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jueves, 6 de abril de 2017

Mystère Et Fantastique (Français) (Maurice Leblanc)

Mystère Et Fantastique
Maurice Leblanc

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Éitions de l’Opportun

Éditeur : Stéphane Chabenat
Suivi éditorial : Clotilde Alaguillaume
Conception couverture : Philippe Marchand
EAN : 978-2-36075-193-8
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Collection
MAURICE LEBLANC 100 % INÉDIT
Exclusivité ebook



Dans la collection ebook « Maurice Leblanc 100% inédit », retrouvez également :

- Sexe et érotisme
5 nouvelles

- Crimes en série
5 nouvelles

- Histoires de couples
5 nouvelles

INTRODUCTION
Père du mythique Arsène Lupin, Maurice Leblanc est un écrivain connu et reconnu pour son sens du suspense et sa plume alerte.
Les Éditions de l’Opportun sont donc particulièrement fières de vous proposer de redécouvrir son style inimitable grâce à la publication de ses nouvelles inédites. Ces nouvelles contiennent tous les ingrédients qui firent le talent inimitable de Maurice Leblanc : style, passion, suspense et modernité.

Nous retrouvons donc avec plaisir la plume d’un auteur majeur aux multiples facettes, qui ne s’est pas cantonné au seul roman policier. Cette collection « Maurice Leblanc 100% inédit » propose 4 premiers volumes : Histoires de couples ; Sexe et érotisme ; Mystère et fantastique et bien sûr Crimes en série.

