours, et cousin très éloigné de ma mère, qu’il venait voir quelquefois. Nous savions qu’il dirigeait des troupes de chanteurs ambulants, et, comme je chantais et que je jouais de la guitare, il m’avait souvent proposé de m’emmener. Cette fois, quand il revint dans le pays, deux mois après l’enlèvement de ma sœur, j’acceptai son offre.
– Dans quelle intention ? Pour venger ta sœur sur lui ?
– Non. Mais pour arriver par lui jusqu’à Jéricho.
– Tu estimes donc qu’il avait travaillé pour Jéricho en enlevant ta sœur ?
– L’affirmation d’Anita était très nette à ce sujet, Jéricho avait aperçu plusieurs fois Laetitia, et il en était amoureux.
– Le vrai coupable, c’est donc Jéricho ?
– Oui, et c’est lui que je cherche depuis deux ans, en vivant près du major Boniface. J’ai tout fait pour réussir, j’ai accepté d’être la complice de Boniface dans les expéditions qu’il préparait. Mais je n’ai jamais pu atteindre Jéricho. Il vit à part, m’a dit Boniface, et dirige sa troupe de loin. Il demeure invisible. Et cependant, j’ai bien cherché !
Ellen-Rock murmura :
– On le retrouvera, je te le jure. N’est-il pas revenu ici d’ailleurs, en même temps que la major Boniface ?
– Oui, j’ai su plus tard qu’il était aux environs quand je me suis mise d’accord avec Boniface.
– À l’époque même où M. Manolsen voyageait dans la région ?
– À cette époque. Un jour, qui était le 18 mai, j’ai rencontré un monsieur qui venait de la station et qui me demanda s’il y avait ici une auberge. Je lui indiquai celle où vous êtes descendue, mademoiselle, et il y occupa la chambre au-dessus de la vôtre. Le 19, je le vis sur le chemin du temple de Ségeste, qui parlait avec le major Boniface et un autre individu dont je ne pus discerner les traits. Je les suivis mais, à un tournant du chemin, cet autre individu disparut. Le 20 mai au soir, on trouva l’étranger mort d’une congestion sur les marches du temple ; j’appris son nom, M. Manolsen. Et trois jours après, je lisais dans un journal le récit d’un coup de main effectué par Jéricho sur la côté de Marsala.
Nathalie tira de son sac à main une photographie. L’Italienne dit aussitôt :
– C’est bien ce monsieur qui m’a parlé… M. Manolsen… Il portait un grand chapeau de feutre gris clair.
– Oui… toujours… Il s’agit bien de mon père, en effet, Et selon vous, mademoiselle, il s’est entretenu avec le major Boniface et avec cet autre individu qui devait être Jéricho ?
– Je l’affirme. Le major Boniface m’a raconté, depuis, qu’il avait offert à M. Manolsen de lui servir de guide pour la visite du temple. M. Manolsen refusa. Le major se trouvait avec Jéricho.
L’Italienne avait dit tout ce qu’elle savait. Ellen-Rock lui posa encore quelques questions et conclut, en s’adressant à Nathalie Manolsen :
– Comme vous le voyez, mademoiselle, la bande de Jéricho évoluait dans cette région à la date même où votre père est mort, et le chef de cette bande tournait autour de lui, avec des intentions que nous ne pouvons pas préciser, mais que nous découvrirons, et nous serons alors fixés sur les causes qui ont déterminé l’attaque de la villa Mirador. Ce sera un grand pas de fait, un très grand pas. De mon côté…
Il se tut. Il réfléchissait avec une attention qui contractait son visage. Rien ne pouvait distraire sa pensée du problème qu’il examinait :
– Tout est là, pour moi aussi, dit-il à voix basse. C’est le seul fait qui me rattache au passé et qui me donne des raisons d’espérer. Je vous ai vue une fois, jadis, mademoiselle, et j’ai l’intuition profonde que ma vie a touché la vôtre par quelque point. En projetant la lumière sur les événements qui se sont déroulés ici, c’est ma vie d’autrefois que j’appelle peut-être au jour… que j’appelle certainement. Car enfin…
Il parlait en lui-même. Sa bouche prononçait des mots qu’il reprit à demi-voix, continuant la phrase commencée :
– Car enfin, j’étais à Naples, moi, en même temps que vous… et n’est-ce pas une coïncidence dont on doit tenir compte ? Vous à Naples avec votre père, en même temps que moi… Et puis votre père voyageant en Sicile, causant avec Pasquarella… avec le major Boniface… sans doute avec Jéricho… N’est-ce pas autant de scènes d’un même drame, où j’ai tenu une place quelconque, et qu’il nous faut reconstituer ?…
Il serrait les poings de toutes ses forces et scandait âprement :
– Il le faut… Il le faut… Je pouvais vivre auparavant sans savoir qui j’étais jadis… Je ne le peux plus depuis que j’ai l’espoir de me retrouver… Je ne pense qu’à cela… Je veux savoir… Je veux pénétrer dans les ténèbres… Il y a des lueurs que j’aperçois… et je veux qu’elles illuminent ma route et qu’elles me dirigent.
L’étrange individu ! Nathalie le comprenait mieux maintenant. Ses contradictions, ses réserves prenaient un sens plus net. En réalité, il ne poursuivait que la résurrection de ce qui n’était plus. Sur la piste du souvenir, il marcherait inlassablement jusqu’à ce qu’il retrouvât l’être qu’il avait été autrefois.
Chapitre 4 Reflets du passé
Après avoir longuement médité, Ellen-Rock conclut :
– Je ne vois qu’un point par où l’on pourrait peut-être résoudre l’énigme. Comment la fermière Anita a-t-elle connu cette histoire et pourquoi a-t-elle paru y attacher une telle importance ? Elle a désigné le major Boniface. Mais ne peut-on supposer que Boniface avait, comme complice, un aide dans le pays, et que c’est ce complice qui se sera confié à elle ?
À mesure qu’Ellen-Rock développait l’hypothèse, il en sentait lui-même la logique et la vraisemblance. Il précisa :
– Quelle vie menait la veuve Anita ? Lui a-t-on connu des liaisons ?
– Plusieurs, affirma Pasquarella.
– Mais à cette époque, dans les mois qui ont précédé sa mort ? Cherche bien.
Elle répondit :
– Le bruit a couru, dans le temps, que, deux ou trois fois, on vit entrer chez elle, à la nuit, un individu qu’elle ne saluait certes pas quand elle le rencontrait dans le village… un Grec, d’assez mauvaise réputation, nommé Zafiros.
– Quel métier ?
– Un peu tous les métiers, écrivain public, guérisseur, dentiste, mais surtout guide. Il habite une cahute sur le chemin du temple, et il racole les étrangers pour la visite.
Ellen-Rock hocha la tête.
– Guide !… justement l’acolyte qu’il fallait au major Boniface pour aborder M. Manolsen ! Justement le complice qui pouvait le mieux l’aider pour l’enlèvement de ta sœur. Boniface le connaissait ?
– Je crois… Oui… oui… il le connaissait… Je me souviens.
Ellen-Rock semblait content. Les événements se reliaient les uns aux autres et prouvaient la justesse de sa supposition. Zafiros, amant d’Anita et presque dénoncé par elle… Zafiros, ami de Boniface et soudoyé par lui… tout s’enchaînait.
– Quelle vie mène-t-il, ce Zafiros ?
– Très régulière, en apparence. Presque toujours il rôde autour de sa cabane, dans l’attente d’un client ou d’un voyageur. Chaque soir, il dîne à l’auberge, et il fume des cigarettes jusqu’à une heure avancée.
Nathalie, qui se rappelait son agresseur nocturne, tressaillit et demanda :
– Un homme brun, peut-être, tout rasé, et des cheveux aplatis par la pommade, avec une raie au milieu ?
– C’est cela même.
– Vous l’avez donc remarqué ? dit Ellen-Rock à Nathalie.
– Oui, hier, en arrivant. Tandis que j’inscrivais mon nom sur le registre, il m’observait.
– Et vous avez signé ? Et ce registre était à sa disposition ?
– Je le suppose… l’aubergiste l’avait tiré d’un buffet où il fut remis.
– Alors cet homme connaît votre nom ?
– Il a pu le connaître. Mais quelle importance y voyez-vous ?…
– L’importance que vous y voyez vous-même, et c’est vous seule qui pouvez nous éclairer. Que s’est-il donc passé, et pourquoi l’évocation de ce personnage vous trouble-t-elle à ce point ?
Elle n’hésita pas à répondre, et elle le fit en quelques mots.
– Cette nuit, un individu a pénétré chez moi par la fenêtre qui donne sur la cour intérieure de l’auberge. Il m’a saisie à la gorge, et, après m’avoir dépouillée, s’est enfui.
– Vous n’avez prévenu personne ? dit Ellen-Rock avec agitation.
– Non, je voulais vous voir auparavant, et c’est pourquoi je suis arrivée ici dans un tel état de détresse. J’étais déconcertée par ce vol si bizarre…
– Que vous a-t-on pris ?
– Un vieux bijou sans valeur que mon père, l’avant-veille de sa mort, m’avait envoyé de Palerme, dans une boîte recommandée. C’était une sorte de gros médaillon, ou plutôt de reliquaire, que je portais toujours sur moi, parce que mon père m’en avait priée dans la lettre qui accompagnait l’envoi… la dernière qu’il m’ait écrite.
Ellen-Rock murmura :
– Ce Zafiros est évidemment votre agresseur de cette nuit, mademoiselle. Comme complice de Boniface, il était au courant de toute l’aventure, et il a eu l’idée de la terminer à son profit lorsqu’il a su, hier soir, que la fille de M. Manolsen était là. Quant à son rôle d’autrefois, quant aux raisons qui l’ont fait agir aujourd’hui, quant à la signification de son vol et à l’importance de ce bijou, c’est lui qui nous le dira.
– Comment ?
– Je saurai l’y contraindre. L’essentiel, c’est qu’il ne soit pas sur ses gardes et qu’il n’ait pas pris la fuite.
Ellen-Rock s’animait de plus en plus. Une étape encore s’achevait sur la voie de la vérité. L’heure de l’action approchait, et, pour lui, l’action contenait toujours une part de certitude qui le grisait d’espoir.
Il donnait ses instructions à Nathalie et à Pasquarella, lorsque la sonnette retentit au coin de la maison. La mère et la sœur de Pasquarella revenaient de leur promenade.
Ellen-Rock et Nathalie se trouvaient alors dans l’allée qui conduisait à la barrière. Une vieille dame, pauvrement vêtue, et dont la figure austère rappelait celle de Pasquarella, entra d’abord dans le jardin, puis il apparut une jeune femme, coiffée d’une grande capeline de paille, qui, aussitôt voyant des inconnus, releva un peu de chaque main sa jupe, dont elle tenait l’étoffe entre le pouce et l’index et, gracieusement, esquissa quelques pas de danse. C’était la folle.
Elle souriait gentiment. Elle n’offrait pas la figure sérieuse de sa mère et de sa sœur, mais au contraire un visage heureux, allègre, frais et d’une beauté inexprimable. Elle chantonna une ronde enfantine, puis ne bougea plus, les paupières closes.
Ellen-Rock l’observait d’un air surpris, ainsi qu’on regarde une image déjà vue, et qu’on s’étonne de rencontrer. Sans doute retrouvait-il certains traits de Pasquarella.
– Salue, Laetitia, dit la mère.
Elle fit une révérence et, comme Ellen-Rock s’était avancé et la contemplait de tout près, elle ouvrit les yeux, à son tour le regarda, et tout à coup cessa de sourire. Elle raidit ses bras pour le repousser, avec un air d’effroi, puis, dans un revirement subit, lui sourit de nouveau, mais d’un sourire mélancolique et douloureux qui faisait mal à voir. Toute sa gaieté s’en était allée et elle semblait lasse au point qu’elle dut appuyer sa tête sur l’épaule d’Ellen-Rock. Elle y resta quelques secondes, et s’y berça en un geste infiniment pudique. À la fin, elle reprit le léger balancement de sa danse et le refrain à peine perceptible de sa chanson.
– C’est bien vous qui vous appelez Laetitia ? demanda Ellen-Rock, tout ému.
Elle agita son mouchoir tout contre le visage d’Ellen-Rock. Il le saisit et respira longuement l’odeur qui s’en dégageait. Mais elle lui prit la main, et l’entraîna vers l’autre bout du jardin jusqu’à une brèche qui éventrait la clôture et qui était traversée de fils de fer, mal tendus. Elle la lui montra, comme si elle eût voulu dire : « C’est par là qu’on est passé ». Et elle montra aussi, en revenant, une échelle suspendue à la poutre d’un hangar, probablement l’échelle qui avait servi à pénétrer dans sa chambre. Elle se laissa ensuite tomber au revers d’un talus, et demeura inerte.
Pasquarella gémissait :
– Ma pauvre sœur…
Et la mère Dolci marmotta, toute frémissante de haine :
– Si je ne croyais pas qu’elle soit jamais vengée, j’aimerais mieux mourir.
Ellen-Rock ne quittait pas des yeux la malheureuse, et Nathalie se rappelait le soir où il l’avait examinée de la même façon à la clarté d’une lampe et où il disait avec émoi :
– Je vous ai vue déjà… vous faites partie de ma vie.
Avait-il vu réellement la jeune fille ? À quelle époque ? Et dans quelles conditions ? Quand il se fut détaché de sa contemplation, il s’éloigna sans dire un mot de plus et sans se retourner.
Ellen-Rock eut la joie de constater que Zafiros n’avait pas pris la fuite. De la petite place du village, qui domine la plaine de Ségeste, il se fit indiquer la cahute dont Pasquarella avait parlé, et on lui désigna un individu qui accompagnait deux visiteurs sur la route du temple.
Il le surveilla. Zafiros offrit encore ses services à un autre voyageur, puis, à la fin de la journée, il monta au village, rôda autour de l’auberge pour épier Nathalie, ensuite autour du jardin Dolci pour épier Pasquarella dont le retour, coïncidant avec l’arrivée de Nathalie, devait l’inquiéter.
Il soupa le soir, à l’auberge, et en sortit tard. Ellen-Rock, qui voulait que l’entrevue eût lieu en présence de Nathalie et de Pasquarella, ne l’aborda pas. Mais le lendemain matin, pénétrant chez les Dolci, il enjoignait à Pasquarella d’aller prendre Nathalie. Tandis qu’il serait lui-même au temple, elles gagneraient toutes deux, sans attirer l’attention, le chemin du mont Barbaro et se posteraient dans les ruines du théâtre antique. Il y amènerait le Grec.
Les choses se passèrent ainsi. À neuf heures, Ellen-Rock traversait le lit desséché d’un petit torrent, atteignait la maison du gardien, et se dirigeait vers le temple de Ségeste.
Il marchait de son air à la fois absorbé et attentif. Le trouble ressenti près de la folle, il le retrouvait en contemplant le magnifique spectacle que forme l’immense cirque des montagnes arides, et il songeait moins à l’admirer qu’à chercher en lui-même quels souvenirs abolis évoquaient certains détails de ce spectacle, la courbe de cette montagne, la couleur du paysage, la belle ligne de ce ciel découpé par les lignes si pures du monument. Et c’est à peine s’il s’aperçut tout d’abord que Zafiros avait surgi devant lui et lui offrait son concours.
C’était un petit homme souple, jeune encore et bien pris dans des vêtements clairs, avec des gants de fil et un chapeau de paille. Sans attendre la réponse d’Ellen-Rock, il se mit à discourir sur le temple, en style de cicérone : « Voilà l’une des constructions les plus grandioses qu’ait élevées l’architecture dorique. Et dans quelle solitude solennelle ! Il y a trente-six colonnes de neuf mètres de haut… »
Ellen-Rock le laissa pérorer. Certain que le Grec ne soupçonnait rien, il posa quelques questions techniques auxquelles l’autre se hâta de répondre, et ils firent ainsi le tour du temple.
Après quoi, Zafiros engagea vivement son client à visiter le théâtre antique. Ils redescendirent donc vers la maison du gardien et escaladèrent le mont Barbaro. Les environs étaient déserts. Aucun voyageur. Ellen-Rock, qui s’était informé, savait que le train de Palerme n’arrivait que plus tard.
– Nous sommes ici sur le mont Barbaro, disait le Grec, quatre cents mètres d’altitude. Veuillez contempler le panorama, que les touristes les plus experts considèrent comme un des plus beaux du monde. Le théâtre a un diamètre de soixante-trois mètres avec une vingtaine de gradins…
Il s’arrêta net. Sur un signe d’Ellen-Rock, Nathalie et Pasquarella qui se tenaient à l’écart, et dissimulées, avançaient. S’étant retourné, Zafiros les vit à trois pas de lui. Il n’y avait personne autour d’eux ni aux abords des ruines. Il recula un peu, pressentant le péril. Ellen-Rock lui plaqua un revolver sur la tempe, en disant :
– Pas un mot, Zafiros. Tu es cerné, traqué, dans l’impossibilité de te défendre. Et surtout ne te sauve pas. D’ailleurs, pourquoi te sauver ? Ce n’est pas mon revolver qui te retient, mais la situation elle-même. Si tu fuis, je te dénonce.
Le Grec s’agita, sans comprendre, l’air effaré, et le regard faux. Il bredouilla :
– Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous ? Qu’ai-je fait ?
Ellen-Rock rempocha son arme. Dès l’instant que Zafiros acceptait l’entretien, nul doute qu’on ne l’amenât à composition.
– Ce que tu as fait ?
Il énuméra :
– D’abord tu es de ceux qui ont enlevé Laetitia, et qui, par conséquent, sont responsables de sa folie. Ensuite, tu es de ceux qui ont poursuivi M. Manolsen, et qui sont, par conséquent, responsables de ce qui lui est advenu… Mais je n’en dirai pas davantage. Tu vois que je suis bien renseigné sur tout ce qui te concerne et que tu as avantage à t’entendre avec moi.
Le Grec n’avait nullement l’air d’admettre cet avantage. Mais il crut sentir que le péril n’était pas aussi grand qu’il le pensait. Il se risqua donc à écouter ce qu’on avait à lui dire, quitte à prendre telle décision qui conviendrait.
Il s’installa sur un des gradins, se croisa les jambes et reprit, d’un ton dégagé :
– Je m’aperçois que je suis tombé dans un piège et que vous y êtes pour quelque chose, Pasquarella Dolci. J’écoute.
Chapitre 5 La mort de M Manolsen
L’assurance du Grec ne fut pas de longue durée. Ellen-Rock lui lança un regard si rude qu’il se remit sur pied et sourit doucement.
– À moins que vous ne préfériez que je parle et que vous écoutiez. Je ne demande pas mieux, moi, C’est mon métier de parler. Mais à propos de quoi ?
– À propos de l’enlèvement.
– Quel enlèvement ?
– Celui de Laetitia Dolci.
– Mais je n’y étais pour rien, mon bon monsieur ! Je sais, en effet, que la pauvre demoiselle a été enlevée par des malfaiteurs. Mais je n’ai jamais été mêlé à cette vilaine affaire, et la justice elle-même…
Une fois encore, Zafiros s’inquiéta. Décidément l’œil de son adversaire inconnu l’impressionnait. Il aima mieux faire la part du feu et accepter la discussion sur un terrain où, somme toute, le rôle qu’on lui reprochait était celui d’un comparse.
– Alors, dit-il, vous vous adressez à ma franchise ? Ça, c’est tout autre chose. Je ne réponds pas aux menaces, mais quand on s’adresse à ma franchise !… Donc, je l’avoue, j’ai participé à cette affaire pénible. Oh ! malgré moi. J’étais en bonnes relations avec la major Boniface, un type que je ne vous souhaite pas de connaître, mais qui m’avait rendu un grand, un très grand service, de sorte que, le jour où Boniface est venu me dire : « Zafiros, j’ai besoin de toi », j’aurais été un misérable si je n’avais pas répondu : « À ta disposition. » Chacun sa conscience, et la mienne est délicate, à ce sujet. D’autant plus…
– Droit au but, exigea Ellen-Rock.
– D’autant plus, reprit Zafiros, que c’était une bien petite chose… Presque rien… Un monsieur de ses amis, un monsieur important, le priait d’amener chez lui, à Palerme, où il habitait à cette époque, une jeune fille du pays qu’il avait vue plusieurs fois, et dont il s’était amouraché… Rien que de très naturel, n’est-ce pas ? Cependant, comme je suis scrupuleux, je posai une condition : « Soit ! Mais ces dames de la Casa Dolci sont de mes relations, et je ne veux pas qu’on fasse du mal à Laetitia. » « Quel mal veux-tu qu’on lui fasse ? me dit Boniface. Mon ami est un gentleman et je m’engage sur l’honneur à ce que Laetitia retourne chez elle le lendemain. » J’acceptai donc, malgré moi, je le répète. Mais la vie nous impose de ces devoirs. Vous savez le reste…
– Le reste, dit Ellen-Rock, c’est que Laetitia Dolci ne rentra chez elle que quinze jours plus tard et qu’elle était folle.
Zafiros leva les bras.
– Était ce de ma faute ? Pouvais-je deviner que l’ami de Boniface n’était pas un gentleman ?
II paraissait désolé et prenait à témoin Nathalie et Pasquarella, en insistant sur l’infamie du ravisseur.
– Un gentleman, ça ? Est-ce qu’un gentleman abuse de la confiance qu’on lui accorde ?
Ellen Rock, qui commençait à s’impatienter de ces digressions, prononça :
– Et puis ?
– Et puis, quoi ?
– L’autre chose ?
– Quelle autre chose ?
– Ce qui a rapport à M. Manolsen.
– M. Manolsen ? Je ne connais pas.
– Tu n’a pas entendu parler d’un M. Manolsen qui est mort d’un coup d’insolation, il y a deux ans, sur les marches du temple ?
– Ah ! il s’appelait Manolsen ? Je me rappelle, en effet. J’étais absent ce jour-là. Mais, le lendemain, des gens d’ici m’ont raconté…
– Tu mens.
Zafiros affirma :
– J’étais absent. Je me souviens parfaitement. Quelqu’un avait eu besoin de moi à Palerme. Je peux le prouver. Foi d’honnête homme, j’étais absent. C’est là un de ces faits matériels qui coupent court à tout.
La phrase ne fut pas achevée. Nathalie, qui ne le quittait pas des yeux, attendant ses révélations avec anxiété, s’étonna de sa pâleur soudaine et de son visage convulsé. Il eut un faible gémissement, puis poussa un cri d’effroi.
– Mais qu’est-ce que vous me faites ? Qu’est-ce que vous me faites ? bredouilla-t-il.
Nathalie se rendit compte seulement alors de ce qui se produisait. Ellen-Rock tenait dans sa main un des poignets de Zafiros et le tordait avec une telle force que la douleur devenait intolérable.
Zafiros tomba à genoux, en suppliant :
– Non… pas cela… non, lâchez-moi…
Ellen-Rock ne bougeait pas cependant, et ne semblait faire aucun effort, mais quelle cruauté dans sa physionomie impassible ! Quelle rage intérieure trahissaient les veines gonflées de son front ! Nathalie, qui ne l’avait jamais vu que maître de lui, et un peu dédaigneux des obstacles que sa volonté rencontrait, fut bouleversée par l’aspect barbare de cet homme, et lui dit :
– Laissez-le. Je n’admets pas un tel procédé.
Il s’apaisa aussitôt, par un effort surhumain de tous ses muscles raidis, et sourit très naturellement.
– C’était le meilleur procédé pour mettre fin aux sornettes et aux mensonges de ce drôle. D’ailleurs, le but est atteint, n’est-ce pas, Zafiros ?
Il tira de son portefeuille un billet de mille lires et scanda :
– Finissons-en. Tu es décidé, hein ?
Zafiros était décidé. Il avait eu très peur, et il craignait à un tel point que le redoutable personnage ne fût repris de colère qu’il n’éprouva pas la moindre envie de se dérober. Tout plutôt que de subir encore un supplice que le bourreau semblait tout à fait disposé à lui infliger, calmement peut-être, mais sans pitié. Il empocha donc le billet et commença sur-le-champ, et avec tant de volubilité et un désir si humble de libérer sa conscience de tous les méfaits dont elle pouvait être chargée, qu’Ellen-Rock dut y mettre bon ordre.
– Pas de phrases inutiles. Parle de M. Manolsen.
– Évidemment, évidemment, s’empressa de répondre le Grec. Il ne peut être question que de ce brave monsieur. J’estime comme vous qu’il faut tout savoir à son propos. Tant pis pour Boniface. Quant à moi, il y a là un secret qui me pèse et je suis heureux, vraiment heureux, de l’occasion que vous me procurez. Enfin ! Eh bien, voilà…
Essoufflé, il continua plus posément :
– Eh bien, voilà… Un jour, ce sacré Boniface… Pourquoi ne m’a-t-il pas laissé vivre en paix ?… Ce sacré Boniface est venu me relancer et m’a jeté sur la piste de ce M. Manolsen pour une raison qu’il m’a racontée. L’ami du major Boniface, vous savez, le gentleman qui avait fait enlever Laetitia Dolci, eh bien, il portait toujours sur lui un fétiche auquel il attachait une importance extraordinaire. Pour quelle raison ? Je ne sais pas. Mais c’était comme ça… « Il ne peut pas s’en passer, me dit Boniface. Un médaillon sans valeur, mais qu’il n’aurait pas donné pour dix, pour vingt millions ! Tu entends, Zafiros, pour vingt millions. Or on le lui a volé, et il est sûr que le vol a été commis par un type de son entourage. De sorte que mon ami le gentleman offre une grosse récompense. »
– Le nom du gentleman ? demanda Ellen-Rock.
– Ma foi, je l’ignore.
– Tu mens. Il s’agit de Jéricho, Jéricho le pirate.
Zafiros demeura interdit. Comment, diable, le personnage était-il ainsi au courant de tout ce qui le concernait ? Et subitement, il eut un éclair et s’exclama avec courroux :
– C’est Anita qui m’a trahi ! Ah ! la gueuse ! Si elle était encore de ce monde, ce qu’elle s’en mordrait les pouces !
– Elle n’est plus de ce monde. Continue ; et après ?
– Après ? repartit Zafiros avec soumission, eh bien, Jéricho, puisqu’il est question de lui et de sa bande de gredins, promit une grosse récompense à qui découvrirait le voleur. Ce fut Boniface qui parla et désigna une de ses recrues, le Turc Ahmed, un brigand de la pire espèce. Ahmed reçut la bastonnade et finit par avouer qu’il avait vendu le médaillon, une semaine auparavant, à M. Manolsen, qu’il avait rencontré à Naples. Dès lors Boniface avait mission de reprendre le médaillon par n’importe quel moyen. Boniface et moi, on se mit en chasse. Deux fois, dans l’hôtel où couchait M. Manolsen, nous avons manqué notre coup. Jéricho n’était pas content. Enfin, un jour, épié par nous, M. Manolsen prit le train pour venir ici. Le jour même, à la nuit tombante, Boniface qui était accompagné, m’a-t-il dit, de Jéricho, offrit ses services de guide, mais ne fut pas accepté. Seulement, le lendemain matin, nous rôdions, Boniface et moi, autour du temple, prêts à profiter d’une occasion, si elle se présentait, ou résolus à pénétrer, le soir même, dans la chambre d’auberge.
– Et l’occasion se présenta ? demanda Nathalie anxieusement.
– Oui, dit Zaflros. Vers onze heures, M. Manolsen arrivait. Il se promena durant une heure, seul avec un Baedeker. À midi, le garçon de l’auberge lui apporta un déjeuner froid. Nous étions couchés là-bas, tenez, entre ces pierres. Le soleil tapait dur. Il faisait une chaleur intense. M. Manolsen but son carafon de vin et une tasse de café. Nous le voyions distinctement. C’était un homme assez gros et rouge de figure. Sa tête penchait à droite et à gauche. Visiblement, il avait envie de dormir. Alors il s’installa, là-bas, entre ces deux piliers, en s’abritant sous son ombrelle, et, après avoir enlevé son chapeau et gonflé un coussin de caoutchouc qu’il mit sous sa tête, il s’endormit.
Nathalie chuchota, tout oppressée :
– C’est à ce moment que vous avez profité ?…
– Non, répondit le Grec. Je le voulais, moi. Je suis sûr qu’il ne se serait aperçu de rien, on aurait pris le médaillon, et tout aurait été pour le mieux. Mais un paysan passa… et puis un groupe d’étrangers fit le tour du temple… et puis Boniface ne voulait pas…
– Pourquoi ? fit Ellen-Rock.
– Pourquoi ? répondit Zafiros qui hésitait, mais qui, sous le regard d’Ellen-Rock, était incapable de se dérober. Pourquoi ? Eh bien… eh bien… Boniface avait poussé une pointe jusqu’aux marches du temple. Il avait fait glisser l’ombrelle, et il était revenu. Ainsi M. Manolsen était découvert… de sorte que…
– De sorte que ?
– Le soleil lui tapait juste en plein sur le crâne.
– Oh ! l’horreur… balbutia Nathalie. C’est abominable !
– N’est-ce pas ? dit Zafiros, qui prit un air indigné. N’est-ce pas ? Tout d’abord je n’avais pas bien compris l’intention de Boniface. Mais alors je protestai. Je voulais absolument m’élancer au secours de ce pauvre monsieur. Mais Boniface me cloua sur place. Je ne suis pas bien fort… je ne pouvais plus bouger… D’ailleurs j’espérais bien que ce pauvre monsieur s’éveillerait… Je voyais qu’il s’agitait, qu’il semblait se débattre, souffrir. J’essayai de crier, Boniface me serra la gorge… « Tais-toi donc, idiot… Les ordres de Jéricho sont formels. Si par hasard, m’a-t-il dit, on peut en finir, ça vaut mieux… Alors, puisque ça se présente ainsi, et qu’on peut en finir, sans même lever le petit doigt, tu vas nous ficher la paix. » Que pouvais-je dire ? Rien, n’est-ce pas ? Boniface était le maître… Impossible de remuer… Impossible de crier. Je fermai les yeux. Dix minutes après, Boniface grogna « Ça doit y être. »
Nathalie pleurait doucement. La scène affreuse se déroulait devant elle. Il lui semblait que son père mourait une seconde fois, maintenant qu’elle apprenait comment il était mort, et qu’il avait été victime d’un meurtre. Zafiros bégayait :
– Je n’y suis pour rien… ça, c’est clair… pour rien du tout… Si j’avais été libre, j’aurais empêché ça… Mais Boniface m’étranglait à moitié… C’est le dernier des bandits. Il n’a pas pour deux sous de cœur… Pas pour deux sous… je le répète…
Ellen-Rock arrêta ce flux de paroles.
– Ne perds pas ton temps à t’excuser, Zafiros. La suite maintenant !
– Quelle suite ?
– Le médaillon ? Vous l’avez pris ?
– Non.
– Comment non ?
– Eh ! non, c’est pourquoi Boniface fut une brute. Le médaillon n’était pas sur M. Manolsen.
– Peut-être ne l’avait-il jamais possédé ?
– Si.
– Comment le sais-tu ?
– Nous avons trouvé dans son portefeuille un reçu de la poste. Deux jours auparavant, M. Manolsen avait envoyé un paquet à sa fille, Nathalie Manolsen, Palace Hôtel, à Paris. Valeur déclarée douze mille francs. Aucun doute c’était le médaillon.
Il y eut un assez long silence. Puis Ellen-Rock, en désignant Nathalie, dit à Zafiros :
– Tu sais qui est mademoiselle ?
Zafiros était dans un tel état de soumission et de sincérité qu’il répliqua :
– Oui, c’est Mlle Manolsen.
– J’ai en effet reçu l’envoi, dit-elle. Il était accompagné de ces quelques mots que je n’ai pas oubliés :
« Je t’expédie un vieux reliquaire. Je ne sais pas exactement ce qu’il représente et ce qu’il contient. Mais je m’en doute et si je ne me trompe pas, il aurait une valeur extraordinaire. C’est pourquoi je l’ai acheté. En attendant que je fasse des recherches, porte-le sur toi et n’en souffle mot à personne. Deux jours plus tard, j’apprenais la mort de mon pauvre père. Je n’ai jamais quitté le bijou.
– C’est toi qui l’as volé l’autre nuit à l’auberge, n’est-ce pas ? dit Ellen-Rock à Zafiros. Connaissant par le registre le nom de Mlle Manolsen, tu t’es dit qu’après tout il se pourrait que l’objet fût à portée de ta main et qu’il ne fallait pas perdre une pareille aubaine, n’est-ce pas ?Le Grec ne se donna pas la peine de nier. Un signe de tête et ce fut tout.
– Qu’en as-tu fait ?
– Je l’ai vendu.
La main d’Ellen-Rock se trouvant par hasard auprès du poignet déjà tordu, il se ravisa.
– Ou, du moins, j’ai eu l’intention de le vendre.
– Tu as bien fait d’y renoncer. Où l’as-tu caché ?
– Derrière ma maison, au fond d’une ancienne jarre d’huile, sous des morceaux de tuile.
– Tu le jures ?
– Sur l’honneur.
– Va le chercher.
Poussé par un ressort, Zafiros se leva et dégringola la pente jusqu’au lit du torrent. Après quoi on le vit qui remontait vers sa cabane et qui la contournait.
Ni Ellen-Rock ni les deux jeunes filles n’envisagèrent une seconde l’éventualité de sa fuite. Il agissait comme s’il avait eu de la joie à se conformer aux ordres reçus. La seule conduite possible était celle-ci. Toute autre l’eût mené aux pires catastrophes.
Comme il s’en revenait, avec plus de hâte encore, et d’allégresse visible, Ellen-Rock prononça à mi-voix et comme pour lui-même :
– C’est évidemment la possession de ce reliquaire qui est au fond de toute l’aventure. C’est pour le reprendre, puisqu’on savait par le papier de la poste que M. Manolsen l’avait envoyé à Nathalie Manolsen, c’est, pour le reprendre que l’expédition de Mirador a été organisée par Jéricho et sa bande. Et c’est pour cela que l’expédition sera tentée de nouveau.
Poursuivant son idée, lorsque Zafiros fut de retour, il lui dit :
– Tu garderas le secret ?
– Oui, promit l’autre avec conviction.
– Je te le conseille. Au cas où la bande serait avertie de ce qui s’est passé entre nous, et qu’elle se tienne sur ses gardes, ce ne pourrait être que par toi. Et alors, la prison.
Zafiros affirma :
– Je ne sais jamais ce que devient Boniface. Il tombe toujours sur moi sans crier gare.
– Tant mieux. Tu as le bijou ?
– Le voici.
Ellen-Rock le prit et l’examina. C’était un disque d’un métal terni, vieilli, usé, qui semblait de l’or, un disque gonflé par le milieu comme une montre, et dont le tour était fait d’un cercle alterné de pierres, améthystes, agates et topazes. Tout cela ouvragé à la manière byzantine.
L’autre face portait un gros morceau de cristal, opaque, abîmé, rayé, fendu comme de la glace qui a craqué, et au travers duquel on discernait quelque chose qui remuait à l’intérieur. En l’agitant, cela résonnait sourdement, comme si la substance contenue eût été de cire durcie ou de bois vermoulu.
Ellen-Rock palpait le reliquaire, le retournait et le soupesait entre ses mains. Une émotion singulière semblait sourdre en lui et gagner tout son être, comme il en est lorsque l’on retrouve un objet perdu, oublié, mais dont le contact et le maniement ressuscitent des sensations abolies. Une vie lointaine se dégageait de la matière. Quelque chose d’inexprimable surgissait en lui.
Ainsi, parfois des souvenirs vous assaillent. On ne sait d’où ils viennent. On ne sait s’ils font partie de la réalité ou si ce sont des rêves qui cherchent à revivre, des images que l’on a vues, et dont le reflet passe encore dans votre cerveau.
Et il arriva qu’à force de le manier, ce médaillon que bien souvent Nathalie avait comme lui contemplé et observé, il eut le geste instinctif, nullement voulu ou réfléchi, de le serrer entre le pouce et l’index à un certain endroit, et d’une certaine façon. Un léger déclenchement se produisit. Le disque de verre se déplaça et se souleva comme un couvercle de boîte, libérant ainsi le petit morceau de bois vermoulu, ou de cire durcie, qui se trouvait à l’intérieur.
Qu’était-ce que ce bout de matière soigneusement conservé depuis des siècles et des siècles, peut-être ?
Talisman ? Relique ? Ellen-Rock se le demanda à mi-voix.
Zafiros affirma qu’il ne savait rien. Boniface également l’ignorait. Soit. Mais alors, pourquoi Jéricho y tenait-il avec tant d’acharnement ? Pourquoi le lui avait-on volé ? Pourquoi M, Manolsen l’avait-il acheté et envoyé à sa fille en la priant de ne jamais s’en séparer ? Et pourquoi l’expédition de Mirador ?
Ellen-Rock songeait, troublé par ces mystères et peut-être plus encore par l’extraordinaire énigme que pressentait son émotion croissante. Ses doigts frémissaient au contact rugueux de l’objet. Ses yeux ne pouvaient s’en distraire.
Le Nénuphar retourne vers Toulon.
Pasquarella n’a pas voulu se séparer de sa mère et de sa sœur. Elle viendra plus tard, à son heure, et agira de son côté. Nathalie, qui a couché et pris ses repas dans sa cabine, en sort vers la fin du jour.
Ellen-Rock, étendu sur un paquet de cordages, ou déambulant d’une extrémité à l’autre, n’a pas quitté le pont.
Le soir approche. Les côtes de France se dessinent à l’horizon. Le regard de Nathalie est fixé obstinément sur la haute silhouette d’Ellen-Rock. L’ayant vu agir, et le voyant vivre sans masque ni fausse courtoisie, elle pénètre de plus en plus dans le secret de cette âme et sait que rien ne l’intéresse en dehors de l’enquête passionnée, douloureuse et obsédante, qu’il poursuit sur son passé. S’il lui reste attaché, à elle, Nathalie, c’est qu’elle fit partie un moment de cet insaisissable passé et qu’il espère encore par là mettre la main sur l’énigme qui le fuit comme un fantôme.
Il en est de même de Pasquarella. L’Italienne ne fut pas et n’est pas sa maîtresse. Nathalie n’en doute point. Comme elle-même, il ne la domine que pour l’amener à ses projets. Toutes deux sont des instruments entre ses mains. Mêlées à son existence d’autrefois, elles doivent l’aider dans sa tâche, ainsi que des esclaves qui ne briseront jamais leurs chaînes. Plus que jamais, cet état de choses, Nathalie l’avait discerné nettement, le jour précédent, à Castelserano, lorsque Pasquarelia avait annoncé son intention de rester près de sa mère.
– Soit, avait répondu Ellen-Rock, mais tu nous rejoindras, tu entends, Pasquarella. Nous sommes loin du but. Je n’ai appris ici qu’un peu de ce que je voulais apprendre. Tout se découvrira à Paris, et dans les semaines qui vont venir. Tu viendras, Pasquarella.
Nathalie s’étonne d’avoir éprouvé un de ces sentiments confus qu’on ne s’avoue pas à soi-même, mais qui vous troublent, vous ravissent ou vous inquiètent. Était-ce de l’amour ? Ou la peur de l’amour ? Non, mille fois non, elle n’a jamais aimé Ellen-Rock. Ellen-Rock n’est pas de ceux qu’on peut aimer. On aime la vie et ceux qui font partie de la vie. Mais il semble en dehors de l’humanité, lui ; cet être, qui interroge vainement son passé, éloigne et, en tout cas, n’attire point. Que l’on demeure subjugué et désemparé, qu’il vous impose cette sorte de soumission instinctive, presque morbide, que ressentent ceux qui l’approchent, soit. Mais c’est plutôt le vent du mystère qui vous étourdit et vous affaiblit. Et, si la volonté vacille, le cœur reste rebelle à l’amour et même à tout sentiment d’affection ou de sympathie.
Allons, dit-elle, en se redressant, la lutte n’est point finie. Le destin nous oblige à combattre ensemble, et aussi à nous combattre l’un l’autre. Mais, maintenant que je connais l’homme, le sortilège est fini. Je suis libre.
Troisième partie La journée du 14 juin
Chapitre 1 Forville tente sa chance
Le déjeuner fut gai, autant que peut l’être un déjeuner de cinq convives où l’une des personnes est seule à parler, où deux autres écoutent et rient, et où les deux dernières gardent le silence.
Cela se passait au plus luxueux et plus moderne hôtel des Champs-Élysées, le Paris-Palace, dans l’appartement qu’y occupait Nathalie Manolsen depuis son retour de Sicile, c’est-à-dire depuis six semaines. Comme convives, Maxime Dutilleul, ses deux fiancées, Henriette et Janine Gaudoin, et Forville. Bien entendu, c’était Maxime Dutilleul qui pérorait, et ses deux fiancées qui riaient. Nathalie demeurait soucieuse. Le silence de Forville était hargneux.
Maxime se montrait d’une exubérance qui ne faiblissait pas, mangeait comme quatre, buvait sec, et n’attendait point qu’on lui posât des questions pour y répondre.
– Si je vais reprendre de la langouste ? Parbleu ! Jadis, si je m’en souviens, je fus au régime, pain grillé et nouilles. Fini ! Maxime Dutilleul s’en colle jusque-là et se pocharde à l’occasion. Hygiène, grand air, exercice, activité totale, voilà sa devise. Mon sauveur ? Eh ! parbleu, Ellen-Rock !
Il leva son verre.
– À Ellen-Rock, professeur d’énergie, animateur, et terreur des coupables !
Nathalie approuva, distraitement.
– Il est vrai qu’il vous a transformé, Maxime.
– Il a fait de moi un homme.
– Tandis qu’auparavant ?… demanda Henriette.
– J’étais une poule mouillée et un fruit sec.
– Un vrai miracle ! reprit Nathalie.
– Le miracle date du jour où, mis au courant de nos aventures en Sicile, je me suis rendu compte de ma valeur. Avec Janine et Henriette sous mes ordres, c’est moi qui ai découvert toutes les pistes et réalisé toutes les conceptions d’Ellen-Rock.
– Quel coup d’œil ! dit Janine.
– Inouï ! Toutes les personnes rencontrées dans la rue, je les photographie du regard. Clic ! ça y est. Mon cerveau est un Kodak. Signalement. Cliché. Impressions digitales. J’enregistre tout, pêle-mêle.
– Et c’est nous qui débrouillons, nota Janine. Moi, je classe les fiches.
– Et moi, dit Henriette, j’établis les dossiers.
Agence Maxime et Cie, s’écria Maxime. Détectives privés. Policiers extralégaux.
– Et votre mariage avec nous deux ? demanda Janine.
– On n’épouse pas ses subalternes. Je vous fournirai des maris. Voilà tout. Des maris de luxe. À vous, Henriette, un gentleman-cambrioleur, et à Janine un condamné à mort. Ah ! quelle vie passionnante !
– Et toujours le même but ? dit Nathalie.
– La capture de Jéricho. Peut-il être question d’autre chose avec Ellen-Rock ? Jéricho le pirate… Jéricho le forban… Jéricho, votre persécuteur.
– Cela avance ?
– Encore quelques heures.
– Hein ?
– Mon Dieu, oui.
– Ainsi, dans quelques heures ?
– Le drame, c’est-à-dire l’ensemble des machinations tissées autour de vous, et dont vous seriez, sans moi, la pitoyable victime, se jouera en deux actes, l’un cet après-midi, l’autre ce soir.
– Mais vous ne m’avez rien laissé prévoir !
– Pourquoi vous tourmenter ? Les hommes d’action ne préviennent pas, ils agissent, et gardent pour eux le tracas des préparatifs et l’angoisse du grand inconnu.
– Il reste donc une part d’inconnu ?
– Aucune. Tout est réglé au millimètre et au milligramme. Sans quoi, bavarderais-je ?
– Mais c’est une véritable délivrance ! s’écria Nathalie. De sorte que, aujourd’hui, 14 juin…
– Aujourd’hui, 14 juin, dénouement. Vos ennemis seront désarmés et Jéricho mordra la poussière.
– Verrai-je ce double événement ? dit-elle en souriant.
– Certes.
– Je suis donc convoquée ?
– Ce sont les autres qui sont convoqués.
– En quel lieu ?
– Ce soir, ici.
– Et cet après-midi ?
– Mystère et discrétion.
– Vous savez que cet après-midi je m’absente. Une des mes amies, qui est malade, m’a fait téléphoner, et je dois aller la voir à Versailles.
– De quelle heure à quelle heure ?
– De quatre à huit.
– Simple entracte qui concorde avec mon programme. Sur quoi, à l’ouvrage, pour les derniers détails de mise en scène ! Henriette, Janine, mes mignonnes, on décampe ?
II les arrêta près de la porte.
« Ah ! j’oubliais. Ellen-Rock sera là.
– Ellen Rock ? fit Nathalie, en fronçant le sourcil.
– La pièce ne peut pas être jouée sans lui.
– Il sera là les deux fois ?
– Les deux fois, et à l’instant même où sa présence sera nécessaire !
Deus ex machina !
Maxime revint vers Nathalie et lui dit à mi-voix :
– Je ris, ma chère amie, parce que c’est mon habitude de rire, même au milieu des pires dangers. Mais croyez-moi, et soyez prête à tout.
Elle sentit que l’avertissement était sérieux, mais ne put s’empêcher de rire, elle aussi.
– Je suis prête à tout, Maxime.
– À bientôt, Nathalie. Sans adieu, Forville.
Forville ne broncha pas. Maxime recouvrit son élégant complet d’un pardessus trop long et démodé, dont il releva le col, et de la poche duquel il extirpa une vieille casquette. Cette casquette enfoncée jusqu’aux yeux, une pipe dans sa bouche, il se tourna du côté de Forville et cria :
– Vive Ellen-Rock !
Puis, ayant poussé dehors ses deux acolytes, il s’en alla.
– Quel fantoche ! murmura Forville.
Nathalie ferma la porte et sonna sa femme de chambre pour qu’on ôtât le couvert. Sans s’occuper de Forville qui retombait dans son silence, elle s’étendit sur une chaise longue et alluma une cigarette.
Après un moment, Forville, furieux qu’elle ne l’interrogeât point, tapota des doigts un guéridon voisin. Nathalie suivait du regard la fumée de sa cigarette. Il se leva et marcha en frappant des pieds. Cela dura quelques minutes. C’était lui, maintenant, que le silence gênait et qui eût voulu le rompre. À la fin, il prit un journal, y jeta un coup d’œil et dit :
– Encore un cambriolage… Tenez, dans cet hôtel même ! Il faut se méfier, Nathalie. Quand on choisit comme demeure les caravansérails que sont les palaces, on s’expose à des dangers imprévus. Ainsi, voilà cette porte… Parce qu’elle est fermée à clef et au verrou, vous vous croyez à l’abri. Or, vous ne savez pas s’il n’y a pas là derrière un malfaiteur qui vous guette… La preuve, les journaux la donnent quotidiennement.
II désignait l’article et continua d’en lire le titre.
– Un cambriolage au Paris-Palace… Deux millions de bijoux volés à une Américaine. Le voleur est retrouvé grâce au baron d’Ellen
Ce fut Nathalie qui acheva, d’un ton moqueur :
– Grâce à Ellen-Rock.
Il eut un geste de colère. Elle insista.
– Vous n’avez pas de chance, Forville. Pendant tout le déjeuner, Maxime et ses amies n’ont parlé que d’Ellen-Rock. Vous ouvrez un journal, et le premier nom qui vous tombe sous les yeux… Ellen-Rock.
Il avait repris sa marche, de plus en plus nerveux, et il mâchonnait :
– Que faisait-il encore là ? Dix fois que je l’ai vu qui rôdait dans les couloirs ou autour de l’hôtel. De quel droit ?
– Tout le monde a le droit de se promener autour de l’hôtel où j’habite, même Ellen-Rock.
– Surtout Ellen-Rock.
– Pourquoi, surtout ?
– Parce qu’il veille sur vous !… Il a pris en main votre défense ! Il vous protège ! Il pourchasse vos soi-disant ennemis ! Ah ! l’exécrable personnage ! Équivoque, imposteur, sorcier de bas étage… À Paris comme à Nice, il continue à jouer les Cagliostro, au grand ébahissement des snobs. Les journaux colportent le récit de ses exploits et de ses miracles. Un jour, il saute debout sur des chevaux emballés. Le lendemain, il se jette dans la Seine pour sauver une vieille dame. Cabotin.
Nathalie prononça, très calmement :
– C’est donc du cabotinage de sauver une vieille dame ?
– Oui, quand on fait ça pour la galerie.
– Vous êtes dur.
– Ah ! dit-il, c’est que je vous sens tellement troublée !
– Moi, troublée ?
– Oui. Tout votre être s’est modifié subitement. Expression, sourire, intonation, attitude, tout est nouveau en vous.
– La jalousie vous égare, mon pauvre Forville, dit-elle avec indulgence. Vous savez fort bien qu’Ellen-Rock ne m’a même pas rendu visite, que je l’ai rencontré deux fois dans le hall de l’hôtel, que j’étais avec vous, et qu’il m’a tout au plus saluée.
– Ah ! justement, pourquoi cette discrétion exagérée ? Qui lui interdisait de venir à vous ouvertement et de vous parler ?
– Demandez-le-lui, répliqua Nathalie. Sa discrétion, assez impolie, je vous l’accorde, ne me regarde pas. D’ailleurs, je m’en soucie peu. C’est un être bizarre, pour qui j’éprouve plutôt de l’antipathie.
– En apparence, riposta Forville, dont l’agitation croissait. Mais, au fond de vous, c’est une exaltation contenue, et dont j’ai l’intuition, un délire intérieur, comme si un coup de baguette avait transformé votre nature et détruit votre merveilleux équilibre. Oui, je sais, Nathalie, c’est fou de ma part de vous dire tout cela. Mais ai-je besoin de le dire pour que vous le sachiez ?
Elle continua de plaisanter.
– J’avoue, en effet, que tant d’exploits m’impressionnent. Une vieille dame sauvée des eaux… des chevaux maîtrisés.
– Tout vous bouleverse, Nathalie. Si, si. L’autre soir, il est entré avec Maxime dans la salle du restaurant où nous dînions en bas, vous et moi, et j’ai vu votre bouche se crisper et vos yeux s’illuminer. Je ne dis pas que vous l’aimez…
– Pourquoi pas ?
– Non. Une femme comme vous n’aime pas un individu de cette espèce. Mais il vous tourmente, ce qui est plus que de l’amour. Vous subissez son influence détestable, et cela depuis la première minute de votre rencontre sur la terrasse de Mirador.
– Le mal fut immédiat, en effet. Un envoûtement… un philtre.
Certes, dit Forville sourdement… un philtre qui vous a fait perdre la tête. Sans quoi, auriez-vous fui comme vous l’avez fait, le surlendemain, avec ce misérable ?
– J’ai fui avec Ellen-Rock, moi ?
Forville brandit ses poings crispés.
– Ah ! que s’est-il passé durant ces quelques jours en Sicile ? Je ne peux pas y songer sans exaspération. Le récit de Pasquarella, l’histoire de la sœur folle et du Grec, et de Jéricho, et de Boniface, et de votre père qu’on aurait assassiné, que de mensonges, que de coups de théâtre, pour vous éblouir et vous étourdir ! Ah ! oui, un cabotin, et qui sait rudement bien jouer son rôle, avec toute cette comédie de mémoire évanouie et de passé perdu. Un homme sans passé, comme cela donne du piquant à une aventure ! Et quelle supériorité sur un pirate pour une femme romanesque !
Nathalie s’impatienta.– Assez, n’est-ce pas ? ordonna-t-elle. Je comprends la jalousie et l’injustice, mais je n’accepte pas d’être insultée.
Forville ne baissa pas le ton.
– Tant pis ! J’aime mieux en finir.
– Qu’appelez-vous en finir ? dit Nathalie, qui s’animait à la lutte.
– En finir, c’est vous demander de faire votre choix.
– Mais je n’ai pas de choix à faire.
– Si, entre lui et moi. Nous étions presque fiancés. Vous ne m’aviez pas dit oui, mais j’avais un droit d’espoir. Si c’est non irrévocablement, n’hésitez pas. J’aime mieux tout que cette incertitude.
Elle le défiait du regard, sans répondre, mais avec un sourire à peine marqué, si cruel cependant qu’il eut peur soudain de ce qu’elle allait dire, et de cette rupture inévitable dont il ne doutait pas au fond de lui-même. Pour la prévenir tout de suite, il murmura :
– Taisez-vous… Je sais… je sais…
Et, tout près d’elle, frémissant et contracté :
– Ah ! dit-il, comment vous briser ? Il y a des fois, vraiment, où je pense qu’il suffirait peut-être de vous brusquer.
Elle recula un peu, aussitôt sur la défensive, tandis qu’il chuchotait :
– Oui, vous me l’avez dit un jour : « J’ai tellement l’orgueil de moi et le respect de ma personne que je me croirais déshonorée par celui qui m’aurait pris les lèvres de force ou par surprise et que j’accepterais peut-être ma défaite. » Alors… je pense quelquefois… je me demande… Ah ! vous contraindre… écraser votre volonté…
D’un geste impulsif, il la saisit aux deux épaules. Elle demeura impassible, ne croyant pas qu’il oserait. Mais il n’avait plus conscience de ses actes et, de toutes ses forces, il voulut l’attirer contre lui, cherchant son visage.
Elle fut effrayée et raidit ses deux bras. II les ploya d’un coup. Sa main ramena vers lui le buste qui se renversait. Il la plaqua contre sa poitrine et toucha presque la bouche qui se dérobait avec horreur. Alors, éperdue, elle cria, par deux fois :
– Ellen-Rock !… Ellen-Rock !…
Tout cela s’était produit en l’espace de quelques secondes, et dans un désordre brutal. Le cri de Nathalie avait été aussi involontaire que l’attaque de Forville. Il fut suivit d’un silence stupéfié. Peu à peu, Forville desserrait son étreinte et, tandis que Nathalie se dégageait, il prenait un air d’attente inquiète, comme s’il avait cru réellement qu’Ellen-Rock allait apparaître. Et c’était si drôle, cette évocation instinctive d’un adversaire caché quelque part, et prêt à surgir comme il avait surgi derrière le parapet de Mirador, que Nathalie, toute fiévreuse et les nerfs surexcités, éclata de rire.
– Vous voyez bien qu’il me protège, mon pauvre Forville. Son nom suffit pour conjurer le mauvais sort… Ah ! ce que vous êtes comique ! Et comme vous avez peur !
Il marcha vers elle, hors de lui.
– Peur de ce bandit ? Certes non. Mais je me rends compte de ce qu’il est pour vous, Nathalie. Si vous êtes menacée, c’est lui que vous appelez au secours ! C’est son nom qui vous vient à la bouche ! Et vous osez dire qu’il vous est indifférent ?
Il suffoquait, la voix haletante et le visage mauvais. Nathalie sonna.
– Hein ! que faites-vous ? s’écria Forville.
Elle redoubla de rire.
– Rassurez-vous. Ce n’est pas lui que je sonne. C’est ma femme de chambre.
– Dans quelle intention ?
– Mon Dieu, pour vous montrer le chemin qui mène à la porte.
– Oh ! ne faites pas cela, mâchonna-t-il rageusement.
La bonne frappait. Nathalie hésita. Mais il suffisait qu’elle ne fût pas seule et que Forville le sût, et, ouvrant la porte, elle dit simplement :
– Suzanne, téléphonez au garage et faites venir mon automobile pour quatre heures.
– Bien, madame.
À son tour, elle voulut entrer chez elle. Forville, plus calme en apparence, essaya de s’interposer.
– Vous ne me pardonnerez jamais, n’est-ce pas ?
Elle répliqua d’un geste dédaigneux :
– Pourquoi pas ? Vous avez été ridicule, voilà tout.
– Donc, je vous reverrai ?
– Mon Dieu, je ne puis pas m’engager.
Il insista :
– Si, précisément, vous pouvez vous engager… Je désire un engagement, ou du moins une réponse précise, et je vous demande si, oui ou non, je vous reverrai ?
– Non, fit-elle, en demeurant sur le seuil.
Il s’emporta de nouveau.
– À cause de cet homme, n’est-ce pas ? À cause de ce misérable ?…
Un instant, Nathalie. Nous ne pouvons pas nous quitter ainsi… Nous n’avons pas dit tout ce qu’il fallait dire.
– Absolument tout.
– Restez, Nathalie, sinon l’entretien recommencera, et dans des conditions moins favorables pour vous, je vous le jure !…
– Je ne vous crains pas.
– Parce qu’il vous protège sans doute, n’est-ce pas ?
–Qui ?
Elle lui ferma la porte au nez. Il entendit le bruit de la clef qu’elle tournait et du verrou qu’elle poussait.
– Ah ! tant pis pour toi ! murmura-t-il, en levant le poing comme s’il voulait briser le panneau de bois. Je n’étais pas encore tout à fait résolu à agir. Mais tant pis pour toi ! Ce qui va se passer, c’est bien toi qui l’auras voulu.
En s’en allant, il aperçut le portrait d’Ellen-Rock sur la page du journal, et il se dit :
– Et puis, en tout état de cause, il est temps d’en finir. Ce coquin-là travaille dans l’ombre, je ne sais trop à quoi, et, si je ne veux pas me laisser distancer…
Il sortit.
Des taxis stationnaient. Il fit signe à un chauffeur, monta et donna l’ordre :
– Versailles, par la route de Ville-d’Avray.
Le taxi s’en alla. Un jeune homme, coiffé d’une casquette, engoncé dans son pardessus, et qui semblait posté le long du trottoir, surprit la phrase. Il courut vers une automobile qui attendait dans une rue voisine et où se trouvait un homme.
– Nous avions bien deviné que le coup était fixé à aujourd’hui, Ellen-Rock.
– Il est parti pour Versailles ?
– Oui.
– Tout va bien. Et par quelle route ?
– Ville-d’Avray.
– Prenons par Sèvres. Nous arriverons avant lui.
Et le baron d’Ellen-Rock ajouta :
Ah ! Maxime, voilà une expédition qui me plaît. Sans compter que c’est un pas de plus vers la vérité !…
Chapitre 2 Et d’un !…
Muriel Watson était une des rares amies de Nathalie, amie de voyage et amie de palace, qu’elle avait toujours plaisir à retrouver. Depuis quelques jours, elle était prévenue de son arrivée prochaine à Paris. Le matin, Muriel lui avait fait téléphoner de Versailles, où elle se trouvait dans une maison du boulevard de la Reine qu’elle venait de louer pour l’été.
À quatre heures, Nathalie monta dans son auto et donna les instructions nécessaires à son chauffeur. Elle choisissait une troisième route, plus longue, par Rocquencourt. Le trajet la détendit. Elle pensait peu aux menaces de Forville dont elle ne gardait qu’une image comique et qui l’eût fait plutôt rire. En réalité, de toute cette scène, qui n’avait d’ailleurs pas duré plus de trente ou quarante minutes, elle ne se souvenait guère que du cri qui lui avait échappé, lorsque Forville la tenait dans ses bras et qu’elle était près de subir l’outrage de son baiser. Ellen-Rock !… Ellen-Rock !… L’effroi n’avait point laissé de trace en elle. Mais ce cri résonnait encore à son oreille, et quoiqu’elle essayât de l’interpréter comme une plaisanterie ou comme une ruse, elle savait fort bien que c’était là l’expression même de son angoisse, et que tout son espoir, durant une seconde, s’était résumé dans ces trois syllabes
Ellen-Rock !…
Cela l’étonnait. Elle n’avait point menti en disant à Forville qu’Ellen-Rock lui inspirait plutôt de l’éloignement et, d’un autre côté, elle ne cessait de constater l’indifférence de cet homme à son égard. Alors pourquoi cet appel ? Pourquoi cette confiance irréfléchie ? Elle acceptait donc la protection d’Ellen-Rock ? Elle estimait naturel et normal qu’il tînt le rôle d’un garde du corps et qu’il rut toujours prêt à la secourir ? Et si on la menaçait, c’était son nom qui jaillissait du plus profond de son être.
Elle traversa le parc de Versailles et, laissant sa voiture à la grille, marcha lentement le long du boulevard de la Reine. Elle n’avait alors aucun soupçon et aucun pressentiment. Cependant, au numéro indiqué, elle fut surprise de voir une vieille maison à deux étages et à toit mansardé, qu’elle reconnaissait pour s’y être rendue jadis avec son père. Elle était sûre de ne pas se tromper. Cette maison appartenait à M. Manolsen et, lors de la succession, avait été mise en vente et achetée elle ne savait par qui. Derrière le logement principal, dont toutes les persiennes étaient closes, il y avait une cour plantée de quelques arbustes et, au fond de la cour, un grand magasin qui servait de dépôt à M. Manolsen et qui donnait sur une rue parallèle au boulevard. Et voilà que le hasard y conduisait son amie Muriel !
Gaiement, elle sonna. Une femme à cheveux blancs, et qui semblait une dame de compagnie, lui ouvrit.
– Miss Muriel ? demanda Nathalie.
– Mademoiselle vous attend, dit la dame. Si vous voulez bien me suivre au premier étage.
Nathalie aperçut, au bout du vestibule, la cour plantée d’arbustes, et reconnut l’escalier sombre, dont la rampe était formée par un gros cordon de velours rouge. À moitié chemin, la vieille dame s’effaça. Nathalie continua de monter et gagna un palier si obscur qu’elle tâtonna, les bras en avant. À ce moment, une légère inquiétude l’envahit.
Elle eut l’idée de s’en aller. Mais une mains saisit la sienne. Un plafonnier s’alluma, et Forville s’écria :
– Je vous l’avais bien dit, Nathalie, que notre entretien n’était pas terminé et qu’il s’achèverait tout autrement ! Qu’en pensez-vous, ma jolie ?
Elle n’essaya pas de résister. Elle ne tenta pas non plus d’appeler. À quoi bon ? La vieille dame avait disparu, et personne ne pouvait l’entendre.
Forville, d’ailleurs, l’entraînait avec une brutalité méchante, en l’insultant et en ricanant.
– Que pensez-vous de cela, ma jolie ? Va-t-on être un peu plus accessible ?
Le palier, circulaire, offrait trois portes. D’un geste brusque, il poussa Nathalie dans la chambre de gauche.
– Entre là, ordonna-t-il, d’un ton de maître.
Mais, comme il se précipitait derrière elle, il fut cloué sur le seuil et proféra un juron.
Au milieu de la pièce, qu’une forte ampoule éclairait, car les volets étaient hermétiquement clos, debout, les mains dans ses poches, Ellen-Rock attendait.
Toute la violence de Forville, tout l’effort qu’il avait fourni dans son entreprise, toute sa déception, toute son humiliation le jetèrent, dans un élan de haine furieuse, contre l’ennemi qu’il exécrait. Moins grand qu’Ellen-Rock, mais plus lourd, plus massif, il fonça comme un taureau, avec la certitude que donnent la puissance et la colère.
Son échec le confondit. Le choc n’avait même pas ébranlé l’adversaire qui parut ne pas s’en apercevoir et qui, tout au plus, retirant les mains de ses poches, les projeta comme un rempart.
– Que faites-vous là, voyou ? bégaya Forville, que sa nature grossière emportait. De quel droit vous mêlez-vous de mes affaires ? Est-ce à vous de protéger Nathalie ? À quel titre, hein ? Comme amant ?
Avant même qu’il se rendît compte de la riposte, il reçut une gifle qui le fit vaciller et qui le laissa pantelant.
Le duel se terminait sans avoir commencé réellement.
Pris au dépourvu, n’ayant pas envisagé d’obstacle et ne connaissant pas la supériorité physique d’Ellen-Rock, Forville se vengea par des injures grossières, qu’il n’osait prononcer qu’à voix basse et en se tenant à distance.
L’émotion avait paralysé Nathalie au point qu’elle ne chercha pas à s’interposer. Ses jambes se dérobaient sous elle. Cependant, elle n’éprouvait aucune crainte, tellement Ellen-Rock lui apparaissait tranquille. Rien ne se passerait qui ne fût normal et très simple. Et d’autre part, Forville, qui avait déjà perdu son prestige à ses yeux depuis l’avortement de sa tentative contre elle, au Paris-Palace, prenait maintenant figure d’adversaire ridicule et peu dangereux. Que pouvait-il en face d’un Ellen-Rock ?
Celui-ci, affectant de dédaigner le vaincu, se tourna vers Nathalie.
– Vous excuserez mon intervention, mademoiselle, et la manière un peu brutale que cet individu m’a contraint d’employer. Je vous dois des explications. Elles seront brèves.
Il avait recouvré, en face de Nathalie, ses façons courtoises du premier jour et ne s’exprimait plus de cet air absorbé dont il ne s’était pas départi en Sicile. Agacé par les grognements de Forville, il lui lança impérieusement
– Tais-toi ! Tout ce que tu peux dire ne sert à rien. Tu es là pour subir mes décisions.
Forville fut maté, autant par l’intonation que par le tutoiement, et ne broncha plus. Alors, la situation étant bien dessinée, Ellen-Rock demanda à Nathalie la permission de l’interroger, et il commença :
– L’arrivée à Paris avec votre amie Muriel Watson était annoncée, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Pour quel jour ?
– Pour après-demain seulement. Mais ce matin, sa dame de compagnie, ou une dame qui se faisait passer pour telle, et que je suppose être la personne que j’ai vue en bas, m’a téléphoné que Muriel avait avancé son voyage et s’était installée ici à Versailles.
– Elle ne s’est pas installée ici. Je suppose même qu’elle n’est pas en France.
– Donc ce coup de téléphone ?
– Un piège, où vous deviez forcément tomber.
– Un piège ? Certes, je ne me doutais de rien.
– Vous voyez maintenant la vérité, mademoiselle ? Et vous ne vous faites plus d’illusions sur le personnage ?
– Aucune illusion.
– Il me sera donc facile de vous convaincre et de vous le montrer, non pas comme un amoureux éconduit et qui veut prendre sa revanche, mais sous son vrai jour.
Forville haussa les épaules et ne jugea pas nécessaire de protester. Ellen-Rock poursuivit :
– Il y a un mois que je le surveille et que Maxime le surveille, jour et nuit. Dès les premières minutes, j’ai senti que cet homme était un fourbe et qu’il faudrait un jour vous débarrasser de lui. Fatalement, ne réussissant pas à vous conquérir et à vous imposer le mariage, il devait arriver à un coup de force. Pour y parer, il fallait savoir où cela se produirait. C’est ainsi qu’à force de recherches, Maxime a découvert, avec ses amies, que Forville, après la mort de votre père, avait acheté en sous-main cette maison et le magasin de dépôt qui en dépendait et qui lui sert pour des raisons que je vous dirai. La maison fut pour lui un pied-à-terre commode, une garçonnière à l’occasion, et il y installa comme gardienne cette vieille dame assez équivoque et qui, depuis quelque temps, est à ma solde. J’ai donc été averti de l’embuscade et introduit par le magasin.
Nathalie murmura :
– Vous m’assurez que tout cela est exact ?
– La meilleure preuve, c’est ce qui s’est passé. Du reste, Forville avoue, puisqu’il se tait.
Forville déclara avec emphase :
– J’avoue que j’aime Nathalie. J’avoue que je n’ai reculé devant rien pour atteindre mon but et pour l’obliger au mariage.
– Oui, s’écria Ellen-Rock, le mariage, parce que le mariage, c’est la possession de la fortune, c’est la mainmise définitive sur l’héritage, sur tous les titres et sur toutes les affaires de M. Manolsen, et que c’est votre dernière ressource.
– Ma dernière ressource ?
– Vous êtes au bout du rouleau. Que l’on examine vos comptes comme ancien fondé de pouvoir de M. Manolsen – qui, hélas ! se confiait entièrement à vous – puis comme directeur-gérant de la firme, et c’est la prison pour vous, et le déshonneur peut-être pour la mémoire de M. Manolsen.
Nathalie balbutia :
– Que dites-vous ?
– Des mensonges, Nathalie ! s’écria Forville, pas un mot n’est vrai de toutes ces infamies. Il m’accuse par vengeance pour me nuire dans votre esprit.
– Parlez, dit la jeune fille à Ellen-Rock.
Elle se rendait compte maintenant que l’entretien arrivait à sa phase la plus grave. Le reste n’était que préambule.
– Je m’excuse, dit-il, des révélations que je vais vous faire, car elles sont assez pénibles à entendre. Mais il le faut. Voici. La maison Manolsen, fondée par votre père, possède, en dehors de son siège social de Paris, des comptoirs dans les grandes villes de France et d’Europe, comptoirs où affluent, où affluaient plutôt, toutes les marchandises exportées en Amérique. Or, d’après les investigations de Maxime, derrière cette organisation puissante que M. Manolsen avait créée par son propre génie, il existait, durant les dernières années de sa vie, et il existe encore, toute une entreprise clandestine pour expédier à l’étranger des marchandises dont la provenance est délictueuse… disons le mot, dont la provenance est le vol.
Nathalie sursauta.
– Mais c’est impossible !… Une telle ignominie…
Forville s’était croisé les bras, affectant l’indignation. Il était très pâle. Il bredouilla :
– Une preuve… au moins une preuve.
– Un exemple d’abord, dit Ellen-Rock. Le service d’antiquités de la maison Manolsen était centralisé à Versailles, non loin d’ici, dans un grand garage. Or, la partie postérieure de ce garage est devenue, à l’insu de M. Manolsen, une remise pour autos dérobées, que l’on recèle et que l’on camoufle avant de les exporter avec de faux papiers.
Forville répéta :
– Des preuves… j’exige une preuve… et je vous mets au défi…
Ellen Rock appuya sur un timbre tout en appelant :
– Maxime !
On entendit du bruit dans la pièce voisine ; Maxime Dutilleul apparut.
Quelle que fût la situation où il jouait un rôle, Maxime ne pouvait intervenir sans y mêler une note pittoresque, et son air important et sérieux confinait au comique. Cette fois, il portait un gros dossier, et son pardessus, jeté négligemment sur ses épaules à la manière d’une cape, lui donnait un aspect de détective privé comme on en voit sur les affiches.
Lentement, il étala ses dossiers, s’apprêtant à en donner une communication détaillée.
– Vivement, Maxime, dit Ellen-Rock. Ne choisissez pas. Lisez au hasard.
Avec rapidité, Maxime saisit quelques feuilles et débita d’un ton de greffier :
– Pièce 27. Lettre du sieur Forville à propos d’une torpédo volée. Pièce 28, déposition du chef de garage. 29, instructions du sieur Forville concernant un maquillage. 30, stock de pneumatiques volés. Ordre d’emballage. Ordre d’expédition. Tout cela de l’écriture du sieur Forville. Il y a là cinquante-trois pièces irréfutables, qui sont l’honneur de ma carrière.
– Des faux ! protesta Forville, dont la bouche grimaçait. Des calomnies ignobles.
– Je vous défends, s’écria Maxime, indigné, de suspecter une seule pièce de ce dossier. Je l’ai constitué avec un scrupule qui mérite l’admiration.
– Des faux ! répéta l’autre.
Ellen Rock lui empoigna le bras.
– Tais-toi. Ces preuves suffisent. Et il y en a cinquante autres. Effractions, pillages, escroqueries, abus de confiance commis envers M. Manolsen et, depuis sa mort, envers mademoiselle… Signature imitée, détournement de fonds. Et plus encore…
Nathalie souffrait véritablement. Sans avoir jamais aimé Forville, elle avait permis qu’il lui fît la cour, et n’oubliait pas que son père avait approuvé l’idée d’un mariage et soutenu la prétention de Forville.
– Achevez, dit-elle à Ellen-Rock.
– Oui, il y a plus encore, répéta celui-ci. Il y a une lettre qui montre que Forville a été en correspondance avec Jéricho.
– Qu’est-ce que vous chantez ? balbutia Forville.
– Avec Jéricho. Voici la lettre de ton correspondant
« C’est entendu, Jéricho est également désireux de vous rencontrer. Puisque vous venez rejoindre votre patron, profitez-en, et soyez au rendez-vous fixé, à quatre heures de l’après-midi. »
– Tiens, regarde, cette lettre a été prise dans le tiroir secret d’un vieux chiffonnier où tu jettes pêle-mêle tes lettres compromettantes, imprudence que tu paies aujourd’hui. Réponds maintenant.
Forville ne pouvait plus opposer la moindre résistance. Fuyant le regard de Nathalie, il murmura :
– Et après ? Qu’est-ce que cela signifie ? J’ai pu être en relations avec un monsieur qui s’appelait Jéricho ou qu’on appelait Jéricho par dérision… Il faudrait établir que ce Jéricho-là fût le bandit dont il est question.
– La lettre est signée Boni, ce qui signifie évidemment Boniface, Boniface, l’âme damnée de Jéricho.
– Supposition !
– Soit. Mais la date va nous fixer, dit Ellen-Rock. Le 3 mai. Or, nous savons que M. Manolsen, ton patron, selon l’expression employée, se trouvait à Naples au mois de mai de cette année-là. Ne l’y as-tu pas rejoint ?
– Oui, affirma Nathalie, il est venu passer huit jours au même hôtel que nous.
– Eh bien ! conclut Ellen-Rock, il résulte de notre enquête en Sicile que Jéricho est venu en même temps à Naples, et qu’il rôdait autour de M. Manolsen. La semaine suivante, M. Manolsen allait à Palerme. Deux semaines plus tard, il mourait à Ségeste, assassiné.
Cette fois Forville se révolta et d’une façon si spontanée qu’il était impossible de nier qu’il fut sincère.
– Ah ! cela non, s’exclama-t-il avec force… Je ne suis pour rien là-dedans. J’avais pour M. Manolsen une profonde affection et une grande reconnaissance. Il m’avait promis la main de Nathalie, et jamais une pensée aussi monstrueuse…
– Les faits sont là, dit Ellen-Rock.
– Mais la vérité n’est pas là. Oui, je le confesse, il y a eu un projet de rencontre entre Jéricho et moi, mais le projet ne se réalisa pas.
– Pourquoi ?
– Parce que Jéricho ne vint pas au rendez-vous.
– Mais tu le connaissais ?
– Non. Et je ne connaissais pas non plus Boniface. Je l’ai vu pour la première fois à Mirador, et j’ignorais alors que ce fut un complice de Jéricho. C’est par le hasard d’affaires communes que j’eus l’occasion de correspondre avec Jéricho.
– D’accord, fit Ellen-Rock, et je veux bien croire que le but de votre rencontre n’était pas d’attenter à la vie de M. Manolsen. Seulement, voilà. M. Manolsen voyageait avec un sac de bijoux. Jéricho le savait et c’était le vol de ce sac que vous aviez l’intention de négocier, de ce sac que Mlle Manolsen devait emporter à Paris.
Forville ne répondit pas. Qu’était-ce qu’une présomption de vol prémédité auprès de la redoutable accusation d’assassinat ? Il avait écarté celle-ci. Il ne se défendit pas contre l’autre.
La conversation était finie, cette conversation commencée à Paris, entre Nathalie et Forville, et dont Forville avait réclamé l’achèvement à Nathalie. Elle s’achevait sous la volonté inexorable d’Ellen-Rock. Forville était vaincu et sans force pour continuer son œuvre mauvaise. Ellen-Rock avait en main toutes les armes nécessaires pour le réduire à l’impuissance et le perdre.
– Ta situation dans la maison Manolsen va être liquidée de manière que tes escroqueries restent dans l’ombre. Maxime se charge de tout et s’entendra avec les principaux employés. Maxime, vous avez les papiers nécessaires, acte de délégation, procuration, etc. ? Signe, Forville.
L’autre signa.
– C’est bien, dit Ellen-Rock, tu es libre. Va-t’en. Forville, inquiet, désigna le dossier.
– Ces pièces ?
– Elles m’appartiennent.
– Mais…
– Mais quoi ?
– Elles me seront rendues ?
– Non.
– Comment elles ne me seront pas rendues ? Cependant, j’ai accepté toutes les conditions.
– Aucun rapport.
– Alors, il me faudra demeurer sous la menace d’une dénonciation possible ?
Forville se rebiffait. Les exigences d’Ellen-Rock le terrifiaient.
– C’est à prendre ou à laisser, dit Ellen-Rock.
Forville s’approcha de lui.
– Voyons, c’est me rendre la vie impossible, et me pousser à un acte de violence dont vous seriez un jour la victime, Nathalie et vous-même.
– Je ne m’engage à rien.
– Et si je refuse ? s’écria Forville.
– Le dossier sera demain chez le procureur de la République.
Le dilemme était impitoyable. Il n’y avait rien à faire qu’à s’incliner.
Nathalie, qui ne lâchait pas Forville du regard, surprit dans ses yeux une lueur de haine effroyable. Il cherchait autour de lui, comme s’il attendait le secours de quelque miracle impossible. Il avait tout perdu en une heure, ses espoirs de mariage ou de conquête violente, les quelques vestiges de sa fortune, sa situation, l’estime tout au moins de la femme qu’il aimait. Il ressemblait à une bête traquée, qui tourne sur elle-même et qui piétine entre ses agresseurs.
Maxime avait ouvert la porte et, d’un geste large, lui montrait le chemin.
– Par ici la sortie, mon cher Forville. Et puis un conseil, ne t’obstine pas. J’ai l’impression que tu t’en vas avec des idées pas très catholiques. C’est un tort. Entre Ellen-Rock et moi, tu seras brisé comme verre. À bon entendeur…
Il salua. Forville passa devant lui d’un trait, en courant presque.
– Et d’un ! s’écria Maxime. Je crois vraiment que nous lui avons arraché les griffes.
Il respira largement, fit deux ou trois mouvements de boxe dans le vide, et conclut :
– Aux autres maintenant. Ellen-Rock, si vous avez du temps à perdre, pas moi. Je vais chercher l’auto, car il faut veiller au grain et préparer la suite du drame. Ah ! on ne chôme pas dans le métier ! Nathalie, mes hommages…
Chapitre 3 Attaques et contre-attaques
– Un mot seulement, dit Ellen-Rock à Nathalie, comme celle-ci, après avoir remercié, se disposait à partir. Ce sera bref. Voici. J’ai senti tout à l’heure que nous différions d’opinion.
– Sur quoi ? demanda-t-elle.
– Il y a eu dans votre attitude de l’étonnement, peut-être du blâme, lorsque j’ai refusé à Forville toute promesse qui pût le rassurer.
– Je l’avoue, dit-elle.
– Vous auriez voulu le pardon ?
– Non, mais l’oubli. Vos conditions étant acceptées, vos droits prennent fin.
– Ce n’est pas mon avis. Envers un malfaiteur, notre devoir est double : d’abord l’empêcher de nuire, ensuite le châtier.
– Le châtier ? Mais nous n’avons pas qualité pour cela.
– Aussi n’est-ce pas mon intention.
– Alors ?
– Je le livre à la justice.
Nathalie eut un recul, réellement choquée par tant de rudesse.
– Comment ! cet homme que vous aurez contraint à se dépouiller et à réparer le mal qu’il a commis, vous le faites jeter en prison ?
– La seule réparation du mal, c’est la punition. Le reste n’est qu’accessoire. Forville demeure un gredin tant qu’il n’a pas expié.
Et il ajouta, d’un ton de sarcasme :
– Et puis soyez certaine que jamais Forville ne se dépouillera et qu’il n’a nullement l’intention de se convertir.
Nathalie demanda :
– Mais… les autres ?
– Les autres ?
– Oui… par exemple, ce Zafiros que vous avez épargné…
– Épargné provisoirement. Quand l’heure sera venue, Zafiros devra répondre de ses actes.
– Et quand viendra l’heure ?
– Lorsque je tiendrai la bande, depuis les subalternes jusqu’au chef, depuis Boniface jusqu’à Jéricho. Celui-là, c’est l’ennemi suprême, et c’est le grand coupable. Rien ne peut m’empêcher de le poursuivre et de la prendre à la gorge.
Il avait prononcé ces mots avec une âpreté extrême. Mais cette fois Nathalie n’objecta rien. Elle aussi exécrait cette tourbe de bandits qui avaient tué son père, et Jéricho lui inspirait de l’horreur.
Ellen Rock reprenait sourdement, les yeux fixes :
– Oui, peut-être m’arrive-t-il de dépasser la mesure. Dans cette nature mal équilibrée qu’est la mienne, le lien de la mémoire n’existant plus, j’ai perdu toute unité et je subis tour à tour l’influence des forces qui m’ont été léguées. Or jamais je n’ai tant détesté le mal. Tous ceux qui le font me semblent des ennemis personnels. J’ai un besoin presque douloureux de les voir hors d’état de recommencer.
Il dit, plus bas encore :
– Surtout ceux-ci, voyez-vous… ceux-ci qui vous pressent de toutes parts et qui s’acharnent après vous. Je vous ai promis de vous délivrer. Je ne manquerai pas à mon engagement.
Pour la première fois, il faisait allusion à leur entretien de Mirador, et cela paraissait l’adoucir. Il prenait une voix plus amicale et il continua :
– Et puis… et puis… tout ce que j’ai pressenti se confirme. Lutter pour vous, c’est lutter pour moi. En retrouvant vos traits dans ma mémoire morte, comme un aveugle qui revoit ce qu’il admirait avec ses yeux vivants, je devinais que votre image me conduirait au milieu même de ma vie d’autrefois. Nous en avons toutes les preuves aujourd’hui, n’est-ce pas ? Dans les jardins de Naples, où vous jouiez à mettre une couronne autour de vos cheveux, je suis passé comme y passèrent aux mêmes jours Forville et Jéricho, Boniface, d’autres de cette bande qui guettaient votre père. Que je fasse sortir de l’ombre ceux-là, et c’est moi que j’aperçois en face et que je ressuscite. Quelle ivresse profonde ! Encore quelques heures et je saurai. Les fantômes s’éveillent. Les crimes que l’on croyait oubliés se commettent à nouveau. Si je les poursuis maintenant, ne les ai-je pas poursuivis jadis ? Et n’aurai-je pas le droit de me réjouir bientôt de reprendre ma place en moi-même, c’est-à-dire en celui qui vous vit là-bas, et qui, peut-être, à Naples, comme à Palerme, comme à Ségeste, combattait pour la même cause !… pour vous !… pour vous !…
Nathalie frissonnait sous les yeux de cet homme et au son de cette voix où il y avait un enthousiasme passionné qu’elle ne croyait plus jamais surprendre.
Mais c’étaient chez lui des mouvements de fièvre qui duraient peu et comme un état d’effervescence où sa pensée secrète ne lui permettait pas de se maintenir. L’éclair cessa d’illuminer son visage, tour à tour à des intervalles si rapprochés morne ou animé d’une vie si intense. Presque aussitôt, Ellen-Rock s’évadait et s’éloignait d’elle pour retomber dans cette méditation qui la gênait si fort.
Il ne disait plus une parole. Elle aussi demeurait taciturne. Elle avait hâte de se retrouver dehors et loin de lui.
Il rangea le dossier et le sangla. Puis ils s’en allèrent. Il conduisit Nathalie jusqu’à son auto. Maxime les suivait. Avant de la quitter, il lui dit :
– Le dénouement est proche. Ne vous étonnez de rien de ce qui peut se produire jusque-là, et ne changez pas vos habitudes. Chaque soir, depuis deux semaines, n’est-ce pas, vous dînez au restaurant de l’hôtel ? Qu’il en soit de même aujourd’hui et remontez à la même heure dans votre appartement.
Cette fin d’après-midi, Nathalie la passa sur sa chaise longue, avec cette crispation nerveuse que donne l’attente d’un événement grave. Les bruits d’alentour la faisaient tressaillir comme des signaux lancés contre elle, et qui allaient déclencher ce dénouement qu’Ellen-Rock lui avait annoncé. Elle se raidissait alors, anxieuse et curieuse à la fois.
Une série d’incidents, inexplicables, augmentèrent son trouble jusqu’à le rendre vraiment pénible. Tout d’abord, à sept heures, la sonnerie du téléphone, retentissant dans sa chambre, la fit sursauter. Elle y courut. Une voix de femme qu’elle connaissait, et qui lui parut être la voix de Pasquarella Dolci, bredouilla confusément :
– C’est vous, monsieur Dutilleul ?
– Non, dit-elle. M. Dutilleul n’est pas là.
– Ah ! dit la voix, il m’avait appelé au téléphone et voulait me parler. C’est mademoiselle Manolsen qui est à l’appareil ? En ce cas, je puis aussi bien vous avertir…
Mais, à ce moment, ce fut le timbre du vestibule qui résonna. La femme de chambre ouvrit. Maxime entra vivement, comme s’il avait été prévenu ou qu’il eût entendu, et saisit l’appareil.
– Allô !… Oui, Pasquarella, c’est moi, Maxime. Eh bien, quoi de nouveau ? Ça tient toujours pour ce soir ? Il n’y a pas de changement, hein ? Vous êtes sûre ?… Allô… Qu’est-ce que vous dites ?… Il ne faut pas boire ?… Allô… Expliquez-vous… Mais expliquez-vous, nom d’un chien !… Allô… Ah ! crebleu, nous sommes coupés. Allô ! Allô !… Flûte ! Personne.
Il raccrocha et grogna :
– En voilà de la déveine ! Qu’est-ce qu’elle a voulu dire ?… Il ne faut pas boire.
Aussi rapidement qu’il avait pénétré dans la pièce, il s’élança vers le vestibule de l’appartement. Nathalie voulut le retenir, mais il lui jeta :
– Pas une minute à perdre. Il faut que je trouve Ellen-Rock… et surtout Pasquarella. Mais où est-elle ? Et que veut-elle dire par ces mots : Ne pas boire ?
L’intervention inopinée de Maxime, la rentrée en scène de Pasquarella, cet avertissement inachevé, les relations établies entre la jeune fille et Maxime, tout cela déconcerta Nathalie, qui eut si nettement l’impression d’une attaque immédiate qu’elle voulut se mettre en garde sans plus tarder. Son revolver se trouvait dans une petite table, près de son lit. Elle en ouvrit le tiroir et, tout de suite, s’avisa que certains objets de ce tiroir n’étaient pas à leur place et que la gaine du revolver n’était pas close. Elle examina l’arme. Les six balles en avaient été enlevées.
Il lui fallut un effort pour reprendre son calme avant que la femme de chambre, appelée par elle, la rejoignît.
– Personne n’est venu ici, pendant mon absence, Suzanne ?
– Non, madame.
– Vous, non plus ?
– Non, madame.
– Où étiez-vous ?
– Dans ma chambre, de l’autre côté du couloir, et je n’en suis sortie que pour ouvrir tout à l’heure à M. Maxime. Est-ce que mademoiselle a constaté quelque chose d’anormal ?
– Ma foi, non, dit Nathalie pour ne pas alarmer cette fille. Rien du tout. Aidez-moi, Suzanne. Je vais m’habiller.
Elle n’osait pas rester seule, et son désarroi étant si grand qu’elle se fit accompagner par Suzanne jusqu’à la salle du restaurant.
Elle y fut accueillie par ce silence qui est un hommage d’admiration. Comme toujours, sa beauté, sa façon de porter la toilette la plus simple, la noblesse de sa marche faisaient sensation. Quelques minutes plus tard, ayant levé les yeux, elle aperçut Ellen-Rock qui entrait par la porte opposée. Il était en habit, d’une élégance sobre qu’on ne pouvait cependant point ne pas remarquer. Il s’assit à quatre tables de distance, bien en face d’elle, et inclina imperceptiblement la tête, d’une manière qui enjoignait à Nathalie de ne pas le saluer.
Plusieurs fois leurs yeux se croisèrent, et il était manifeste qu’Ellen-Rock désirait demeurer ainsi en contact avec elle. Et de fait, soudain, il lui indiqua du regard le sommelier qui la servait d’ordinaire et qui, tous les soirs, débouchait pour elle une demi-bouteille du même bordeaux. Se rappelant aussitôt l’avertissement que Pasquarella lui avait transmis par téléphone, elle porta son attention sur cet homme, et fut persuadée, à la façon dont il opéra, que la bouteille était déjà débouchée. Tandis qu’il remplissait à moitié le verre de Nathalie, elle l’examina. Un frisson la parcourut. C’était le compagnon de Boniface, l’autre musicien de Mirador, celui qu’on appelait Ludovic.
S’efforçant de paraître insouciante, elle choisit un instant où Ludovic avait le dos tourné, tendit le bras vers une table voisine dont les occupants venaient de partir, y posa son verre plein, et en prit un autre où elle versa un peu de bordeaux. Ludovic put croire ainsi qu’elle avait avalé les trois quarts de la drogue. Pas un instant, d’ailleurs, elle ne supposa qu’on lui avait versé du poison. Elle pensait plutôt à quelque narcotique qui la ferait dormir d’un sommeil profond, quand elle serait dans sa chambre.
Ainsi donc les bandits l’entouraient, le complot s’organisait, les positions étaient prises, et le coup s’exécuterait à l’heure, à la minute, et dans les conditions voulues par eux.
Comme chaque soir, elle s’installa dans un fauteuil du hall, fuma des cigarettes et lut les journaux. Elle vit Ellen-Rock qui s’en allait et elle se sentit affreusement seule, aussi seule qu’elle l’eût été sur la terrasse de Mirador s’il n’avait été là pour repousser l’assaut. Elle se demanda si elle ne devait pas prévenir la direction et se confier à la police. Mais rien ne pouvait arrêter le cours des choses, rien ni personne, sauf Ellen Rock.
Alors, rassemblant toutes ses forces, elle se leva et prit l’ascenseur jusqu’au second étage.
Elle habitait le dernier appartement, tout à l’extrémité d’un long couloir, si désert qu’il semblait que nul n’y passât jamais. D’abord, un renfoncement. Puis une porte à double battant, dont elle avait la clef. Elle entra dans un vestibule qui desservait trois pièces : à droite le salon, au milieu sa chambre, à gauche son cabinet de toilette.
Elle ouvrit la porte de son salon et réprima un cri de surprise en apercevant Ellen-Rock et Maxime.
Toute meurtrie par les événements, une fois de plus, elle éprouva en présence d’Ellen-Rock la même sensation de sécurité.
– Ah ! fit-elle, délivrée du poids qui l’oppressait, c’est vous… tant mieux !… Mais comment avez-vous pu pénétrer ici ?
Maxime prit aussitôt son air d’importance et de désinvolture.
– On pénètre où l’on veut, chère amie, et je pourrais vous raconter que nous avons traversé le plafond. Mais je n’essaie jamais d’éblouir, et je vous dirai tout simplement que je couche depuis un mois dans la chambre voisine de votre appartement, que, à travers la double porte qui nous séparait, et dont j’entrebâillais le battant de mon côté, j’écoutais et je veillais à votre salut. C’est ainsi que j’épiais le sieur Forville. Et c’est ainsi que, tantôt, j’ai entendu votre communication téléphonique avec Pasquarella, laquelle communication m’était destinée. Erreur de numéro. En outre, je vous prierai de remarquer que le verrou est tiré, ce qui nous a permis de nous introduire.
– Mais qui l’a tiré ?
– Votre fidèle camériste, Suzanne, laquelle est notre encore plus fidèle collaboratrice. Je viens même de l’expédier, soi-disant sur votre ordre, et comme tous les samedis, au cinéma, d’où elle retournera directement dans sa chambre. Donc aucune intervention à craindre. Nous sommes libres d’agir, et les autres sont libres d’agir contre nous.
– Ils ont commencé déjà, fit Nathalie.
– Oui, je sais, le narcotique dans le verre de vin. Mais vous avez pu parer le coup.
– En outre, on a déchargé mon revolver, ce qui prouve une attaque prochaine.
– Vétille, déclara Maxime. Plus l’ennemi multiplie ses préparatifs, plus il s’enferre. Notre plan est au point. Attaque ? riposte… Piège ? contre-piège… Ludovic entre en scène ?… Je lui oppose  Pasquarella.
– Il consulta sa montre.
– Dix heures vingt. À la demie, l’Italienne m’attend dehors. Je vais la chercher et l’amener ici, avec des ruses d’Indien, pour qu’on ne la dépiste pas.
Il sortit.
Ellen Rock avait inspecté l’appartement et la distribution des pièces. Il vérifiait le sens suivant lequel ouvraient les portes. Il cherchait l’emplacement des interrupteurs électriques, éteignait et rallumait. À la fin, il dit à Nathalie :
– Où mettez-vous vos bijoux, mademoiselle ?
– Dans un coffre de banque, à Paris. Je n’en garde avec moi que quelques-uns, de valeur insignifiante.
– Et qui sont ?
– Dans ce secrétaire dont je conserve la clef.
Elle tira du secrétaire un petit sac de cuir rouge qu’elle vida sur le marbre du guéridon. Il y avait deux bracelets, des bagues, un collier, et le médaillon byzantin.
– Vous ne le mettez plus sur vous ? demanda Ellen Rock.
– Non, depuis que je sais qu’il a causé la mort de mon père.
Ellen Rock le considérait distraitement. Avec un crayon, il traça sur un morceau de papier des lignes droites qui s’entrecroisaient au hasard, comme s’il cherchait un dessin précis.
Nathalie, penchée près de lui, observa :
– Vous avez fait une croix… avec deux barres horizontales… une croix de Lorraine, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il y a ce signe sur le médaillon ?
Il souleva le couvercle et le présenta devant une ampoule. Sur la plaque tailladée et sertie du cristal était gravée confusément une croix semblable à la croix dessinée.
– Vous connaissiez donc déjà ce bijou ? demanda Nathalie.
– Oui, murmura-t-il. J’ai déjà eu l’impression, en Sicile, que je l’avais tenu dans mes mains et qu’il fit partie de ma vie longtemps… longtemps… Mes doigts se souviennent de cette matière. Mes yeux la revoient. Sans doute Jéricho me l’aura volé, et il y tient pour des raisons… pour des raisons que j’ignore.
L’effort qu’il faisait afin de résoudre le problème creusait des rides sur son front. Tous deux se turent, jusqu’au moment où Maxime revint.
– Eh bien ? dit-il, en glissant la tête par la porte entrebâillée de sa chambre… Rien de nouveau ? Pasquarella peut entrer ?
Il se retourna et introduisit l’Italienne, en la gourmandant :
– Dépêchez-vous, Pasquarella… Et puis ne tremblez pas. Est-ce que je tremble, moi ?
Durant ces quelques semaines, le visage de l’Italienne avait perdu de sa fraîcheur et de son éclat. Les yeux brillaient plus durement. La mise était plus pauvre et moins soignée. Elle avait un air d’égarement, presque de démence.
– Ah ! dit-elle, si les autres se doutaient de quelque chose, mon compte serait vite réglé. Ils sont capables de tout. Tenez, un moment, j’ai cru que c’était du poison qu’on voulait vous donner, mademoiselle. Une fois j’ai vu quelqu’un qui est tombé raide mort avec une drogue de leur composition. Ah ! les misérables…
– Allons, Pasquarella, fit Ellen-Rock, tu es sous ma protection. Ni Ludovic, ni Boniface ne pourront rien savoir, et ne sauront rien. D’ailleurs, es-tu sûre qu’ils sont ici ?
– Boniface va venir.
– Ludovic ?
– Il est employé à l’hôtel.
– Et Jéricho ?
– Ne m’interrogez pas encore. Je vais vous dire ce que je sais… ce que j’ai appris sur Boniface et sur Jéricho depuis notre voyage en Sicile.
Chapitre 4 L’ombre de la vérité
Elle ne parla qu’un peu de temps après. L’inquiétude la tenait encore, et elle écoutait comme si elle se fût attendue à ce qu’une porte s’ouvrît, subitement. Il y avait en elle l’habitude, le pli de la peur.
Cependant, elle finit par se dominer et s’exprima d’une voix haletante, où l’on sentait toute la détresse et toutes les terreurs des quelques semaines qu’elle venait de passer.
– Si je n’ai pas voulu vous accompagner au retour, c’est que je redoutais une imprudence. À plusieurs, on attire l’attention, quoi qu’on fasse, et je ne voulais pas être mêlée à vos recherches. Pour cela il fallait agir seule. Je ne doutais pas qu’après l’attaque de Mirador et après votre disparition Boniface ne recommençât à vous poursuivre, mademoiselle. Or, vous êtes de ces personnes qui ne peuvent pas passer inaperçues. Inévitablement, votre arrivée à Paris serait notée dans les journaux, ainsi que le nom de votre hôtel. Donc Boniface et Ludovic accourraient et, comme je connaissais le petit hôtel de Montmartre où ils descendaient toujours, je les retrouverais. Il en fut ainsi. La semaine qui suivit votre arrivée, ils débarquaient à Paris. J’étais là.
Elle reprit haleine et continua :
– J’étais là, mais d’abord, cela ne marcha pas tout seul. Boniface se méfiait de moi, par instinct plutôt que par raisonnement, car il ne savait rien de mon voyage en Sicile et ne pouvait savoir non plus que je connaissais son rôle dans l’enlèvement de ma sœur, et, d’autre part, il ignorait jusqu’au nom d’Ellen-Rock.
« Tu sues la trahison, Pasquarella, me disait-il.
« D’ailleurs, il soupçonnait tout le monde. Son échec à Mirador l’avait vivement frappé et Ludovic, qui n’était pas homme à lui remonter le moral, ne cessait de lui dire :
« Le mal dans tout cela, patron, c’est que Jéricho ne s’occupe plus de nous. Je ne l’ai pas connu, Jéricho, puisque je n’ai jamais eu affaire qu’à vous, mais ceux d’autrefois affirment que ça marchait autrement quand il dirigeait lui-même.
« Il reviendra, déclarait Boniface. Il veut prendre en main l’affaire Manolsen et retrouver le médaillon. Je l’attends d’un jour à l’autre.
« Tant mieux, ricanait Ludovic. Sauf votre respect, c’est un autre homme que vous, patron.
« Les appréciations de Ludovic exaspéraient Boniface. On se querellait, et ça retombait sur moi. Il m’aurait sûrement renvoyée, ou bien il aurait déménagé pour que je perde ses traces, si je ne leur avais pas été utile, en chantant avec eux dans les petits cafés de la banlieue, ou en faisant des coups que je n’aurais pas acceptés auparavant. J’ai fracturé bien des serrures et emporté bien des boîtes d’argenterie. Que voulez-vous ? Je me cramponnais à Boniface. Par lui seul je pouvais connaître Jéricho et les punir tous deux. Et puis… et puis…
Elle hésitait, mais cependant acheva :
Et puis, dès la première semaine, voilà que Boniface s’est avisé de… N’est-ce pas ? On vivait dans des mansardes toutes voisines. Il me voyait chaque jour… Alors il a voulu… comme Jéricho pour ma sœur… il a voulu profiter… Vous comprenez ?… Plusieurs fois, si je n’avais pas eu mon couteau pour me défendre… Ah ! quelles heures j’ai passées. Je ne dormais pas la nuit… Comme j’ai souffert ! Ce qui m’a sauvée, c’est que leurs préparatifs avançaient. Leur plan était fait. Alors, un jour, j’ai téléphoné ici, à l’hôtel.
– Je n’ai rien su, dit Nathalie.
– Non, fit Maxime, j’étais là par hasard, et seul. J’ai donc répondu et, depuis, Pasquarella me donne de temps à autre un coup de téléphone dans ma chambre et me tient au courant de ce qui se complote, sans vouloir cependant me rencontrer… C’est elle qui nous a mis sur la piste de Forville et qui nous a fourni les premières armes contre lui.
Pasquarella reprit :
– Je ne questionnais jamais Boniface, car mes questions l’auraient tourmenté. Mais Ludovic l’interrogeait, lui, avec acharnement, et ne cessait de déplorer l’absence de Jéricho. Alors, à regret, malgré lui, Boniface répondait, et moi, de ma mansarde, je l’écoutais désespérément. Souvent, il évoquait à demi-voix certains de leurs exploits communs et en parlait avec fierté. Mais quelquefois, pressé par Ludovic, tous deux un peu pris de boisson, il confiait des choses plus secrètes, que j’avais du mal à entendre. C’est ainsi que j’ai surpris le nom de ce monsieur que j’avais vu à Mirador, M. Forville, et que je vous ai envoyé une lettre de Boniface à Forville, écrite autrefois.
– La lettre est donc bien de Boniface ? demanda Maxime.
– Oui. C’est Boniface qui a fait venir M. Forville à Naples. Jéricho et lui voulaient s’emparer d’un sac de bijoux et d’un gros paquet de titres avec lesquels M. Manolsen voyageait. Et puis le rendez-vous a manqué.
– Par la faute de Jéricho, n’est-ce pas ?
– En effet. Ils devaient se retrouver tous les trois, au bord de la mer. Mais Jéricho, étant venu auparavant se promener dans le jardin de l’hôtel, y est resté deux heures.
– Pourquoi donc ? demanda Ellen-Rock.
– Eh bien, il avait aperçu Mlle Manolsen assise près du bassin, et s’amusant à cueillir des fleurs et à tresser des couronnes.
– Et alors ?
– Alors il s’est attardé là, oubliant le rendez-vous. Et, après, il a refusé de s’occuper de l’affaire, ne voulant pas voler le père de la jeune fille qu’il avait admirée.
Il y eut un silence. Ellen-Rock et Nathalie avaient échangé un regard. Ellen-Rock dit à Pasquarella :
– Êtes -vous bien sûre ? Jéricho a vu Mlle Manolsen près du bassin ?
– Rien d’étonnant, observa Nathalie. J’allais m’asseoir là tous les jours.
– Certes, répondit-il sourdement – et Nathalie qui était près de lui fut seule à l’entendre -, certes, il y a tant de coïncidences !… J’étais là aussi, et nous vous admirions peut-être non loin l’un de l’autre, quand vous vous couronniez de fleurs… Comme c’est étrange ! Jéricho et moi frappés tous deux par cette même vision de grâce !
Et, haussant le ton, il interrogea :
– Cependant, malgré son revirement et ses bonnes résolutions, Jéricho a poursuivi M. Manolsen. Mlle Manolsen retournait à Paris et Jéricho, avec Boniface et Zafiros, est parti pour Palerme.
– Oui, dit Pasquarella, car il voulait à tout prix reprendre le médaillon que lui avait dérobé un de ses hommes, le Turc Ahmed. Or, le jour même où M. Manolsen s’embarquait, Jéricho apprenait que M. Manolsen avait acheté le bijou au Turc.
– Soit, mais son enthousiasme pour Mlle Manolsen ne l’a pas empêché de donner un ordre de mort ?
Pasquarella répondit :
– Ludovic aussi a remarqué cette contradiction, et il l’a dit à Boniface, qui répliqua : « Justement, Jéricho ne parlait que d’elle, il en était fou et voulait courir après elle. » Alors il a pensé qu’en se débarrassant du père – c’est l’expression de Boniface -, il aurait plus de facilité pour s’emparer de la fille… comme il avait fait avec ma sœur.
Nathalie frissonna.
– Pourquoi voulait-il ce médaillon ?
– Je ne sais pas, et Boniface non plus. Il a répété que Jéricho lui a dit deux fois à cette époque : « Ça vaut plus de vingt millions. Ça n’a pas de prix. » Boniface croit qu’il a mis toute sa fortune là-dedans. Alors, n’est-ce pas ? retrouver le médaillon, se rendre maître de Mlle Manolsen, ce fut son but. Et ils se mirent en chasse tout de suite.
– Tout de suite ? Comment le sais-tu, Pasquarella ?
– Eh bien, l’autre jour, Boniface vidait le fond de sa valise d’un tas de bouts de papier qui y traînaient, et je l’ai entendu qui disait à Ludovic : « Tiens, mon garçon, regarde si l’on était bien organisé dans ce temps-là, et si Jéricho avait de l’ordre. Voici, de sa main, l’itinéraire qu’a suivi la petite Manolsen, un mois après la mort de son père. Le 15 juin, elle quitta Paris. Le 17, Bruxelles. Le 20, Berlin. Le 22, Bucarest… Or, vois-tu, Ludovic, le 26 juin, à Constantinople, nous devions surveiller son arrivée, nous saisir d’elle et l’embarquer avec nous. »
Nathalie prononça :
– Oui, c’est cela… c’est le chemin que j’ai pris… et, le 26, j’avais rendez-vous à Constantinople avec mon amie Muriel.
Elle lisait le papier, en songeant que c’était Jéricho lui-même qui l’avait écrit, et qu’il la suivait ainsi, de loin, jour par jour presque, dans ses pérégrinations, à travers l’Europe.
Maxime se pencha sur elle et dit :
– Voilà qui est curieux, Ellen Rock.
– Quoi ? fit celui-ci.
– L’écriture de Jéricho ressemble à la vôtre.
Ellen Rock examina le document et conclut :
– En effet, il y a certaines analogies. Mais que de différences !
– Pas tant que cela, dit Maxime. Voyez… les t ne sont pas barrés… Aucune majuscule… Ce sont des particularités typiques, celles-là…
Ellen Rock et Nathalie gardèrent, tous les deux, un même air de réflexion soucieuse. Sans aucun doute, aucune lueur de vérité ne les atteignait, ni l’un ni l’autre, mais il y avait en eux, et surtout chez Ellen-Rock, un sentiment de gêne qui croissait de minute en minute. La tempête s’annonce ainsi par des phénomènes que l’on ne perçoit pas toujours, mais qui créent par avance un état d’oppression et d’anxiété.
Maxime, cependant, qui n’avait attaché aucune importance à sa remarque, se retournait vers Pasquarella et formulait, avec la gravité d’un homme à qui rien n’échappe :
– Un point obscur : Jéricho est sur la piste de Mlle Manolsen. Pour atteindre une femme qui lui a plu, et un bijou dont il ne peut se passer, il multiplie ses efforts. Tout est prêt. Il va réussir. Et, néanmoins, que nous montre la réalité ? Ceci, qui est contraire à toute logique, à savoir que l’attaque n’a lieu que vingt mois plus tard, à Mirador, dans l’Esterel. Vous pouvez nous fournir l’explication de cette anomalie ?
– Oui, dit-elle, avec un trouble visible, qui laissait deviner que l’on pénétrait au cœur de l’énigme.
– Et cette explication ?
Elle articula :
– L’attaque de Mirador n’a pas été dirigée par Jéricho.
– Qu’importe ! intervint Ellen-Rock. C’est lui qui l’a conçue. C’est lui qui l’a organisée.
– Non.
– Pourquoi ?
– Jéricho est mort.
– Hein ?
Chacun des interlocuteurs de Pasquarella avait sursauté. L’aventure changeait d’aspect. Elle semblait vide tout à coup, maintenant que ne la soutenait plus l’être fantastique et légendaire qui en était l’âme, l’expression même et la figure en quelque sorte symbolique. Jéricho était mort ! Et ce qui, jusque-là, pouvait avoir encore une signification réelle et s’appuyait sur des faits devenait inconsistant et vacillant.
– Mais comment est-il mort ? demanda Ellen-Rock. Dans quelles conditions ?
– Assassiné.
– Par qui ?
– Par Boniface.
Un silence plus profond encore s’ensuivit, et Maxime exposa ses conclusions :
– Tout est là, voyez-vous. Toute l’histoire de la bande de Jéricho, depuis vingt mois, c’est l’histoire d’une troupe sans chef, qui l’ignore, et qui agit sous l’impulsion de l’assassin, en l’espèce un homme sans qualité pour commander, que les échecs découragent…
– Et qui est torturé par les remords, acheva Pasquarella.
– Par les remords ?
Elle s’expliqua lentement :
– J’ai toujours connu Boniface en proie à ses terreurs. Souvent, la nuit, ses cris me réveillaient. À propos de tout cela, une fois, Ludovic l’a questionné devant moi sans obtenir de réponse. Cependant, ces jours-ci, j’ai senti que sa résistance faiblissait. Comme les dispositions étaient prises pour cette nuit, Ludovic répétait sans cesse : « Eh bien, et Jéricho, il ne vient donc pas ?… Vous allez voir, Boniface, le coup va rater comme à Mirador. » Mardi dernier, Boniface était à moitié ivre, Ludovic dut le coucher. Il nous réveilla encore. Il pleurait. Et soudain, il se mit à raconter, et bien que la porte fût fermée entre nous, et qu’il parlât bas, j’entendis tout de même une partie de la confession.
Pasquarella s’interrompit un moment, et reprit les paroles mêmes de Boniface, comme si ces paroles résonnaient encore à ses oreilles :
« En ce temps-là, ça ne marchait plus entre Jéricho et moi, disait Boniface, je le sentais bien. Jéricho m’aurait gardé, évidemment, parce que je savais trop de choses et que je lui étais utile… Et moi non plus, je ne pouvais pas le quitter… Mais j’en avais assez… Jéricho était trop dur avec moi… toujours à se moquer et à m’humilier… Et puis, pourquoi était-il le chef ? Pourquoi pas moi ?… Ahmed, le Turc, qui avait fait le coup du médaillon et qui avait reçu vingt coups de baguette sur les épaules, me le disait aussi : « Pourquoi c’est-il pas vous qui êtes le chef, monsieur Boniface ? Vous valez bien Jéricho. » En outre, je pensais à ce médaillon que Jéricho allait retrouver en enlevant Mlle Manolsen à Constantinople… Dix, vingt millions au moins… toute sa part de butin probablement… vingt millions ! Et moi, le major Boniface, je n’avais pas vingt mille francs, bien que j’aie trimé pour son compte comme un forçat… Alors… alors… j’ai fait le coup avec Ahmed… Un jour… avec Ahmed, j’ai réglé son compte à Jéricho. Pas même besoin de chercher des combinaisons : ça me travaillait depuis si longtemps ! J’avais une haine si féroce contre ce Jéricho qui faisait de moi ce qu’il voulait ! J’étais comme un chien qui obéit stupidement au premier coup de sifflet… Non, ça ne pouvait pas durer… Ça devait finir à la première occasion. Il s’en doutait et il me l’avait dit, ajoutant :
« Tu n’oseras jamais, Boniface. » Eh bien, l’occasion est venue, et j’ai osé… Nous étions en barque, le long de la côte nord de Sicile… Le Turc ramait. Alors, comme Jéricho se penchait pour prendre l’amarre, je l’ai frappé par-derrière… d’un coup sur le crâne… un coup de massue…
Pasquarella s’arrêta de nouveau. Ellen-Rock la dévisageait avec des yeux pleins d’anxiété, qui la gênaient. Il scanda, d’une voix altérée :
– Sur le crâne… un coup de massue ?… Boniface a frappé Jéricho sur le crâne ?
Elle répéta :
– Oui, un coup de massue, toute cloutée de fer… Comme une boule de jeu de boules, selon l’expression de Boniface. Il paraît que Jéricho tomba à genoux, assommé comme un bœuf, et sans une plainte. Ahmed se mit à rire : « C’est bien frappé, ça, monsieur Boniface. » Ils fouillèrent les poches, prirent l’argent et le portefeuille. Puis, comme ils craignaient l’arrivée d’une barque de la bande et la découverte de leur crime, ils ramassèrent une vieille épave qui traînait à côté, et ils attachèrent le cadavre dessus. Ensuite, ils remontèrent dans leur barque et, prenant l’épave en remorque, ils ramèrent et l’abandonnèrent au large. Personne ne les avait vus. Quand ils rejoignirent les autres, Boniface leur dit : « Jéricho a abordé. On le retrouvera la semaine prochaine à Constantinople. » Les autres ne se doutèrent de rien. On ne retrouva pas Jéricho à Constantinople. Et l’on ne put rien tenter contre Mlle Manolsen.
La confession de Boniface, rapportée par l’Italienne, prenait fin. Elle s’acheva dans un silence effrayant. Maxime, qui se rendait compte enfin de tout ce qu’elle permettait de supposer, et Nathalie, toute pâle, observaient Ellen Rock.
Il tenait bon, les mâchoires contractées et les poings fermés. Mais ses joues se creusaient, et ses yeux brillaient d’un éclat de fièvre.
Ils l’entendirent murmurer :
– Je ne comprends pas… je ne comprends pas… Qu’est-ce que signifie cette histoire ?
En effet, il ne comprenait pas. Il ne se souvenait de rien. Le présent et le passé ne se rattachaient pas encore en lui. Aucune image ne sortait du gouffre insondable. Mais quelles terrifiantes idées tourbillonnaient dans son cerveau tumultueux !
Nathalie s’écarta un peu de lui. Toute défaillante, elle se disait :
« Non… non… c’est impossible !… ce n’est pas lui qui a tué mon père… »
Chapitre 5 La vérité
Ellen-Rock était de ces hommes qui sont toujours prêts à engager le combat, fût-ce contre une vérité qui les cerne de toutes parts. Pas une seconde, il n’admit qu’il pût être Jéricho. Des hasards, une suite de faits se déroulant sur des lignes voisines et mêlant parfois la destinée de deux êtres, oui, il acceptait cette hypothèse, qu’imposaient d’ailleurs les événements. Mais que ces deux êtres ne fissent qu’un, cela non !
D’un mouvement de tête, il rejeta une pareille éventualité, et vint s’asseoir en face de l’Italienne, les genoux contre les siens, les yeux dans ses yeux, et il lui dit :
– Tu n’as rien inventé, n’est-ce pas, Pasquarella ? Ce n’est pas le récit d’un cauchemar ? Boniface ne délirait pas en parlant ainsi ?
– Non, affirma-t-elle, car, ayant divulgué son secret, peut-être involontairement, il en reparla la nuit d’après, et longuement, avec tout son sang-froid.
– Et tu n’as rien appris de nouveau ?
– Rien.
– Tu ne te trompes pas ? Certains détails peuvent avoir leur importance. Ainsi le nom de Jéricho ?… Était-ce son nom véritable ?
– Je ne crois pas, dit Pasquarella.
– Mais il ne pouvait pas s’en servir avec les gens qui n’étaient pas ses complices ?
– En effet. Il se faisait appeler M. Leprince. Et, à ce propos, je me rappelle que, selon Boniface, c’était un vrai prince, et que Jéricho le lui avait avoué, disant qu’il était de vieille noblesse et qu’autrefois il habitait un château en Bretagne. Mais, en réalité, il n’était question, entre Boniface et Ludovic, que des remords de Boniface. Il ne peut se pardonner le meurtre de Jéricho. Jéricho est resté pour lui quelque chose d’extraordinaire, qui le courbe encore sous sa domination. Il le vénère et il en a peur. Il aperçoit son fantôme partout, la nuit, et même en plein jour, un fantôme affreux, dont il entend les malédictions et qui vient se venger de lui en l’assommant à son tour.
– Tu inventes, Pasquarella, tu imagines…
– Non, je vous le jure.
– Alors, ils l’ont vraiment assommé ?
– Oui.
– Et attaché sur une épave ?
– Oui.
– Et abandonné en plein mer ?
– Oui.
– Mais la date ? s’écria Ellen-Rock, de plus en plus surexcité. Tu n’as pas dit la date…
– Cinq semaines après la mort de M. Manolsen.
– Cinq semaines ? Donc, vers la fin de juin ?
– Exactement le 30.
– Le 30 juin, reprit Ellen-Rock.
Il se tut. En lui-même, il calculait. Le 30 juin… et c’était le 6 juillet qu’on l’avait recueilli à la pointe d’Antibes… sept jours après… Les sept jours qu’une épave peut mettre pour flotter des côtes de Sicile aux côtes de France…
Ellen-Rock s’accouda sur ses genoux, les poings contre les tempes. Nathalie eut horreur soudain de la lumière trop violente qui tombait sur eux et, vivement, éteignit trois ampoules… Une seule lampe resta, voilée d’un abat-jour.
Maxime, impressionné, voulut rompre le silence et dit :
– Au fond, tout cela est assez obscur et ne mérite pas qu’on s’y arrête. Notre attention doit porter uniquement sur la soirée présente. Pasquarella, puisque Jéricho est mort, je ne vois pas trop pourquoi vous nous avez réunis.
– Parce que Boniface va venir.
– Et alors ?
– Pour moi, maintenant, dit-elle, Boniface est celui qui a perdu ma sœur. Pour vous, n’est-ce pas celui qui a tué M. Manolsen ? C’est par lui qu’on peut connaître la vérité… et c’est de lui seul qu’on peut se venger.
– Tu as raison, Pasquarella, dit Ellen-Rock, en relevant la tête. Et tu affirmes qu’il vient ce soir ?
– Oui.
– Quel est son plan ?
– J’ai fini par savoir que, depuis deux semaines, Ludovic est sommelier ici et que…
– Ludovic ne connaissait pas Jéricho ?
– Non. Il travaillait pour Jéricho, mais, au loin, comme indicateur, et pour préparer les expéditions. C’est Boniface, plus tard, qui se l’est attaché. Donc Ludovic, une fois engagé ici, a épié Mlle Manolsen, et a pris note de toutes ses habitudes. Il a même réussi à pénétrer dans cet appartement et, sachant que la femme de chambre allait tous les samedis au cinéma, il a fixé le coup à ce soir.
– C’est-à-dire ?
C’est-à-dire qu’il introduira Boniface dans l’hôtel, qu’il le fera passer par l’ascenseur des domestiques dans le petit couloir qui s’embranche sur le couloir principal, en face de cet appartement. Ludovic prendra la clef dans l’office, où toutes les clefs sont accrochées en double, et il restera dans l’ascenseur, tout prêt à faire descendre Boniface aussitôt que celui-ci aura pu s’emparer du médaillon.
 Il ne s’agit que du médaillon ?
– Oui.
– Ils sont convenus d’une heure ?
– Exactement onze heures quarante.
Il consulta la pendule et sa montre.
– Donc dans quinze minutes. Bien. Et ton idée ?…
– C’est de vous livrer Boniface, puisque nous avons l’occasion de le prendre au piège. Ce que vous ferez de lui ne me regarde pas. Vous êtes le maître.
– Et si je le relâche ?
Elle tira de son corsage la pointe d’un petit poignard.
– Il paiera pour Jéricho, dit-elle tranquillement. Pour moi, il est à la fois Boniface et Jéricho.
Ellen-Rock entraîna Maxime dans la chambre occupée par celui-ci. Le délire de la fièvre semblait l’agiter, et il dit à Maxime, qui sentait autour de son bras une étreinte violente :
– Vous avez raison, Maxime, tout cela est obscur et, sans doute, insignifiant. Il y a évidemment des coïncidences… l’écriture… le coup de massue… l’épave… et puis certains souvenirs confus qui s’éveillent en moi… Mais, somme toute, rien de fixe… N’est-ce pas, Maxime, c’est votre avis ?
Il n’attendit pas la réponse de Maxime. Il se rassurait lui-même par son affirmation, et il acheva :
– D’ailleurs, nous allons avoir une certitude par Boniface. Cette certitude, je la connais d’avance. Tout de même, il y a des choses qui ont besoin d’être expliquées. Boniface a connu Jéricho. Il nous renseignera sur cet homme, et je saurai quels rapports il y avait entre Jéricho et moi. Ah ! enfin, je vais savoir.
Il parcourait la pièce en tous sens et répétait, secouant ses bras tendus :
– Je vais savoir !… Peut-être Jéricho m’a-t-il connu !… Je vais savoir ! Je vais savoir ! Quelle ivresse !… Savoir !… Savoir !…
Brusquement, il se dompta, et aussi calme en apparence que si son destin n’était pas en jeu :
– Encore quelques minutes. Préparons tout, Maxime.
L’instant approchait, en effet. La riposte était prête, mais il fallait l’adapter au plan de l’ennemi d’une façon plus efficace encore. Ellen-Rock et Maxime revinrent au salon. En hâte, Ellen-Rock posa une question à Pasquarella :
– Précise. Tu as téléphoné tantôt pour mettre Mlle Manolsen en garde contre le vin qui lui serait servi…
– Oui, et je vous répète que j’ai cru d’abord à du poison. Mais, depuis, j’ai entendu Boniface. Il avait décidé que Ludovic ferait dissoudre dans la demi-bouteille un gramme d’une substance dont je n’ai pas discerné le nom. L’effet devait se produire une heure ou deux plus tard, lorsque Mlle Manolsen serait montée chez elle.
Nathalie ne disait rien, comme si elle eût voulu éviter les paroles qu’Ellen-Rock pouvait lui adresser. Cependant, il lui dit :
– Si vous avez confiance en Maxime et en moi, mademoiselle, vous irez jusqu’au bout de ce que vous avez commencé. Ayant bu la drogue, ainsi que Boniface le suppose, vous affecterez de vous être endormie subitement, sans avoir eu le temps de gagner votre chambre. N’est-ce pas ? Vous avez ouvert l’armoire, pris votre sac de voyage et déposé le reliquaire parmi les bijoux. Et puis le sommeil inévitable vous a saisie, et vous n’avez pas quitté le fauteuil où vous lisiez.
Nathalie obéissait au fur et à mesure. Elle défit la chaînette du reliquaire et plaça le bijou sur la table voisine, auprès des bagues. Un livre qu’elle prit glissa de ses genoux jusqu’à terre. Ellen-Rock rabattit encore l’abat-jour qui entourait l’unique ampoule et murmura :
– Vous n’aurez aucune crainte, n’est-ce pas ? D’ailleurs cet homme ne vient que pour voler…
– Oui, affirma Pasquarella, il l’a juré. Il n’apportera aucune arme. C’est la condition posée par Ludovic.
– N’importe ! dit Ellen-Rock, je suis là… Je réponds de tout.
La pendule marquait onze heures quarante. Chacun prit son poste.
Pasquarella passa dans la chambre de Maxime et laissa le battant tout contre. Ellen-Rock se mit dans un renfoncement obscur du vestibule, à un endroit où il ne pouvait être vu. Derrière lui, Maxime s’installa au seuil de la salle de bains.
Il n’y avait aucun bruit dans cette partie de l’hôtel. Dehors, c’était le roulement habituel des automobiles. Maxime chuchota :
– Ça ne va pas tarder. Ces coups-là s’exécutent à l’instant fixé. Sans quoi… Écoutez… Non… ce n’est pas encore ça… Alors, Ellen-Rock, vous êtes un peu suffoqué par l’aventure, hein ? Mais non, mais non… Boniface débrouillera toute la question. Voyons, quoi, il y a des choses par trop invraisemblables. Ainsi, par exemple…
Ellen-Rock articula, poursuivant sa pensée :
– Je donnerai la lumière en plein quand il repartira, et, de la sorte, je me rendrai compte de la façon dont il réagira en me voyant.
– Et après ?
– Après ? Eh bien, s’il m’a connu, je le saurai, c’est l’essentiel.
– À votre place, cher ami…
– Silence. Ce doit être eux.
Non loin, le déclenchement de l’ascenseur avait retenti. Puis, plus rien. Ellen-Rock colla son oreille contre la porte. Mais le tapis du couloir étouffait les pas.
Une minute s’écoula. Si vraiment c’était Boniface, il devait être dans le corridor perpendiculaire, et inspecter le couloir central pour le traverser en toute sécurité. Ellen-Rock recula jusqu’à l’entrée de la salle de bains.
Et, subitement, il y eut un léger grincement.
Ce fut long. L’assaillant usait de précautions infinies pour que la serrure ne fît aucun bruit.
Un peu de la lumière extérieure s’infiltra dans le vestibule sombre. Le rayon s’élargit. Une épaisse silhouette s’introduisit. Toute clarté disparut. Et l’ombre se dressa devant la porte de la chambre où attendait Nathalie.
Le même travail fut effectué, avec les mêmes précautions minutieuses. Aucun grincement. Rien que du silence accumulé. Et de nouveau se glissa de la lumière, une lumière plus atténuée qui venait de cette chambre.
La silhouette passa. Aussitôt, tandis qu’elle avançait, Ellen-Rock sortit de sa cachette et vint se coller contre la porte.
Nathalie avait bien l’attitude d’une femme qui dort. Mais, entre ses paupières, elle apercevait, dans un miroir, l’homme qui venait vers elle et reconnaissait Boniface, c’est-à-dire le chanteur ambulant qu’elle avait vu à Mirador. Aucun doute possible. Il montrait un visage crispé par l’effort, cet effort surhumain qui arrive à être plus silencieux que le silence, et plus immobile que ce qui ne bouge pas. Deux barres profondes marquaient le front sur toute sa largeur. Le regard était féroce. Le bras de Nathalie, qui était accoudé sur la table, ayant légèrement remué, il mit sa main à la poche comme pour y chercher une arme. Nathalie ne vit pas le geste.
Elle n’avait pas peur. De toute sa volonté, elle exigeait que sa figure demeurât impassible, et que sa respiration fut celle d’une femme engourdie par un sommeil paisible.
Boniface avançait. À trois pas de lui, sur la toilette, il avisa les bijoux et le reliquaire. Cela dut lui paraître suspect, car il s’arrêta, l’espace de deux secondes. Puis, de nouveau, il reprit sa marche. Il tendit le bras droit sans regarder les objets qu’il allait saisir. Ses yeux ne quittaient pas le visage tranquille de Nathalie. Sa main frémissait, prête à saisir ou à tuer, selon le geste de Nathalie.
Ellen-Rock, à son tour, avait entrebâillé la porte et, selon son plan, il tâtonnait pour trouver les deux interrupteurs. Il voulait que, d’un coup, la lumière jaillît à flots, et que l’adversaire l’aperçût en pleine face. L’épreuve serait décisive. Et c’était à quoi il aspirait de toutes ses forces. Que lui, Ellen-Rock, fût Jéricho, cela, sa raison et son instinct n’y consentaient pas. Mais tant de faits le traquaient de toutes parts qu’il lui fallait une certitude brutale pour échapper à l’angoisse du doute.
Ce fut rapide. La convoitise hâta l’action de Boniface. Au risque d’être entendu et de réveiller Nathalie, il rassembla, de ses deux mains rapaces, les bijoux et le médaillon, et rafla le tout.
C’était fini. La tentative avait réussi. Il ne songea plus qu’à s’enfuir avec son butin, et il pivota pour rejoindre son complice.
À ce moment précis, le lustre, puis deux appliques s’allumèrent. La pièce fut illuminée.
Avisant un homme qui lui barrait le chemin, il fonça sur lui. Mais il s’arrêta net, comme s’il recevait un choc. Son buste se renversa. Il fut sur le point de tomber. Sa face prit une expression d’épouvante folle. Vision d’enfer ! Était-ce un fantôme ? Était-ce celui qu’il avait tué ? Il dégoisa, d’une voix étranglée :
– Jéricho !… Jéricho !…
Le nom maudit se prolongea dans le silence. Ellen-Rock chancela. Puis, tout de suite, se redressant, exaspéré par une accusation qui semblait la pire des infamies et contre laquelle tout son être se révoltait, il se précipita sur Boniface et l’agrippa de ses cinq doigts à la gorge.
– Tu mens ! Tu mens !
L’autre, la face violette, les yeux hagards, mais obstiné malgré tout, et que la peur même de mourir n’eût pas réduit à se taire, bredouillait indéfiniment, et avec de moins en moins de force :
– Jéricho… Jéricho… il vit encore… c’est lui… je le reconnais… Jéricho… Jéricho…
Maxime accourait, ainsi que Nathalie, et tous deux essayaient de dégager Boniface. Un moment, Ellen-Rock lâcha prise pour crier à Nathalie :
– Il ment ! Si j’étais Jéricho, je me souviendrais.
Boniface profita de ce répit pour se sauver, referma derrière lui la première, puis la seconde porte, poursuivi par Maxime qui, comme un bon chien de chasse, s’élançait. Et, déchaîné, ne sachant plus ce qu’il faisait ni ce qu’il disait, marchant comme un fou, bousculant les chaises, fuyant l’image blême que les glaces reflétaient, et qui était l’image de Jéricho et sa propre image, Ellen-Rock bégayait :
– Jéricho ? mais je le saurais ! Il y aurait quelque chose en moi qui m’accuserait… Est-ce possible ? Moi, Jéricho ?… Il ment ! C’est quelque ressemblance. Ah ! le misérable…
Sa parole s’embarrassait. Ses bras battaient l’air comme les bras d’un noyé qui se sent couler. Ivre, délirant, il tournoya sur lui-même et, serrant entre ses mains sa tête dont la blessure d’autrefois le faisait souffrir atrocement, il s’écroula sur le tapis, d’un bloc.
Impassible, Nathalie contemplait ce long corps inerte. Elle se disait :
« Il a tué mon père. C’est Jéricho, l’assassin et le pirate. Comme je le hais ! »
Était il vivant ? Le choc l’avait-il terrassé ? Pour rien au monde, elle ne se fût penchée sur lui, ni pour le soigner, ni pour écouter le battement de son cœur. C’était un être chargé de crimes, un de ces monstres que la justice abat d’un coup de revolver, ou que la société fait monter sur l’échafaud. Elle le contemplait sans pitié.
Et elle regardait aussi Pasquarella qui venait d’entrer, et qui marchait à pas lents vers ce qui était un cadavre ou un moribond. Elle, l’Italienne, elle eut le courage de se pencher, et le courage d’écouter le cour. Jéricho vivait.
Alors elle tira son couteau :
Nathalie ne se demanda pas ce que Pasquarella allait faire. Elle le savait. Mais cela n’entrait pas dans sa conscience comme un fait réel sur le point de se produire, et dont elle aurait dû s’occuper. D’ailleurs, elle n’eût rien tenté pour empêcher le geste fatal. Que le destin s’accomplît en dehors d’elle ! Que le criminel subît son juste supplice ! Elle ne voulait et ne pouvait ni s’y prêter ni s’y opposer.
Ellen-Rock bougea et, sourdement, exhala une plainte. Son ancienne blessure devait le torturer, car deux fois il heurta sa tête contre le tapis en gémissant.
Pasquarella leva son bras. Elle montrait in visage implacable. L’heure était venue de venger sa sœur Elle leva le bras un peu plus encore et crispa sa main autour de l’arme. Nathalie laissait faire. Il fallait que cela fût. C’était conforme à la raison et à l’équité, et elle éprouvait à la fois de l’horreur et du contentement…
Mais, au moment où Pasquarella se raidissait pour l’effort suprême, il y eut chez l’Italienne comme un fléchissement de tout son être, une abolition imprévue de sa volonté. Le bras s’amollit. L’arme tomba. L’expression devint subitement humaine et désespérée. En vérité, l’acte était au-dessus de ses forces. Elle ne pourrait pas, elle ne pouvait pas frapper celui qu’elle aimait, du fond de son cœur. Et elle se mit à pleurer, à genoux devant lui, à pleurer sans comprendre, sans pardonner, mais sans haïr non plus.
Lorsque Maxime revint de sa course inutile, Pasquarella avait disparu. Nathalie s’était enfermée dans sa chambre…
Quatrième partie Le château de Plouvanec’h
Chapitre 1 La fiancée qui attend
Le vieux Geoffroi, gardien et unique habitant du château de Plouvanec’h, dont les ruines imposantes sont situées au bout de la Bretagne, près de la mer et sur les confins d’une antique forêt, faisait sa ronde quotidienne. Clopin-clopant, appuyé sur son bâton d’épine, habillé d’une veste courte à galons de velours et d’un pantalon noir usé jusqu’à la corde, il déambula parmi les débris des tours écroulées et de la chapelle démolie, jeta un coup d’œil sur le donjon et poussa jusqu’au mur d’enceinte. Arrivé là, non loin de la grille toujours ouverte, il s’arrêta devant la quatrième brèche à droite – car en vérité ce mur à créneaux et à contreforts se composait de brèches autant que de moellons -, il se pencha et releva quelques empreintes fraîchement découpées dans la terre humide.
Les ayant comptées, il revint au donjon, qui était la seule demeure possible. Il y couchait sous les combles et entretenait au rez-de-chaussée et au premier étage la salle des gardes et les trois petites chambres qu’occupaient jadis ses défunts maîtres.
Geoffroi monta la quinzaine de marches qui conduisaient sur un large palier par où l’on pénétrait dans la salle des gardes et ne parut pas étonné d’y voir des personnes qu’il ne connaissait pas. C’étaient des visiteurs, un monsieur et une dame qui étaient entrés pendant qu’il effectuait sa tournée.
Il leur dit d’un air de confidence et avec un rire qui éclairait sa vieille figure toute creusée de rides :
– Ils sont revenus ce matin encore, pour la quatrième fois… J’ai vu leurs traces… Ils sont trois… Ce doit être les trois maraudeurs qui se sont installés dans les cabanes vides des bûcherons, et qui cherchent du travail.
La salle était grande, ovale comme le donjon, et percée de deux larges fenêtres en retrait dont les embrasures, à demi closes par des lambeaux de tapisserie ancienne, formaient de véritables pièces. On dominait les vestiges d’un jardin mal entretenu, que bossuaient des pierres enfouies sous des traînées de lierre. Il y avait beaucoup d’intimité dans cette salle, et l’on eût dit qu’elle n’avait pas cessé d’être habitée, avec son énorme cheminée pleine de bûches, avec ses meubles rangés, ses fleurs toutes fraîches, ses livres, sa vieille horloge dont le balancier allait et venait, ses cors de chasse, son rouet, ses panoplies de sabres, de fleurets et de fusils, et sa galerie d’antiques portraits alignés sur les murailles.
Mais, du bas de l’escalier, une voix de femme cria :
– Geoffroi !
– Ah ! c’est vous, mademoiselle Armelle, répondit le vieillard en retournant au palier. Qu’y a-t-il pour votre service ?
– Il n’est pas là ?
– Non, mademoiselle.
– Pas de nouvelles ?
– Aucune.
– Ce sera pour demain. Descends prendre des fleurs d’aujourd’hui. Tu jetteras celles d’hier.
– Voilà, mademoiselle.
S’adressant aux deux touristes, il leur dit, toujours en confidence :
– C’est la demoiselle d’Annilis… du manoir d’Annilis qui est à une heure d’ici. Une bien jolie personne ! Autrefois elle venait sur son âne. Mais il est mort de vieillesse.
Ayant ainsi parlé, il s’éloigna sans plus se soucier du monsieur et de la dame.
Ils entendirent ses pas et le bruit de sa canne dans l’escalier, et, par une des fenêtres, ils le virent dehors qui s’en allait aux côtés d’une grande personne, un peu lourde, vêtue de façon démodée, mi-campagnarde et mi-demoiselle. Ils causaient avec animation.
Le monsieur et la dame se mirent à explorer la salle, regardant les titres des livres et les portraits d’ancêtres.
– Voulez-vous que je vous dise, Nathalie ? s’écria le visiteur. Eh bien ! cela donne l’impression d’une pièce qui n’est pas habitée, mais que l’on entretient pieusement comme au temps où elle l’était. C’est d’ailleurs ce qu’on nous a répondu à l’hôtel de Brest. La dame de Plouvanec’h est décédée, son fils également, et le vieux régisseur, qui n’a guère sa tête à lui, soigne le domaine comme il peut, c’est-à-dire mal.
Nathalie répliqua :
– En ce cas, que faisons-nous ici, Maxime ?
– Nous cherchons. Nous cherchons depuis quatre jours, selon vos désirs.
– Nos renseignements sont si vagues.
– Que voulez-vous ? Pasquarella a cru comprendre que le château de Bretagne, où Jéricho fut élevé, s’appelait Plouven… ou quelque chose comme cela… J’ai établi une liste. Mais j’ai peur que, cette fois encore, nous n’en soyons pour nos frais.
– Partons d’ici, fit-elle. Ces ruines sont d’une tristesse…
– Comme toutes les ruines, dit Maxime.
Il examina la panoplie, mania quelques armes, puis jeta un dernier coup d’œil sur la table de travail. Il allait renoncer à ses investigations lorsque, tout à coup, il s’écria : « Ah ! ça, c’est curieux, Nathalie. Si je m’attendais à une pareille trouvaille !
– De quoi s’agit-il ? dit Nathalie, étonnée de son émoi.
– Regardez, dit Maxime, ce livre ouvert !… Regardez le titre… et, en marge, ce coup de crayon rouge…
Elle avança vivement. Mais à peine avait-elle lu les premiers mots de la citation qu’elle sauta en arrière et balbutia :
– Le Corsaire !… Oh ! partons, Maxime… Il est ici… c’est certain… Comment voudriez-vous admettre ?…
Il expliqua :
– Mais non, Nathalie, Ellen-Rock est à Paris. Je l’ai encore vu le jour même où nous nous en allions.
– Mais ce livre ?…
Elle ne voulut rien écouter. Elle entraîna Maxime avec autant de frayeur que si Ellen-Rock lui apparaissait, et ils gagnèrent le jardin, puis sortirent du domaine.
L’automobile de Nathalie stationnait à trois cents pas de là, sur les confins des grands bois. Elle dit au chauffeur :
– Nous retournons à Brest. Rapidement. Je veux prendre le train de Paris… ou le train de Nantes… je ne sais pas… Hâtez-vous.
En demandant à Maxime, deux semaines après les événements qui l’avaient bouleversée si profondément, d’organiser ce voyage en Bretagne, Nathalie n’avait d’autre but que d’acquérir une certitude à laquelle, d’abord, elle s’était soumise, et dont elle cherchait par la suite à douter. Refuser de croire qu’Ellen-Rock fût Jéricho, elle ne le pouvait pas. Sa raison et sa logique s’inclinaient devant cette réalité que tant de preuves rendaient indiscutable. Mais son instinct se révoltait. Elle voulait plus de lumière encore. Elle voulait l’évidence et l’aveu même des faits.
Il n’y avait pas là de sa part faiblesse ou lâcheté, et pas davantage ce désir de vengeance qui avait secoué Pasquarella et qui, s’évanouissant au moment suprême, laissait la jeune Italienne sans forces, à genoux et sanglotante, devant celui qu’elle aimait. Non. Elle voulait savoir, simplement savoir si Ellen-Rock, c’est-à-dire Jéricho, était bien l’assassin de son père, et si elle avait le droit de s’abandonner à cette haine dont elle sentait en elle l’emportement furieux.
Aussi, dès qu’ils furent revenus à Brest, Maxime n’eut-il aucune peine à la retenir.
– Je ne vous demande pas de voir Ellen-Rock, et j’ai fort bien compris votre désarroi. Mais la piste est sérieuse. Rentrez à Paris si cela vous chante, mais écoutez-moi d’abord. Car, enfin, depuis quinze jours, nous vivons ou plutôt vous vivez dans une agitation où il est impossible de placer un mot raisonnable et de développer une argumentation judicieuse. Dès que je prononce le nom d’Ellen-Rock, ou de Jéricho, vous êtes sur le point de vous évanouir. Enfantillage ! Il faut, au contraire, que je parle d’Ellen-Rock, et que je vous dise le point exact où il en est, physiquement et moralement.
Nathalie écoutait, Maxime s’en réjouit et continua :
– Physiquement, très bien. Un homme trempé comme lui réagit tout de suite. Moralement ? Eh bien, ce fut dur. Pendant deux jours, le docteur Chapereau, qui, par chance, se trouvait à Paris, et moi, nous nous sommes relayés près de lui, tellement nous redoutions un acte de désespoir. Ce qui nous rassura, c’est que, le troisième jour, il nous mit à la porte. Il était sauvé.
Maxime reprit haleine.
– Sauvé, mais abattu. Il avait alors l’idée fixe de se constituer prisonnier. « Si les autres sont des criminels, répétait-il, que suis-je, moi ? Et si ma volonté était de les livrer à la justice, ne dois-je pas me dénoncer le premier ? » Et puis… et puis, il ne fut plus question de cela. Et peu à peu, nous avons vu que la vie reprenait en lui, à mesure que certains éléments de son passé ressuscitaient. Si peu loquace qu’il soit, il lui est échappé certaines phrases qui prouvent que le flot des souvenirs reprend son cours. À l’heure actuelle, il discerne, sans aucun doute, une grande partie de son existence. Il se découvre. Il lève ce voile-ci, et puis celui-là. Et bientôt, il se verra tout entier. Les souvenirs de son enfance afflueront. Il connaîtra son nom véritable. Et si ce nom est Plouvanec’h, comme j’en suis persuadé, il viendra au château de Plouvanec’h, où le spectacle de son enfance le guérira complètement, le docteur Chapereau l’affirme. Mais il n’en est pas là, et il n’en sera pas là avant quelques jours. En ce cas, pourquoi ne pas en profiter pour suivre notre enquête jusqu’au bout ?
La jeune fille se tut, mais ne partit point.
Le lendemain, Maxime obtenait la communication téléphonique avec Ellen-Rock. Celui-ci n’avait donc pas quitté Paris.
Nathalie attendit un jour encore, puis elle se laissa convaincre, et ils retournèrent à Plouvanec’h. Par précaution, ils laissèrent l’auto dans les bois et s’en vinrent par un sentier d’où l’on découvrait tout l’entassement des ruines. Et, tout en marchant, Maxime formulait :
– Ayez confiance en moi, Nathalie. Cette affaire est bien conduite, et dans un secret absolu, ce qui est nécessaire pour la réussite de mes plans. Ellen-Rock ignore d’où je lui ai téléphoné. Il ignore où vous êtes et où je suis, de même que Janine et Henriette et de même que le docteur. Boniface et Ludovic, leur coup manqué, sont en fuite. Enfin, j’ai appris, de source sûre, que Forville s’est embarqué pour l’Amérique. Donc nous sommes tranquilles.
– Et Pasquarella ? demanda Nathalie.
– Elle a reçu de sa mère de meilleures nouvelles sur l’état d’esprit de sa sœur. D’autre part, elle n’a pas le courage de frapper Ellen-Rock. Elle est donc retournée en Sicile. Ainsi, je vous le répète, pas d’importuns à craindre. Nous avons le champ libre. En une heure ou deux, j’éclaircirai la situation.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que nous saurons si Ellen-Rock est de ce pays et ce qu’il fut autrefois.
C’était un dimanche. À neuf heures du matin, ils franchissaient la grille et pénétraient dans le donjon dont la porte semblait n’être jamais close. Ils y trouvèrent le vieux Geoffroi en train d’épousseter la salle des gardes. Il les accueillit sans plus d’attention ne de curiosité que la première fois, et leur dit avec enjouement et une conviction qui correspondait à ses obscures pensées :
– II y a une demie-lieue jusqu’à l’église de Plouvanec’h, une lieue et demie jusqu’à la mer, et trois quarts de lieue jusqu’à la gare. Quant aux traces de pas, j’en ai encore repéré dans les ruines, mais ils ne sont plus que deux. Au prochain clair de lune, je leur fiche un coup de fusil.
Maxime l’interrogea, mais Geoffroi était dans ses heures de lubie, car il répondit d’abord à l’envers. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il murmura, en se touchant le front :
– Excusez, mon bon monsieur… la tête n’est pas bien solide. Il faudra parler de ça à mademoiselle Armelle.
– Elle va donc venir ?
Elle vient. Je l’entends.
Il parut se réveiller tout d’un coup et, trottinant jusqu’au palier, il écouta. Les mêmes paroles qu’au premier jour furent échangées. D’en bas, la voix féminine cria :
– Personne ?
– Non, mademoiselle Armelle.
– Il n’est pas là ?
– Non.
– Pas de nouvelles ?
– Aucune.
– Ce sera pour demain.
– Espérons-le, mademoiselle Armelle. Mais comme vous voilà toute rose !
– J’ai marché plus vite. C’est dimanche aujourd’hui, et je veux aller avec toi à la messe du village. Tiens, Geoffroi, voici des fleurs de mon jardin.
– Qu’elles sont jolies ! Vous n’êtes pas trop fatiguée ?
– Tu me demandes cela tous les jours. Tu sais bien que le manoir d’Annilis n’est qu’à une heure.
– Ça fait deux, aller et retour.
– Que veux-tu ? Le vieil âne est mort.
– Votre père avait promis d’en acheter un autre.
– On a déjà assez de mal à joindre les deux bouts. Sais-tu qu’il pleut dans ma chambre, au manoir ?
– Et ici donc ! Tout tombe en ruine depuis le décès de notre chère dame de Plouvanec’h. Plus de fermiers, plus de domestiques. Plus que moi, le vieux Geoffroi, qui garde la dernière tour ! Moi, ancien maître d’armes, ancien adjudant ! C’est-il pas triste ?
– Rien n’est triste à Plouvanec’h.
– Peuh ! des pans de mur et du lierre !
– Oui, mais c’est le plus beau château de la région !
Tout en poursuivant le dialogue, Armelle d’Annilis arriva sur le palier et remit des fleurs à Geoffroi. C’était bien la personne que Nathalie et Maxime avaient vue de dos, un peu trop grande, un peu trop forte, surannée de mise et de coiffure, mais avec un joli visage sain, des joues éclatantes et un beau sourire. En apercevant Nathalie et Maxime, elle dit :
– Pardonnez-moi, madame…
– Mademoiselle, rectifia Nathalie. Et voici mon cousin.
– Pardonnez-moi, mademoiselle, reprit Armelle, je ne savais pas qu’il y avait des promeneurs. Je bavardais à tort et à travers.
Elle noua un tablier autour de sa taille, remplaça les fleurs des vases, épousseta et rangea la table.
Maxime s’approcha.
– Mademoiselle d’Annilis, n’est-ce pas ? Nous sommes venus ici, d’abord pour visiter les ruines, et aussi parce que ce nom de Plouvanec’h nous est connu. Nous avons rencontré à Paris, il y a quelques années, un Plouvanec’h.
– Ce n’est pas le nôtre, monsieur, dit-elle. Jean de Plouvanec’h est mort à la guerre en septembre 1914. Et je dois dire que c’était le dernier du nom, et que personne n’a le droit de s’appeler Plouvanec’h.
– Ce monsieur, ajouta Maxime, se disait en outre prince… prince de je ne sais pas quoi…
Armelle déclara :
– Il n’y a pas de princes à dix lieues à la ronde.
– Si, affirma Geoffroi. Parmi ses titres, Jean de Plouvanec’h avait celui de prince. Un jour, où il rangeait ce tiroir-là, il m’a montré un vieux parchemin où ses ancêtres étaient désignés de la sorte.
Armelle plaisanta :
– Ah ! mon bon Geoffroi, tu peux quelquefois t’embrouiller, ou même, à l’occasion, radoter un peu. Mais quand il s’agit de ton maître et de ton château, tu te remets bien vite d’aplomb.
– Je l’avais pour ainsi dire élevé, fit le vieillard. Ses leçons d’escrime, de tir, de nage, de cheval… j’ai tout dirigé. Ah ! un rude homme, quand il est parti à la guerre !
– Quel âge aurait-il maintenant ? demanda Nathalie.
– Trente-deux ans… répondit Armelle.
– Il était grand ?…
– Oui, grand, à la fois mince et puissant… un seigneur de haute race.
– Vous êtes sa parente, mademoiselle ?
– Sa fiancée.
Chapitre 2 L’embuscade
Nathalie tressaillit.
– Ah ! vous étiez sa fiancée ?
– Oui, dit Armelle, en souriant… et je le suis encore.
– Comment cela ?
– Jean a été fait prisonnier au mois d’août 1914. Deux mois plus tard, il comptait sur la liste allemande des prisonniers décédés en captivité. Sa mère est tombée morte en apprenant la nouvelle. Moi, je n’y ai pas cru tout à fait.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il m’avait dit en partant qu’il reviendrait : « Armelle, à ma première permission, j’arriverai par le couloir qui était muré autrefois et que j’ai débarrassé, et par cette petite porte. Je veux te voir la première, Armelle. » Tenez, c’est la petite porte dissimulée près du grand vaisselier. Le couloir conduit assez loin dans les ruines, et il est coupé par une grille dont Jean cachait la clef sous une grosse pierre.
Nathalie semblait toute troublée. Elle demanda :
– Il avait suffi qu’il vous promît de revenir pour que l’idée de sa mort ne pût vous paraître croyable ?
– Oui, mademoiselle.
– Vous aviez en lui une foi…
– Absolue. Et tous ceux qui le connaissaient également. Il était différent de tous, dans son genre d’esprit comme dans ses actions. Les paysans d’ici prétendaient que c’était un « faiseur de miracles ». Moi, non… Mais il m’étonnait toujours.
– Par quoi ?
– Je ne sais pas trop. Une sorte de malice gentille, une façon de s’amuser, de montrer les choses sous un aspect particulier, le don de faire croire ce qu’il voulait que l’on crût. N’est-ce pas, Geoffroi ?
– Il n’y en avait pas deux comme notre Jean, déclara le vieux régisseur.
– Somme toute, aucun défaut ? dit Nathalie, dont la voix s’altérait.
Armelle hocha la tête.
– Pas de défauts ? Oh ! que si ! et de très grands. N’est-ce pas, Geoffroi ?
Le vieillard répliqua, avec une indulgence réjouie :
– Un sacripant, mademoiselle. La tête près du bonnet… coléreux… batailleur. À quinze ans, il était le chef de tous les petits vauriens de la région. Il avait sa barque, et, par la mer, il s’en allait le long des côtes et ravageait les vergers et les basses-cours. Et ce qu’il en a démoli de ses camarades quand ils n’obéissaient pas ! Et ce qu’il maraudait ! Ce qu’il braconnait ! Un sacripant, quoi ! Mais une âme de chef !
– Comme tous ses ancêtres, dit fièrement Armelle. Regardez leurs portraits. Autant de corsaires, dont chacun a son nom dans l’histoire.
– Mais sa mère ? interrogea Nathalie, que ces révélations décontenançaient. Sa mère, que disait-elle de tout cela ?
– Ah ! s’écria Mlle d’Annilis, elle en souffrait, la bonne dame de Plouvanec’h. Elle était désespérée quelquefois, pleurait de chagrin et le grondait de toutes ses forces. Mais elle l’aimait tellement, et il savait si bien l’adoucir : « C’est vrai, maman, ton fils est un vaurien. Seulement, écoute. Voilà huit jours durant lesquels je me suis conduit comme un brigand. Je t’en donne quinze où je vais me racheter. » Alors, on ne voyait que lui chez les pauvres gens. Il travaillait pour eux, il poussait chez eux des brouettes de bois mort. Et puis surtout il faisait rire la bonne dame ! Il la menait devant la galerie des ancêtres, et, bien qu’on les vénérât au château, et lui tout le premier, il s’écriait :
« Parlons des « massacreux de mer » (selon l’expression d’ici) et il les apostrophait, improvisant des vers :
Ci Paul de Plouvanec’h, sénéchal de Paimpol
Qui conquit la Judée et fut pendu pour vol.
La gaieté d’Armelle déconcertait Nathalie. On devinait que, quoi qu’eût fait Jean de Plouvanec’h, il eût été approuvé par la jeune fille.
Ainsi, dit-elle, vous l’attendez ?
– Je viens chaque jour, dit Mlle d’Annilis. En arrivant, mon cœur bat comme la veille. J’appelle Geoffroi : « Il est là, n’est-ce pas ? – Non. – Soit, mais il a écrit ? – Non. » Alors, j’arrange mes fleurs. Je regarde si les affaires sont bien en ordre. Ici ses papiers. Là ses pipes. Là, le portrait de sa mère. Et puis, sur cette table, le livre qu’il était en train de me lire lorsque le tocsin a sonné au village pour la mobilisation. « Quel est ce charme que la troupe des corsaires reconnaissait à son chef ?… »
– Oui, murmura Nathalie, c’est une obsession chez lui.
– Mais non, dit Armelie, c’était la race des Plouvanec’h qui pariait. Mais il y en avait une autre, aussi forte en lui, la race à laquelle il tenait par la bonne dame de Plouvanec’h, née Marie de Sainte-Marie. Et ainsi, il était à la fois emporté et très doux, aimable et rude, raisonnable, exalté, prêt à toutes les bonnes actions, détestant le mal, et cependant réfractaire à toute discipline, et surtout dominé par ses passions. Et ainsi, tour à tour, c’étaient les Plouvanec’h ou les Sainte-Marie qui prenaient l’ascendant. Sur son visage, la double influence se trahissait. Regardez son portrait, mademoiselle, et vous pourrez vous-même le constater.
Elle tira de dessous le volume de Byron une photographie enveloppée dans du papier de soie et la tendit à Nathalie, en ajoutant :
– Il s’habillait toujours ainsi… un veston bleu à double rangée de boutons d’or… et une casquette de marin.
Nathalie n’eut pas un seul mouvement de surprise. D’avance, elle savait. La photographie de Jean de Plouvanec’h, c’était celle d’Ellen-Rock, de quinze ans plus jeune.
Les cloches de l’église sonnèrent l’appel. Geoffroi était allé chercher sa pèlerine et son chapeau, et faisait signe à Mlle d’Annilis qu’il était temps de partir.
Allons, ma petite demoiselle, ne causez pas trop de notre Jean. Ce sont là des choses qui n’intéressent que nous.
– C’est vrai, dit-elle. Mais je ne peux pas faire autrement quand on m’interroge sur lui. Continuez votre visite, mademoiselle. Peut-être vous retrouverai-je dans les ruines quand je repasserai par ici, après la messe.
Elle salua et, suivie de Geoffroi et de Maxime, qui voulait l’accompagner jusqu’à l’église et l’interroger encore, elle s’en alla.
– Je reviens vous chercher, Nathalie, cria Maxime de l’escalier.
– Revenez avec Mlle d’Annilis, dit-elle. Rien ne nous presse.
Nathalie resta seule, ainsi qu’elle le désirait, et ses yeux ne quittaient pas la photographie. Ellen-Rock ! c’était bien lui, avec sa haute silhouette, mince et vigoureuse, sa figure passionnée, son expression énergique et l’autorité de son attitude. Mais on n’y retrouvait pas certains plis d’amertume que la vie avait creusés, ni la hardiesse du regard, ni cette atmosphère mystérieuse qui baignait sa physionomie actuelle.
D’ailleurs, Nathalie, à mesure que durait sa contemplation, se détachait peu à peu d’Ellen-Rock, qui semblait s’évanouir au fond d’une ombre de plus en plus épaisse, pour livrer place au jeune homme évoqué par Armelle d’Annilis. L’image en était si vivante, de ce jeune homme, qu’elle ne voyait plus que lui. Aucun signe de ce portrait ne laissait prévoir Jéricho ni Ellen-Rock. Seul vivait Jean de Plouvanec’h, gentilhomme breton, fils de Marie de Sainte-Marie, fiancé de la douce Armelle, héros de guerre. Son existence s’arrêtait là. Jéricho, le pirate et l’assassin, Ellen-Rock, l’aventurier, n’avaient pas surgi du tumulte des batailles ou des flots de la mer. Penchée sur la photographie, elle regardait avec des yeux d’amie l’adolescent sympathique qui se substituait aux images sombres de son souvenir.
Elle se disait, en examinant la rainure de la petite porte basse qui marquait l’autre côté de la salle, face aux fenêtres :
« Le jour prochain où il reviendra aux lieux de son enfance, et dès qu’il approchera des murs d’enceinte, toute la vérité se lèvera en lui. Il se rappellera chacune des ruines et chacun des arbres, et lorsqu’il entrera ici, par cette petite porte, tout son passé lui sera connu. Et peut-être est-ce sa fiancée elle-même qui sera là pour l’accueillir. »
Elle répéta en elle-même :
« Sa fiancée… Armelle d’Annilis… »
Elle éprouva une tristesse confuse et, pour s’en distraire, elle résolut de se promener dans le domaine. Auparavant, elle remit la photographie dans le livre, mais il y en avait une autre qui représentait Jean de Plouvanec’h à onze ans, vêtu de son costume de première communion. Il souriait. Il avait l’air heureux et gai. Rien n’annonçait en lui les terribles instincts qui devaient éclore.
Elle se dirigea vers le palier. À ce moment, il lui sembla entendre du bruit qui venait des ruines, bruit léger de pas et de branche qui craquent.
Elle écouta durant une ou deux minutes, inquiète et prêtant l’oreille aux moindres souffles du dehors.
Elle se souvint des paroles du vieux Geoffroi, relatives à des empreintes qui marquaient le voisinage à quelque distance de la grille. Mais que signifiaient ces empreintes ? Quels ennemis annonçaient-elles ?e bruit se précisant, elle avança doucement vers la première des deux fenêtres et se baissa en murmurant « Oh ! mon Dieu, est-ce possible ! »
Avec précaution et de manière à n’être pas vue, elle regarda. C’était bien, comme elle l’avait cru dès l’abord, Boniface. Il débouchait dans l’espace qui s’étendait de ce côté du donjon. Un peu après, deux voix d’homme chuchotèrent au-dessous de la fenêtre. Plus tard, des pas montèrent furtivement l’escalier.
Alors elle demeura dans l’embrasure et se cacha derrière la tapisserie, dont la trame usée formait comme un fin treillage qui lui permettait d’observer les nouveaux venus.
Ils ne tardèrent pas à paraître sur le palier. Elle reconnut Forville, Boniface le suivait. Ils étaient vêtus comme des paysans, ou plutôt comme des bûcherons.
– Elle n’est pas là, dit Boniface, au premier coup d’œil, et sans prendre la précaution d’inspecter les embrasures.
– Je le pensais bien, dit Forville. Maxime est parti avec la petite d'Annilis et Geoffroi. Mais je ne pense pas que Nathalie soit venue ce matin.
– En tout cas, de quoi se mêlent-ils tous les deux ? Qui a pu les diriger vers ce château ? Ah ! si elle nous embête aujourd’hui, tant pis pour elle.
Nathalie frissonna et fut sur le point d’enjamber la fenêtre ouverte et de se laisser glisser jusqu’à terre. Mais elle songea que la fuite n’était pas urgente et qu’il serait toujours temps de se sauver.
Elle écouta donc. Boniface ricanait :
– Ne vous en faites pas, Forville. Nous sommes bien seuls. Dès que Ludovic nous aura rejoints, on le mettra en faction.
– Bonne idée, approuva Forville. Nous disposons d’au moins deux heures. Ça suffit, mais à condition que personne ne s’interpose entre Ellen-Rock et nous.
Boniface ricana de nouveau :
– Ça m’amuse quand vous l’appelez Ellen-Rock. Il sait pourtant bien qui il est depuis le soir où je lui ai jeté à la face son nom de Jéricho. Et vous le savez aussi puisque je vous ai raconté toute son histoire, depuis A jusqu’à Z.
Il se frotta les mains.
– Ah ! Forville, vous avez eu du flair ce soir-là de vous poster devant l’hôtel et de reconnaître au passage les deux musiciens de Mirador, les sieurs Boniface et Ludovic. On était fait pour s’entendre. Et il fallait bien être trois, puisqu’ils sont trois, eux aussi, à savoir : Ellen-Rock, Jéricho et Plouvanec’h !
– Oui, murmura Forville, mais ces trois-là, une seule balle suffit pour les abattre. Nous sommes toujours d’accord, Boniface ?
Boniface ne répondit pas. Il écoutait.
– Chut ! ordonna-t-il.
– Quoi ?
– On a sifflé.
– Eh bien ?
– Ludovic.
– Il est plutôt en avance.
– Oui, il avait mis sa bicyclette à la consigne de la gare. De sorte que si Jéricho a bien pris le même train que lui, Ludovic le précède d’un bon quart d’heure.
Il y eut un second coup de sifflet, auquel Boniface répliqua par le même signal. Presque aussitôt Ludovic entra, essoufflé.
– Il vient ! dit-il.
L’émotion des deux autres fut visible.
– Ah ! tu es sûr ?
– Sûr et certain.
– Alors, raconte, et vivement, dit Boniface.
– Rien à raconter, dit Ludovic. Vous m’avez envoyé à Paris, ces jours-ci, pour surveiller le monsieur. J’ai fait connaissance avec son chauffeur et, par lui, j’ai su que Jéricho s’en allait en voyage, hier soir. Je l’ai suivi jusqu’à la gare Montparnasse, où il a pris le train de Bretagne. Alors je vous ai expédié un télégramme, que vous avez dû recevoir ce matin puisque vous êtes à l’affût, et je suis monté dans le même train. À la gare de Plouvanec’h il a enfilé le raccourci qui conduit vers la brèche.
– Donc il entrera par ici ? dit Forville, en désignant la porte basse.
– Pas d’erreur.
– Dans vingt minutes peut-être ?
– Il marchait vite. Comptez-en dix…
– Nom d’un chien ! grogna Boniface. Ça me tourne les sens, l’idée que je vais le voir et que… Mais qu’est-ce que vous faites donc, Forville ?
Forville décrochait un des fusils de la panoplie et il demanda :
– Vous m’avez rapporté des balles. Ludovic ?
– Oui, une boîte, comme convenu.
Forville déchira l’enveloppe, ouvrit la boîte, et chargea les deux canons de son fusil. Puis il fit le geste d’épauler, ajustant l’arme et visant la petite porte.
– Ça va, dit-il, les yeux étincelants. Ellen-Roch est réglé. Maintenant, plaçons-nous.
Ils choisirent comme poste le palier, au seuil duquel pendait une tapisserie, qu’ils rabattirent. En outre, au cas impossible où Ellen-rock serait venu par l’entrée principale, ils avaient l’avantage de dominer l’escalier.
L’attente fut lourde. Nathalie, les mains glacées, la tête en feu ne pensait plus à fuir, mais d’autre part, elle n’avait aucun plan. Ses jambes vacillaient sous elle. Elle regardait, elle écoutait éperdument.
Boniface prononça, assez fort pour qu’elle entendît :
– Vous n’allez pas tirer tout de suite ?
– Pourquoi pas ?
– C’est idiot. Car enfin, il ne peut pas nous échapper, et, en l’observant, nous pouvons voir ce qu’il fait, et s’il cherche quelque chose.
– En voilà une idée !
– Une idée raisonnable. Je suis persuadé qu’il y a quelque part, bien cachée, une réserve d’or.
– Absurde !
– Mais non, mais non. Sans quoi, pourquoi viendrait-il ici ?
– Parce qu’il a retrouvé ses souvenirs perdus… Parce qu’il aperçoit dans son passé Jéricho le pirate et, au-delà de Jéricho, Jean de Plouvanec’h. Et c’est Jean de Plouvanec’h qu’il vient chercher dans le château qu’il habitait avant la guerre.
– N’importe ! insista Boniface. Nous avons intérêt à voir ce qu’il va faire.
Forville céda.
– Soit. Après tout, comme vous le dites, il ne peut pas nous échapper. Seulement, je vous accorde cinq minutes. J’ai hâte d’en finir.
Ils se turent, un long moment. Puis Boniface chuchota :
– Vous le détestez, hein ?
– Oui, dit Forville. Il m’a démoli. Il me tient. Je ne pourrai respirer que quand le coup sera fait.
– Moi aussi, dit Boniface. Seulement, moi, je l’ai déjà tué une fois et j’aime autant que ce soit vous, pour aujourd’hui.
Il fit entre ses dents :
– C’est un rude homme, vous savez… Méfiez-vous. Il a plus d’un tour dans son sac… Ludovic ?
– Patron ?
– Tu as sorti ton revolver ?
– Je comprends !
Un peu de bruit parut sourdre des profondeurs du donjon. Ils n’échangèrent plus une parole, et le silence fut chargé d’angoisse et de solennité.
À diverses reprises, Nathalie vit le canon du fusil qui se braquait sur la porte, puis qui retombait. Forville s’exerçait.
Elle n’avait plus la force de se tenir, et si elle n’eût pas craint qu’un mouvement ne trahît sa présence, elle se fût évanouie. Cependant, de toute sa volonté exaspérée, elle réussit à rester debout.
Le bruit augmenta, bruit de pierres qui roulent sous les pieds, bruit de clef, bientôt, qui cherche à s’introduire dans une serrure et que la rouille qui la revêt empêche de glisser.
Un effort fut fait. La clef tourna avec un grincement.
Et, d’un coup, la porte s’ouvrit.
Ellen-Rock…
Chapitre 3 Le chef
Il n’entra pas comme un homme qui se précipite vers un but qu’il veut atteindre malgré tout, et le plus vite possible. Il avait dû ralentir sa marche, s’attarder aux souvenirs qui se dressaient de toutes parts, et reprendre possession de lui-même en même temps que de toutes les choses qui l’accueillaient dans cette région de son enfance.
Il demeura sur le seuil. Il était chez lui, maître du logis quitté depuis si longtemps. Nathalie voyait en plein son visage calme, imprégné d’une certaine émotion presque heureuse et, plutôt que la face si souvent pathétique d’Ellen-Rock, elle retrouvait l’image de Jean de Plouvanec’h, telle que la photographie la montrait.
La brise amena par bouffées le son des cloches qui célébraient l’élévation. La vieille pendule se déclencha et frappa onze coups, remplissant la pièce de sa voix grave et familière. D’un regard circulaire, et sans bouger, Ellen-Rock examine les murs, les objets et les meubles, sa vie d’autrefois remonte à la surface avec son cortège de grandes joies, de petites peines et de pures affections. C’est comme une onde bienfaisante qui ranime et rafraîchit tout ce qui sommeille encore dans son cerveau. Quel apaisement ! Quelle résurrection !
En quelques pas résolus, il avance, sachant où il va et ce qu’il veut. Il se dirige vers la table et saisit la photographie de sa mère, qu’il contemple longuement. Ses lèvres murmurent :
– 30 octobre 1914… le jour de sa mort… Oui, j’ai appris cela là-bas, en captivité… La bonne dame de Plouvanec’h…
Il continue son inspection, se remettant en contact avec les heures lointaines. Il prend le volume ouvert et lit à l’endroit marqué : « Quel est ce charme que la troupe des corsaires reconnaissait à son chef ?… »
Il n’achève pas. Il se souvient et prononce tout bas :
– Armelle… Armelle d’Annilis.
Machinalement, il soulève les crayons, les porte-plume, les papiers bien rangés, tous les accessoires d’un bureau d’homme. Le geste vif, sous l’impulsion d’une idée soudaine, il prend dans un coffret une clef avec laquelle il ouvre un tiroir. Il y trouve aussitôt un parchemin qu’il déroule. Il se dresse et lit à haute voix :
« Jean de Plouvanec’h, baron de Bretagne et comte de Normandie, chevalier de Jérusalem et, par ordonnance du roi Saint Louis, rendue en faveur du chef de la Maison après la troisième Croisade, prince de Jéricho.
Il répète anxieusement : « Prince de Jéricho… Jéricho… » Ses yeux fixes réfléchissent. Les cloches s’éteignent au loin.
À cet instant, Nathalie eut l’impression subite et terrifiante que le dénouement allait se produire. Jean de Plouvanec’h ne pouvait s’attarder bien longtemps encore dans cette salle qui n’était qu’une partie du pèlerinage où son élan le poussait de manière irrésistible. Il s’approcherait d’une des fenêtres pour voir le paysage des ruines, et alors il la découvrirait, elle, Nathalie… ou bien il s’en irait vers le palier, et c’était le choc avec les trois bandits !
Drame inévitable… Chacune des secondes que l’horloge annonçait le rendait plus proche. Nathalie maintenant épiait la tapisserie du palier. Les assassins étaient là. Ils se préparaient. L’étoffe tremblait un peu. Entre elle et le chambranle de la porte, le canon du fusil apparut. Et, presque en même temps, deux choses se produisirent : l’appel de Nathalie et une détonation qu’une autre suivit immédiatement.
– Ellen-Rock ! cria la jeune fille, en se jetant en avant.
La double détonation avait retenti. Mais, tout de même, et si peu que ce fut, le cri de secours avait précédé l’attaque de Forville. Ellen-Rock s’était baissé. Les deux balles étoilèrent la glace d’un trumeau qui surmontait un guéridon.
Les événements se succédèrent à l’allure rapide et mathématique d’incidents de théâtre réglés par un metteur en scène. Bien que le hasard et l’impulsion déraisonnée des personnages fussent en jeu, on eût dit qu’ils tenaient tous un rôle appris et souvent répété.
Ellen-Rock, qui d’abord ne s’était pas bien rendu compte de l’intervention de Nathalie, et avait reculé pour se mettre à l’abri, revint de l’avant quand il eut reconnu, dans une vision simultanée, Nathalie, Forville et ses deux acolytes. D’autre part, confondue par ce qu’elle avait fait en avertissant Ellen-Rock, Nathalie restait sur place, au lieu de courir à sa rencontre.
Cette double hésitation devait leur être funeste. Sans même se concerter, les trois complices se ruèrent entre eux deux. Boniface menaçait Ellen-Rock de son revolver. Forville prenait Nathalie à la gorge en proférant :
– Toi, si tu t’en mêles, ton affaire est faite.
Sous l’étreinte implacable, elle ne résista pas. Forville donna l’ordre à Boniface et à Ludovic de la surveiller, et lui-même, le bras tendu, se tourna vers Ellen-Rock.
– Haut les mains !
Ellen-Rock n’obéit pas à l’injonction. Il dit à Nathalie « Vous m’avez sauvé, mademoiselle. Je vous remercie. »
Puis il dit à Boniface :
– C’est donc toi, major Boniface ? Tu t’es donc acoquiné avec cette vermine de Forville ? Ça ne te suffit pas de m’avoir cassé la tête une première fois et jeté à l’eau ? Bigre ! tu es gourmand.
– Le dossier d’abord !… Plus de chantage contre moi !… Ma liberté absolue !… Aucune dénonciation possible… Et puis, par-dessus le marché, cinq cent mille francs.
– C’est tout ce que tu demandes ? dit Ellen-Rock.
Forville frappa du poing sur le bureau et articula furieusement :
– Cinq cent mille francs ! C’est mon chiffre !… Cinq cent mille !…
Le major Boniface s’était approché et, pris d’un vertige subit, ébloui par l’énormité de la somme, criait en même temps que Forville :
– Cinq cent mille francs chacun ! Pas un sous de moins ! C’est ma part ! Tu m’as assez grugé quand j’étais à ton service !… Cinq cent mille francs !
– En or ? ricana Ellen-Rock.
– En or ! répéta bêtement Forville, que son triomphe enivrait et qui ne savait plus trop ce qu’il disait.
– Allons, dit Ellen-Rock, en se levant, je vois que vous bafouillez tous les deux et que vous n’en sortirez pas sans mon aide.
Forville s’effara d’apercevoir, debout en face de lui, la haute silhouette d’Ellen-Rock et, tout en le menaçant une fois encore de son revolver, il enjoignit à Boniface :
– Va-t’en ! Retourne près de Nathalie, et si elle bouge, coupe-lui la gorge, à la petite.
Boniface se hâta et leva son poignard sur la jeune fille, tandis que Forville répétait :
Cinq cent mille francs. Deux chèques de cinq cent mille francs !… avec la garantie de Nathalie !… Hein ! c’est convenu, Nathalie, tu le jures ?… Et on me rendra le dossier… Non ? Tu dis non, Ellen-Rock ? Frappe, Boniface ! Un coup de pointe dans la gorge…
Ellen-Rock dit paisiblement :
– Pas un mot, mademoiselle… Ne bougez pas et ne craignez rien.
– Frappe, Boniface. Et moi, je tire.
Le canon du browning effleurait le visage d’Ellen-Rock.
– Oui ou non, Ellen-Rock ? Pas de phrases ! Mais pas de silence non plus. Oui ou non ?
– Non.
– Alors, je tire Boniface, tu es prêt ? Je compte jusqu’à trois…
Il compta lentement.
– Un… deux… trois…
Ellen-Rock ne bronchait pas. Nathalie, sous la menace du couteau, toute pâle, mais droite et impassible, les yeux fixés sur Ellen-Rock, ne remuait pas davantage. Quelques secondes s’écoulèrent. Aucune détonation.
Eh bien ? Plaisanta Ellen-Rock, ça ne marche plus ? Vous avez la frousse tous les deux ?
Il attendit. Forville et Boniface semblaient figés dans leur attitude de meurtre. Il fit signe à Boniface.
Laisse tranquille Mlle Manolsen et donne-lui une chaise.
Puis, s’adressant à Forville :
– Ne te fatigue pas non plus, Forville. Ta minute est passée, mon garçon. En tirant ton double coup de fusil, tu as donné tout l’effort dont tu es capable. Tu m’as raté. Tant pis pour toi ! C’est fini. On ne recommence pas deux fois ces choses-là.
Forville recula pour reprendre haleine. Une table les sépara. Ellen-Rock y appuya lits deux mains et prononça posément, ses yeux dans les yeux de l’adversaire :
– Tu n’auras pas un sou… et tu n’auras pas ton dossier. Quand on tient un scélérat de ton espèce, on en le lâche pas ! Le dossier est en sûreté. Si tu m’avais démoli tout à l’heure, demain, après-demain, la justice était à tes trousses. Alors, à quoi bon ? Maintenant, je conclus. C’est notre deuxième rencontre. Elle ne se terminera pas comme celle de Versailles. Tu vas dégringoler l’escalier, la tête la première.
Forville tressaillit sous l’injure. Il contourna la table et se planta devant Ellen-Rock pour mieux le défier.
– Et c’est peut-être toi qui vas me jeter dehors ? dit-il, essayant de prendre le même ton de moquerie que son adversaire.
– Pourquoi me salir ? dit celui-ci. J’ai des gens pour cette besogne-là.
– Appelle-les.
– Pas la peine. Ils sont là.
Forville glissa les yeux vers Boniface et Ludovic.
– Tu es fou, dit-il.
– Ah ! ah ! tu commences à t’inquiéter.
– Moi ?
– Dame ! tu sens bien que j’ai gagné la partie !
– En vérité !
– Mon Dieu, oui, et sans violence, tout doucettement.
– Qu’est-ce que tu chantes ? fit l’autre qui semblait mal à l’aise.
– Je ne chante pas. Je parle. Et c’est là ton grand tort, vois-tu ? Du moment que tu me laissais parler et agir, la situation changeait du tout au tout.
– Hein ?
– Enfin, quoi ! t’imagines-tu que j’aie perdu mon temps depuis cinq minutes, crétin, et qu’une seule de mes paroles ait été prononcée pour toi ?
– Pour qui alors ?
– Pour ces deux-là, dit Ellen-Rock, en montrant Boniface et Ludovic. Ce n’est pas en vaincu que je combats, mais en chef.
– Le chef de qui ?
– Le chef de Boniface, mon camarade de bataille, qui a reconnu ma voix. Voyons, quoi, on n’a pas travaillé dix ans sous les ordres de Jéricho pour que l’on puisse échapper au baron d’Ellen-Rock ! Quand Jéricho commandait, Boniface obéissait. Pourquoi n’obéirait-il pas quand Ellen-Rock commande ? Je ne suis pas même bien sûr qu’il ait compris ! À quoi bon ! C’est ma voix qu’il écoute, et c’est la voix du chef qui le soumet. Tu l’as bien vu tout à l’heure quand je lui ai dit : « Avance un fauteuil à Mlle Manolsen ? » Tout de suite, Boniface et Ludovic ont avancé le fauteuil. Allons, tu est liquidé, Forville. Vous étiez trois contre moi tout à l’heure. Nous sommes trois contre toi. C’est deux de trop. Prépare-toi à sauter dans le vide.
Forville hésitait, épiant ses complices et tâchant de se rassurer. Il murmura :
– Toujours du boniment. Mes amis et moi, nous sommes d’accord. N’est-ce pas, Boniface ? Hein, Ludovic ? On marche la main dans la main ?
Boniface et Ludovic ne répondirent pas. Brusquement, Forville eut la sensation précise que les choses, en effet, avaient tourné contre lui et qu’il était le prisonnier de l’homme qu’il avait tenu au bout de son fusil. Sa décision fut immédiate. Il s’élança vers le palier.
Boniface s’y trouvait déjà, comme un planton de garde.
Il se précipita vers une des fenêtres.
Ludovic s’y dressait.
Ellen-Rock cria, dans un accès de gaieté :
– Est-ce réglé comme manœuvre ? Quel jeu de scène ! Ah ! les bougres… Pas même besoin de les commander pour qu’ils obéissent.
Il se posta lui-même devant la petite porte basse. Les trois issues étaient gardées. Rien à faire. Il ordonna :
– Dix pas en avant, camarades ! Mouvement convergent de manière à traquer la bête puante. À la bonne heure ! Bravo !
Boniface et Ludovic avançaient sans hâte, et Ellen-Rock ricanait :
– Ça y est ! Tu vas être empoigné. Ah ! ce n’est plus comme à Versailles, hein ! où ta sortie fut, somme toute, assez digne. Cette fois c’est la dégringolade.
Forville éclata en jurons et se mit à courir dans la salle, comme une bête qui se heurte aux barreaux de sa cage. Il trépignait. Il injuriait Ellen-Rock. Il ramassa son fusil et tenta vainement, avec des mains qui tremblaient, de le recharger. À la fin, épuisé, trébuchant, la figure en sueur, il se campa de nouveau devant Ellen-Rock et bégaya :
– Eh bien, tu y passeras comme moi. Si tu me dénonces, j’en fais autant. Forville en prison, soit ; mais Jéricho aussi. Hein ! c’est une bonne prise, Jéricho le pirate… Et pour toi, l’échafaud..
On eût dit qu’il allait avoir une crise de nerfs. Il dansait d’un pied sur l’autre, en criant :
– L’échafaud, oui… l’échafaud !
Il se produisit alors un fait d’une étonnante simplicité. Avec la même aisance qu’il eût déplacé une chaise, de ses deux mains Ellen-Rock saisit au collet son massif adversaire, le souleva et le coucha sur les bras tendus de Boniface et de Ludovic.
– Ouste ! le plongeon, et vivement !
On entendit la dégringolade du misérable, puis quelques jurons, puis des menaces dont la clameur s’éloignait.
Chapitre 4 Ai-je tué, Boniface ?
Quelques instants avant que cette opération s’effectuât, Maxime Dutilleul était apparu sur le palier. Témoin de la scène, il demeurait ébahi. Comment ! il avait accumulé toutes les précautions pour que personne ne les rejoignît, Nathalie et lui, et voilà que tous les adversaires se retrouvaient dans la salle du vieux donjon ! Ellen-Rock… Boniface… Ludovic… et Forville lui-même. Forville qu’il croyait en train de naviguer et que Boniface et Ludovic, sur les ordres d’Ellen-Rock, précipitaient dans la cage de l’escalier.
– C’est comme cela, mon cher Maxime, dit gaiement Ellen-Rock. Et je suis bien content que vous arriviez pour entendre la fin du drame…
Et il ajouta d’un ton plus grave :
– À l’endroit le plus pathétique, peut-être… en tout cas celui qui me touche le plus profondément.
Boniface revenait, avec un rire faux. Jamais son ancien maître ne lui avait semblé aussi redoutable. Ludovic aussi riait lâchement. Ils avaient peur l’un et l’autre, anxieux du sort qui leur était réservé.
Ellen-Rock marcha vers eux, et, la voix tranchante, comme un homme qui veut en finir :
– Et vous, camarades, que décidez-vous ? Vous avez entendu le sieur Forville, en compagnie de qui vous étiez venus pour m’assassiner. Il a raison, le sieur Forville. Vous me tenez comme je vous tiens, et la justice nous mettra tous dans le même panier. Alors, quoi, est-ce la guerre ou la paix ?
Boniface balançait ses épaules, l’air confus et repentant.
– Pouvez-vous demander ça, Jéricho ? Faire la guerre à son chef, quand on l’a retrouvé !
– Tu lui as bien flanqué un coup de matraque, à ton chef !
– Ah ! Jéricho, n’en parlons pas ! Quand j’y pense !…
– Cependant, aujourd’hui encore, avec Forville…
– J’étais fou. Cet idiot m’avait monté la tête.
– Ainsi, on ne recommencera plus ?
– Jamais. On fait ça une fois…
– Oui, pour la rigolade. Enfin, passons l’éponge. Donc, on est d’accord ? Tu laisses Mlle Manolsen tranquille ?
– Oui.
– Par contre, moi, je ne m’occupe plus de vous. Essayer de te remettre dans le droit chemin et de te métamorphoser en honnête homme, pas la peine, n’est-ce pas ? Tu es une fripouille, et tu mourras dans la peau d’une fripouille. Mais je tiens à t’avertir que, si tu ne respectes pas tes engagements, je reprends ma liberté. Résultat : les gendarmes. Convenu ?
– Convenu. Jéricho. Je n’ai qu’une parole.
– Bien. Maintenant, tu vas me dire toute la vérité.
– La vérité sur quoi ?
– Sur moi. Tu dois savoir que ton coup de massue m’avait fait perdre à peu près la raison. Aujourd’hui, ça va. Mais j’ai besoin de ton témoignage. Mlle Manolsen est ici. Parle nettement devant elle… Tu entends, parle en toute franchise… Quelle que soit la réalité, dis-la.
– Interrogez-moi, Jéricho.
– Ai-je tué M. Manolsen ?
– Non.
La réponse fut lancée d’un jet, avec un coup de talon brutal sur le parquet. Le visage d’Ellen-Rock s’éclaira.
– Je le savais, dit-il. Donc, ce fut toi ? N’hésite pas à répondre, puisque je connais la vérité.
– Vous la connaissez ?
– Oui, tout entière.
– Par qui ? Pasquarella ?
– Non, Zafiros.
– L’imbécile ! Enfin, puisqu’il a bavardé, inutile de biaiser. Oui, c’est moi qui ai fait le coup.
– Sur mon ordre ?– Non. Au contraire. En m’envoyant sur la piste de M. Manolsen, pour lui reprendre votre médaillon, vous m’avez dit : « Surtout, ne lui fais pas de mal. » Et chaque fois, en Sicile, même recommandation.
– En ce cas ?…
– Eh bien, quand j’ai vu M. Manolsen endormi sur les marches du temple, je me suis laissé tenter. J’ai poussé le parasol.
– Pourquoi ?
– J’espérais trouver le médaillon sur lui… et le garder.
– Une question encore. Tu m’as vu travailler, Boniface. Tu vivais près de moi, et je ne me suis jamais caché de toi, n’est-ce pas ?
– Non.
– Ai-je tué ?
– Vous ? Jamais.
– Tu ne m’as jamais vu tuer ? Il n’y a pas un acte de ma vie où tu puisses soupçonner qu’il y a eu crime ?
– Jamais. Les ordres étaient formels. Défense de tuer.
– Cependant, au cours de nos expéditions, il y a eu crime quelquefois.
– En dehors de vous.
– Et je le savais ?
– Non. Vous l’avez su plus tard, précisément après la mort de M. Manolsen. Et vous vouliez vous séparer de moi. C’est une des raisons pour lesquelles je vous ai frappé.
– C’est bien, nous sommes d’accord. Étends le bras.
Boniface obéit.
– Jure sur ton salut éternel et sur la tombe de ta mère que tu as dit l’entière vérité.
– Je le jure, dit gravement Boniface.
La taille d’Ellen-Rock sembla grandir encore. Une joie mal contenue illuminait son visage. Il arpenta la salle de long en large, en martelant le parquet sonore.
On eût dit que son corps était délivré de chaînes pesantes et qu’il pouvait lever la tête. Il regarda certains de ses ancêtres en ayant l’air de leur dire fièrement :
– Si j’ai commis, comme vous, bien des bêtises, mes mains ne sont pas souillées de sang.
Deux fois il marcha vers Nathalie, comme s’il se fût étonné qu’elle ne le félicitât point de son innocence. Mais la jeune fille demeurant à part, gênée en face de lui, et refusant la conversation qu’il eût désirée, il n’osa pas encore l’aborder. Il empoigna les deux bandits, avec autant de rudesse et de mépris que s’ils n’eussent jamais été à son service, les menaça de ses foudres s’ils s’attaquaient de nouveau à Mlle Manolsen, et les bouscula vers l’escalier.
Maxime, qui veillait sur le seuil, laissa passer Ludovic et Boniface, mais arrêta Ellen-Rock.
– Qu’ils s’en aillent, dit-il, mais pas vous, Ellen-Rock.
– Pourquoi ?
Maxime attendit que les deux autres se fussent éloignés et prononça à voix basse :
– Mlle d’Annilis arrive… Elle est avec le vieux Geoffroi…
Ellen-Rock s’écria, d'un ton dégagé :
– Ah ! vous la connaissez ? Elle est charmante, n’est-ce pas ?
– Charmante, en effet.
– Et comme elle va être heureuse !
– Mais non, mais non, protesta Maxime. On vous croit mort ici. Il n’y a que Mlle d’Annilis qui espère encore et qui attend votre retour. Chaque matin, elle apporte des fleurs sur votre tombe… ou plutôt dans cette salle… Je vous expliquerai. Mais pensez donc, Ellen-Rock, si elle vous voyait tout à coup ! Nathalie et moi, nous allons la préparer doucement.
Il saisit Nathalie par le bras, et ils descendirent en hâte avant qu’Ellen-Rock ne revînt de sa surprise. Déjà l’on percevait la voix de la jeune fille et celle du vieux Geoffroi. Nathalie sortit du donjon, résolue à rompre le silence qu’elle avait gardé jusque-là et à révéler toute la vérité à Mlle d’Annilis. Celle-ci vint à sa rencontre et lui dit :
– Je suis revenue pour vous faire mes adieux, mademoiselle, et aussi pour vous demander…
Elle avait son joli sourire frais et charmant, auquel se mêlait peut-être un peu de mélancolie, et d’embarras.
– Pour me demander ?… fit Nathalie, dont la voix se contractait.
Armelle acheva :
– J’ai pensé à ce monsieur que vous avez rencontré, et qui se présente sous le nom de Plouvanec’h… quelque cousin ignoré sans doute… et qui pourrait avoir eu des nouvelles de Jean… Si le hasard le remet en votre présence, dites-lui… dites-lui qu’il y a en Bretagne une jeune fille qui attend son fiancé… et que ce fiancé s’appelle Jean de Plouvanec’h.
Nathalie hésita. Nul doute qu’elle ne fût prête à parler et qu’elle ne le voulût en toute franchise. Son devoir l’obligeait à réunir les deux fiancés et à faire en sorte que le destin s’accomplît. Pour Armelle, c’était le bonheur et la récompense, et pour Jean de Plouvanec’h le salut. Cependant, elle garda le secret. Quelque chose de plus impérieux que sa volonté retint son élan, et Maxime, voyant qu’elle ne parlait pas, se tut également.
Elle dit tout au plus :
– Je vous le promets, mademoiselle.
Les deux jeunes filles se serrèrent la main. Armelle salua Maxime et, accompagnée du vieux Geoffroi qui la conduisait jusqu’à la route du manoir, elle partit. Sa jupe garnie de rubans de velours noir tombait presque aux chevilles. La torsade de son chignon brun cachait sa nuque. Elle était grande, solide d’aspect et bien. d’aplomb.
La gorge serrée, Nathalie la regardait marcher. Elle pensait qu’Ellen-Rock la regardait aussi, dans l’ombre de l’escalier, et qu’il avait écouté les paroles de la jeune fille. Pourquoi n’était-il pas venu ?
Nathalie posa la question à Maxime. Mais Maxime s’élançait vers la grille dans un accès de colère indignée. De ce côté apparaissaient deux jeunes femmes et un vieux monsieur. Et il criait furieusement :
– Henriette ! Janine ! Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Et avec le docteur Chapereau ! Ça, c’est raide !… Enfin, quoi, qui vous a dit ?…
Nathalie savait bien qu’Ellen-Rock ne la laisserait pas s’éloigner sans qu’il y eût entre eux l’explication qu’elle avait toujours attendue et toujours redoutée. Et, de fait, dès qu’elle s’en alla, elle perçut le bruit de pas qui foulaient l’herbe au bord de l’avenue.
Elle ne se hâta point, car elle refusait de fuir, comme elle l’avait fait tant de fois déjà. D’ailleurs, presque aussitôt, il fut à ses côtés, et ils marchèrent ainsi, de plus en plus lentement, comme s’ils s’effrayaient l’un et l’autre d’arriver à tel endroit où aurait lieu cet entretien qui pouvait être le dernier.
Dans son émoi, Nathalie prit, parmi les lauriers et les troènes, un chemin qui montait sur un tertre d’où l’on découvrait l’ensemble des ruines et le dessin des anciens murs. Là, non loin d’un banc de pierre, elle s’arrêta, sans force pour avancer.
Un beau ciel bleu, plein de douceur et de paix, s’étendait sur le domaine et sur la crête des bois proches. La chaleur du soleil avait cette légèreté que donne le voisinage de la mer. Des parfums de fleurs sauvages, comme en exhalent les landes bretonnes, flottaient dans un air infiniment pur.
Jamais, depuis le soir de Mirador, ils ne s’étaient sentis aussi seuls, et jamais non plus aussi loin l’un de l’autre, tellement la minute présente leur semblait être une minute de séparation. Nathalie tournait le dos à Ellen-Rock, lequel la voyait tout juste de profil. Profil durci par une volonté obstinée, qui était de ne pas faiblir et de répondre à tout ce que pouvait proposer Ellen-Rock par un adieu définitif.
Il dut en avoir l’intuition, et cela lui donna tout de suite un ton d’âpreté.
– Avant de nous quitter, mademoiselle, dit-il nettement, certaines choses doivent être éclaircies entre nous. Vous le savez, comme je le sais moi-même, avec autant de certitude. Mais il faut que vous sachiez aussi que mon seul désir est de vous laisser de moi une image vraie, une image qui ne soit ni celle de l’homme que vous avez connu, ni celle de l’aventurier que vous avez découvert. Je ne plaide ni pour l’un ni pour l’autre. Je veux vous paraître tel que je suis.
Elle fronça les sourcils. Comment osait-il s’exprimer comme il le faisait, avec sa voix autoritaire, et avec sa façon habituelle de commander, alors même qu’il implorait une grâce ?
Il continua, sans émotion apparente, et plutôt comme s’il exigeait qu’elle écoutât ses explications et qu’elle y ajoutât une foi absolue.
– Il s’est produit entre vous et moi un drame qui aurait pu nous jeter l’un contre l’autre comme des ennemis féroces, et qui, moi, m’a ravagé au point que je n’ai vu, d’abord, d’autre issue que le suicide. Si je vis encore, c’est que, dans les heures où mes souvenirs se sont réveillés, sur-le-champ j’ai douté que la réalité fût si monstrueuse. J’étais Jéricho, mais Jéricho était-il bien tel qu’on le disait ? N’y avait-il pas eu, dans les journaux ou dans le récit des victimes, de l’exagération et des mensonges ? Ce nom, ce métier de pirate n’avaient-ils pas imposé à l’imagination populaire une légende de forfaits qui confondait ma vie avec celle des flibustiers de jadis ? Oh ! je vous jure que j’ai connu là des journées pleines d’angoisse. Dans le désordre où les événements se présentaient à mon esprit, par pièces et par morceaux incohérents, je me demandais si je n’allais pas assister au spectacle de ce crime que je redoutais de tout mon être régénéré ! Une goutte de sang versée par moi, c’était ma condamnation. Ce sang, je ne l’ai vu nulle part. Je me suis interrogé, comme un juge d’instruction n’interroge pas celui qu’il suspecte. Et, si je n’ai pas le droit de m’acquitter, du moins j’ai le droit de vivre.
Il s’interrompit, comme s’il achevait sa phrase en lui-même :
– J’ai le droit de vivre, et j’en use largement. Sa poitrine se gonflait. Il respirait l’air natal avec une allégresse immense, et il arpentait le terre-plein qui dominait le domaine de ses aïeux avec l’assurance d’un maître qu’aucune calamité ne pouvait plus atteindre.
Nathalie ne cachait pas la surprise que lui causaient cette insouciance et cette animation.
Il devina sa pensée et formula :
– N’est-il pas juste qu’il en soit ainsi ? Ce qui m’épouvantait, c’était d’être le Jéricho qu’on avait imaginé, et que j’imaginais moi-même, tueur sans scrupules, et assassin de votre père. Puisque ce cauchemar est fini, comment voulez-vous que le reste m’apparaisse sous un jour tellement tragique ? Ici, où s’écoula mon existence d’enfant, Jéricho n’est plus pour moi qu’un inconnu, et je ne vois que Jean de Plouvanec’h, fils de Marie de Sainte-Marie, la bonne dame. Je suis dans mon château, dans mes terres, dans mon pays, dans mon seul passé véritable, lequel va de ma naissance à mon départ pour la guerre. Ce qui s’est produit par la suite, égarement, déséquilibre, folie, ténèbres où tous les Plouvanec’h du Moyen Age, pirates et scélérats, s’en sont donné à cœur joie, il n’en est plus question. C’est la guerre. Si elle m’a grisé d’héroïsme, et si je me suis battu comme un fou, en revanche, elle a fait remonter, des bas-fonds où dormaient mes instincts, tout ce qu’il y avait en moi de barbare et de sauvage. Si j’ai pris goût au mal, si j’ai assommé deux sentinelles pour m’enfuir d’Allemagne, si j’ai pillé en Russie, pillé en Turquie, volé mon premier bateau de pirate, c’est la folie de la guerre. Or, tout cela est fini. Le cou de massue de Boniface m’a rendu la raison. Je suis et ne peux plus être que Jean de Plouvanec’h. Et c’est Jean de Plouvanec’h qui veut vous dire…Après une hésitation, il compléta sa pensée.
–… Qui veut vous dire ce que vous êtes pour lui et vous demander ce qu’il est pour vous.
Chapitre 5 Adieu, Nathalie
Nathalie, qui jusque-là avait écouté sans un geste, fut soulevée d’une colère subite. De tels mots la révoltaient, et peut-être plus encore, l’effrayaient.
– Pas une parole à ce propos… Je vous le défends… Ce que je suis pour vous m’importe peu. Et que m’importe aussi que vous soyez Jéricho ou Jean de Plouvanec’h !
– Il faut m’écouter, s’écria-t-il avec plus de véhémence. Deux êtres comme nous, que le destin a liés si fortement, n’ont pas le droit de se quitter sans voir en pleine clarté le fond de leur âme.
Elle protesta de nouveau :
– Je ne vous permets pas. Est-ce que, pendant des semaines, vous ne vous êtes pas conduit avec moi comme un étranger ?
– Comme un étranger qui vous aimait, dit-il avec une exaltation imprévue qui changea le ton même de leur entretien. Depuis le jour où, dans le jardin de Naples, vous vous couronniez de fleurs, je n’ai vu que vous. Dans la nuit même où j’ai vécu durant des mois, le cerveau rempli d’une ombre impénétrable, c’est votre image seule qui demeura. Je n’ai pas eu d’autre guide que cette vision de jeunesse et de beauté. Il est possible que, plus tard, je vous aie paru indifférent ou hostile, mais au milieu de mes efforts épuisants vers la vérité, je ne songeais qu’à vous et je n’espérais qu’en vous. Depuis le jardin de Naples jusqu’à Mirador, et depuis la vallée de Ségeste jusqu’à la minute même que nous vivons, je n’aperçois en moi que de l’amour, l’amour le plus profond et le plus lumineux. Et vous, Nathalie, maintenant que je me suis montré tel que j’étais, me parlerez-vous à votre tour de vos sentiments secrets ?
– Moi ?
– Oui. Nous sommes deux, l’un en face de l’autre. Ne serez-vous pas loyale à votre tour, et si nous devons nous quitter, ne faut-il pas aussi que j’entende les mêmes paroles que vous avez entendues ?
De sa main puissante, il capta les deux poignets de la jeune fille et prononça avec une ardeur contenue :
– Rappelez-vous Mirador… Comme vous étiez émue ! Tout de suite, il y a eu en vous ce quelque chose d’exaltant qui fut en moi. Est-ce que vous auriez agi comme vous l’avez fait si vous n’aviez pas été soulevée par la même passion miraculeuse ? N’avons-nous pas subi le même délire ? N’est-ce pas plus que des amis qui écoutaient ensemble le bruit des barques et qui se penchaient sur l’abîme ? Et n’est-ce pas les sensations les plus effrénées de toute votre vie que celles que nous éprouvions l’un près de l’autre, et l’un par l’autre, quand la cloche sonnait, quand le feu flambait au-dessus de la mer et quand le chant de la guitare s’éloignait ? Rappelez-vous, Nathalie… Est-ce une indifférente qui a suivi, ce soir-là, l’étranger que j’étais, et qui s’est embarquée avec lui, sans le connaître ?
– Taisez-vous ! taisez-vous ! balbutia Nathalie, que l’évocation de ces heures bouleversait. Taisez-vous ! Je n’admets pas…
Elle tentait l’impossible pour se dégager. Elle rougissait de honte et d’indignation.
– Vous m’écouterez jusqu’au bout, ordonna Ellen-Rock… C’est-à-dire jusqu’à l’aveu.
– L’aveu de quoi ? s’écria Nathalie, exaspérée. De ma sujétion ? Oui, peut-être. L’aveu de votre force plus grande que la mienne… de votre volonté qui m’écrase… Tenez, regardez mes poignets que vous torturez. Ah ! toujours, il en fut ainsi. Depuis le début, il faut que j’obéisse. Si je m’échappe, vous courez après moi comme si j’étais votre proie. Eh bien, je ne veux plus me soumettre, je ne veux plus ! je ne veux plus !
Il sourit.
– Ce n’est pas de la soumission.
– Si, affirma-t-elle, je me soumets ainsi qu’une esclave, comme je me suis soumise sur le bateau que vous avez pris à l’abordage. Or, c’est fini. Les événements m’ont affranchie, et je ne retomberai plus.
– En ce cas, qu’êtes-vous venue faire dans ces ruines ? dit-il. Pourquoi êtes-vous venue, sinon pour y chercher mon souvenir, pour poser des questions sur moi, pour vous émouvoir au spectacle de mon enfance et à la vision de l’être innocent que je fus ici ? Croyez-vous que je ne devine pas combien vous ont troublée les confidences d’Armelle ? Et croyez-vous que je ne vous ai pas vue pâlir quand elle est revenue et que vous pouviez vous demander si je n’allais pas courir au-devant de rua fiancée d’autrefois ?
– Qu’osez-vous dire ? s’écria Nathalie, hors d’elle. Qui vous empêchait de vous montrer ?
– Mon amour pour vous. Mais il suffisait d’un mot de votre part, et Armelle connaissait ma présence.
– Pourquoi ne l’aurais-je pas dit ? Qui me retenait ?
– Votre amour pour moi.
Elle réussit, dans un accès de révolte, à repousser Ellen-Rock. Mais elle revint aussitôt vers lui, toute frémissante.
– Ce que vous appelez de l’amour, c’est de la haine. Je vous déteste.
– Non, dit-il. Un moment, vous avez cru vous détacher de moi parce que je vous apparaissais comme un malade, hors de l’humanité. Illusion qui s’est dissipée, du jour même où vous avez senti ma souffrance et mon effroi.
– Je vous déteste, répéta-t-elle, douloureusement. Vous entendez ? Je vous ai toujours fui…
Il la reprit aux épaules et lui jeta :
– Alors, si tu me hais, pourquoi m’as-tu sauvé tout à l’heure ? Tu croyais à ce moment-là que j’étais l’assassin de ton père, et cependant, lorsque Boniface a tiré sur moi, tu m’as averti : « Ellen-Rock ! » Était-ce un cri de haine ou un cri d’amour ? Réponds, Nathalie !
Elle reculait maintenant. Elle sentit contre ses jambes l’obstacle du vieux banc de pierre. De ses deux bras, Ellen-Rock lui entoura le buste et la serra contre lui.
Ose dire que tu ne m’aimes pas, orgueilleuse ! Quand on a donné à un homme exécré cette preuve d’amour, a-t-on le droit de se taire ?
Elle n’avait plus la force de lutter contre lui, et moins encore contre elle-même. La passion d’Ellen-Rock la pénétrait de langueur. Toutes les paroles de l’amour lui montaient aux lèvres, et, si elle se réfugiait encore dans le silence, c’était par une pudeur que ses yeux démentaient.
Elle se rappela l’idée de défaite qu’elle attachait au baiser, fût-il obtenu par la ruse ou la violence. « Qu’il me prenne la bouche, et je suis perdue », pensa-t-elle. Et elle attendait, impatiente et terrifiée.
Par un effort de volonté imprévue, et rien ne pouvait la toucher davantage, il résista. Il desserra son étreinte, puis, doucement, avec un respect infini, il la déposa sur le banc et, mettant un genou en terre, il baisa l’étoffe de sa robe.
– Je vous demande pardon. Vous voyez, Jean de Plouvanec’h est encore, et pour longtemps, un barbare. Mais tout changera. Il le faut. Croyez bien qu’au fond de moi, malgré ma forfanterie, je ne suis pas très fier de ma vie, telle que je la connais maintenant. Entre le passé que j’ai découvert et l’avenir que je rêve, il doit y avoir une période de réparation et de recueillement. La grande aventure est finie, Nathalie, aussi bien celle de Jéricho que celle d’Ellen-Rock. Il y avait autant d’orgueil dans le second que dans le premier, et le même besoin d’ostentation. Pour redevenir Jean de Plouvanec’h et pour vous demander ma grâce, il faut que je me consacre à quelque besogne plus humble.
Il s’était levé et s’amusait de ses propres paroles.
– Mais oui, il faut que je travaille, que je mène des troupeaux et que je défriche des terres. Jadis, je me serais fait moine. Aujourd’hui, je m’exile et je serai colon. D’ailleurs ne dois-je pas gagner ma vie et rentrer dans la règle, afin de savoir s’il ne reste pas en moi du pirate et de l’aventurier, et de savoir si la crise d’inconscience et de folie qu’a déclenchée la guerre a bien pris fin ?
Il marcha une minute ou deux et revint s’arrêter devant elle.
– Et puis, Nathalie, nous ignorons quelles vont être les réactions d’un Forville et d’un Boniface. Ni l’un ni l’autre ne renonceront au mal, soyez-en sûre, et rien ne prouve qu’un jour la justice ne mettra pas la main sur eux, et qu’il n’y aura pas quelque scandale où le passé de Jéricho reviendra à la surface. Je ne veux pas risquer que votre nom soit mêlé à tout cela. Séparons-nous, Nathalie.
Elle se cachait le visage entre les mains. Pleurait-elle ? Était-ce par un regard indifférent qu’elle eût répondu à son regard ? Il lui dit :
– Il y a dans la famille des Plouvanec’h un grand secret, Nathalie, qui se transmet de père en fils, dont les dames de Plouvanec’h reçoivent la confidence, et qui ne fut jamais trahi. Hugues de Plouvanec’h, seigneur de Jérusalem, et premier prince de Jéricho, reçut en récompense un médaillon au creux duquel se trouve un morceau de la vraie croix. Hélas ! ajouta-t-il en souriant, cette relique ne nous a donné ni la sagesse ni la douceur, et peut-être même, au contraire, lui devons-nous cet excès d’orgueil qui, bien souvent, nous a perdus. Mais elle est enfermée dans ce médaillon, et je possède, au fond d’un coffre, de vieux parchemins qui attestent son absolue authenticité. Gardez-la, Nathalie. Vous me la rendrez un jour lorsque je me sentirai digne de vous, et que vous pourrez ramener ici, dans son domaine, Jean de Plouvanec’h.
Nathalie murmura, d’une voix à peine perceptible :
– Et Armelle d’Annilis ?…
Il répondit :
– Son espoir s’épuisera de lui-même. Je l’ai aperçue tout à l’heure et j’ai surpris ses paroles. Ce n’est déjà plus une fiancée très douloureuse. Elle oubliera.
Il cueillit dans une touffe d’herbe le brin le plus épais, l’allongea sur le côté d’un de ses pouces et le maintint avec son autre pouce, également allongé. Il s’en servit alors comme font les enfants et, collant sa bouche, souffla violemment. Un cri rauque et strident jaillit qu’il répéta à trois reprises.
– Écoutez, dit-il. Vous n’aviez pas entendu un bruit de pas ? Oui, un bruit de pas qui venaient à travers les ruines !…
Il souffla de nouveau. Les pas se précipitèrent. Et, soudain, sur le haut d’une pente, à cinquante mètres, apparut le vieux Geoffroi. Il était haletant. D’un air effaré, il cherchait d’où venait l’appel.
Pour la troisième fois, Ellen-Rock souffla sur l’herbe tendue qui vibrait entre ses pouces.
– C’était mon signal d’enfant, quand je rentrais de la maraude et que je demandais à Geoffroi son aide pour franchir le mur.
À mesure que le vieux régisseur approchait, son allure devenait plus lente. Il suffoquait. S’il reconnaissait le signal d’autrefois, il ne discernait de loin, avec ses yeux fatigués, que la silhouette de son maître. À dix pas seulement, il eut un doute, et aussitôt assailli par une certitude subite, il chancela. Ellen-Rock le reçut dans ses bras, et le vieux balbutia :
– Jean ! Ah ! est-ce possible… mon petit Jean !… La demoiselle d’Annilis avait donc raison ?… Mon petit Jean…
Ellen-Rock l’amena près de Nathalie et lui dit :
– Voici ta maîtresse, Geoffroi… Voici la dame de Plouvanec’h…
Le vieux salua, acceptant du coup la nouvelle châtelaine. Ellen-Rock, qui avait hâte d’en finir, se pencha sur lui :
– Pas de mots inutiles, Geoffroi. Oui, je sais, tu m’aimes bien… et tu voudrais me le dire, et me garder près de toi. Ce n’est pas possible… Je pars. Écoute-moi. Je t’enverrai un peu d’argent de temps à autre… Tu remettras le domaine en ordre, autant que possible, selon l’ancien plan que tu dois avoir. Un jour, dans quatre ou cinq ans, il faut qu’il soit habitable… Surtout, ne dis pas à Mlle d’Annilis que tu m’as vu.
Il l’embrassa et revint vers Nathalie.
– Peut-être voudrez-vous réparer un peu du mal que j’ai fait. Ainsi, je suis sûr que là-bas, à Castelserano, votre visite serait utile chez les Dolci… et puis il y aura d’autres tâches à remplir, d’autres devoirs… je vous écrirai.
Elle promit d’un signe de tête. Il la regarda longtemps. Elle avait les yeux humides et une figure bouleversée d’émotion et d’amour.
– Adieu, Nathalie.
– Au revoir, murmura-t-elle.
– Vous m’aimez, n’est-ce pas ?
– Je vous aime.
Ils ne se dirent plus un mot. Et il s’en alla.
Elle le vit plusieurs fois, sur le sentier qui conduisait à la grille. Elle eût bien voulu le suivre. Pourquoi se quitter ? À quoi bon des épreuves encore et tant de précautions contre le destin ? Ne l’aimait-elle pas, qu’il fût Jean de Plouvanec’h, Ellen-Rock, ou même Jéricho ?
Près d’elle, le vieux tremblait comme une feuille. Avec sa canne, il se mit à faire du fleuret, des contres-de-quarte et des coupés-dégagés. Elle chuchota :
– Nous n’attendrons pas si longtemps, mon bon Geoffroi. Remettons le domaine en ordre. Relevons ce qui peut être relevé. Dans quelques mois, j’irai chercher Jean de Plouvanec’h.
Là-bas, sur la route qui montait de la grille vers la forêt, elle apercevait encore sa haute silhouette. Il marchait à longues foulées, de son allure de grand fauve, élevé sur jambes, le buste balancé et les épaules lourdes. Quelle puissance et quelle étrangeté !
Elle évoqua la lignée tumultueuse des sires de Plouvanec’h. Elle pensait aussi, avec un frisson, sans crainte de ce qu’il adviendrait, que cet homme était Jéricho. Et elle se rappelait les vers du poète :
« Comment pouvait-il ainsi entraîner la confiance ? C’était le pouvoir de la pensée, la magie de l’âme. Il façonnait à son gré l’esprit des autres… »
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4 mars 2004
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Table of Contents
Première partie La terrasse de Mirador
Chapitre 1 Le roi de la Méditerranée
Chapitre 2 L’homme qui a perdu son passé
Chapitre 3 Quelques miracles
Chapitre 4 Le coup de sifflet
Chapitre 5 L’assaut
Deuxième partie Autour d’un temple grec
Chapitre 1 Nathalie s’enfuit
Chapitre 2 La captive
Chapitre 3 Les révélations de Pasquarella
Chapitre 4 Reflets du passé
Chapitre 5 La mort de M Manolsen
Troisième partie La journée du 14 juin
Chapitre 1 Forville tente sa chance
Chapitre 2 Et d’un !…
Chapitre 3 Attaques et contre-attaques
Chapitre 4 L’ombre de la vérité
Chapitre 5 La vérité
Quatrième partie Le château de Plouvanec’h
Chapitre 1 La fiancée qui attend
Chapitre 2 L’embuscade
Chapitre 3 Le chef
Chapitre 4 Ai-je tué, Boniface ?
Chapitre 5 Adieu, Nathalie
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