Les Formes
Après trois jours d’agonie, Guillaume, mon meilleur, mon seul ami, mourut entre mes bras.
Le coup fut terrible pour moi. Je tombai malade. La fièvre et le délire m’épuisaient ; mais je fus sauvé grâce au dévouement de ma femme, ma chère Louise.
Deux mois, jour pour jour, après la mort de Guillaume, j’effectuai ma première sortie. Or, en mettant le pied dehors, en face de ma maison, sur l’autre trottoir, j’aperçus… j’aperçus Guillaume, oui, Guillaume lui-même qui marchait d’un pas rapide, le col de son pardessus relevé comme d’habitude, sa canne à la main.
Je dus m’appuyer au mur. L’idée me vint de remonter chez moi et de m’enfouir sous mes draps pour échapper à cette vision cruelle. Car ce ne pouvait être qu’une hallucination, n’est-ce pas ? Pourtant, comme Guillaume menaçait de se perdre parmi la foule, je me mis à le suivre. C’était lui, il n’y avait pas à en douter ; c’était son allure, ses gestes, la courbe de son dos. Lui seul avançait de la sorte, avec ce petit raidissement de la jambe gauche et ce dandinement de la tête. Je courus de toutes mes forces pour le rejoindre. Mais je m’arrêtai soudain. Était-ce bien lui ?
Il entra dans un café. J’y entrai également. Et je le vis. Nul doute… ses yeux… sa moustache rousse… sa barbe en pointe… J’allai m’asseoir à sa table et je lui pris le bras en tremblant, avec la crainte que ce ne fût pas un véritable bras, fait de chair et d’os. Il me regarda d’un air étonné, comme s’il ne me connaissait pas… Ou bien, peut-être, ne voulait-il pas me reconnaître. Je lui dis, à voix basse, les yeux dans les yeux :
— Guillaume.
Il sembla stupéfait. Je répétai :
— Guillaume, c’est moi, moi ton ami…
Il répliqua :
— Pourquoi m’appelez-vous Guillaume ? Ce n’est pas mon nom… Et puis, je ne vous connais pas…
Sa voix !.. oui, sa voix aux inflexions graves, aux syllabes un peu traînantes. Mais pourquoi me regardait-il avec cet air dur ? Jamais Guillaume ne me regardait ainsi, ni moi, ni personne, même ceux qu’il n’aimait point.
Je dus lui paraître consterné, car il essaya complaisamment de me sourire. Oh ! ce sourire, comme il était différent du bon sourire de Guillaume !
Au fond, tout au fond de moi, je le savais depuis longtemps, je crois même que je le savais depuis la première minute, ce n’était pas Guillaume. Quelque semblable que fût leur extérieur, Guillaume et cet individu formaient deux êtres distincts, dont l’un, mon ami, était mort et dont l’autre était un étranger, un inconnu. Cette certitude s’imposait à moi sans discussion. Et depuis lors je n’ai jamais varié, jamais la moindre inquiétude n’a troublé ma conscience à ce propos. Même, je n’eus aucune honte à lui avouer :
— Pardonnez-moi, je suis dupe d’une ressemblance vraiment extraordinaire.
Donc, la chose est bien nette. Mais pourquoi ai-je toujours agi comme si je doutais encore, que dis-je ? Comme si j’étais persuadé que ce fût Guillaume ? Pourquoi ne me suis-je pas levé, ce jour-là ? Pourquoi ai-je répondu aux questions qu’il se mit soudain à m’adresser avec une indiscrétion plutôt équivoque ? Pourquoi lui ai-je dévoilé mes affaires, mes projets, ma situation de fortune, toute ma vie, enfin ? Pourquoi, en une heure, a-t-il su tout ce que savait Guillaume ?
Il devint mon ami, parfaitement, mon ami intime, d’une minute à l’autre, mon confident, mon conseiller, au même titre que celui qui était mort, comme si c’était lui. Je le retrouvais tous les jours. Il fut mon associé, nous n’eûmes qu’une bourse, la mienne. Et à tout cela il n’y avait qu’une raison, sa ressemblance avec Guillaume. Il n’y en avait pas d’autre. Au contraire, que de raisons m’éloignaient de lui ! Je le sentais si faux, si intéressé, si cupide, si dénué de scrupules ! N’importe ! je ne me conformais pas à l’idée que je prenais peu à peu de son âme vile, mais à l’idée qu’il m’imposait de lui à travers le mensonge de ses yeux et de ses gestes et de ses manières, analogues aux yeux et aux gestes et aux manières de mon ami.
Et quelle douleur de découvrir sous cette enveloppe qui était celle de Guillaume, aussi exactement que si elle lui avait été volée, de découvrir des pensées mesquines, des calculs abominables, des instincts d’aventurier et de pillard !
J’ai bien souffert, je souffrais surtout de ne pouvoir m’arracher à lui. Je voyais distinctement les ravages qu’il faisait dans ma vie, j’avais des preuves quotidiennes de ses vols, ma fortune passait tout entière entre ses mains, j’allais vers la ruine et le déshonneur, et je ne pouvais rien. Je me révoltais. Je luttais de toutes mes forces contre cette influence monstrueuse. Vainement. Il me regardait, il me parlait, et j’obéissais, parce que j’avais l’illusion, tout en sachant clairement la vérité, que c’était Guillaume qui me regardait et me parlait. À chaque expérience, il me semblait impossible que cette forme d’être, forme que j’avais pris l’habitude d’associer chez mon ami à des idées de dévouement et de propreté morale, pût recouvrir de la laideur et de l’égoïsme. Et chaque fois je me livrais avec la même espérance. Ne me livrais-je pas à Guillaume, jadis ?
Étais-je fou ? Nullement. Nos rapports avec les autres obéissent à des lois mystérieuses. Ma destinée est de subir l’influence d’un être ayant cette forme spéciale. Je l’ai trouvée deux fois, et je me suis d’autant plus abandonné la seconde fois que, la première, j’avais été heureux et récompensé de ma confiance.
Donc, je n’étais pas fou, et pourtant… pourtant, je me prenais souvent la tête avec angoisse, et je la tâtais comme pour boucher quelque fissure par où s’échappaient peut-être des morceaux de ma raison, car enfin on ne se laisse pas ainsi ruiner et traiter comme un enfant, parce qu’un homme a des traits et des gestes semblables à ceux de quelqu’un que l’on aimait. À bien l’examiner, ma conduite avait quelque chose d’étrange et de puéril. Somme toute, n’étais-je pas fou ?
Il arriva que je dus le présenter à ma femme. Il l’ordonna et, malgré ma répugnance, il fallut souscrire à ce caprice. Naturellement, Louise fut frappée de sa ressemblance avec Guillaume. Mais son instinct de femme la mit en garde contre lui, et elle me dit :
— Fais attention, c’est un méchant homme.
De fait, elle ne consentit plus à le recevoir. Et quand je l’y obligeais, elle nous quittait sous un prétexte quelconque.
Or, l’autre semaine, en rentrant chez moi, par hasard, un matin, je trouvai Louise dans les bras de cet individu.
Je ne bougeai pas. C’était un écroulement. Je balbutiai :
— Oh ! Guillaume… Guillaume…
J’avais le cœur déchiré. Une telle trahison !
Lui, très tranquillement, prit son chapeau, sa canne, et s’en alla.
Et je m’aperçus soudain que Louise était à mes pieds. Et elle pleurait :
— Ne m’en veux pas… ce n’est pas de ma faute… j’ai eu confiance en lui comme en Guillaume… Il est venu me parler… et puis sa voix, ses gestes… je ne me suis pas défiée… il m’a surprise…
Oh ! les douces, les chères paroles ! Je n’étais donc pas fou ! Elle aussi avait subi le pouvoir déconcertant des apparences semblables. Aussi bien comment les pauvres êtres que nous sommes s’affranchiraient-ils de cette nécessité ? C’est par les sens qu’ils nous faut d’abord prendre contact avec les choses et les gens. C’est eux qui nous fournissent les premiers éléments de nos jugements. Et quelle certitude meilleure que la ressemblance ? N’est-il pas logique, ou tout du moins excusable, humain, de conclure de l’analogie des formes à celle des réalités qu’elles cachent ? Si j’ai confié ma fortune et ma réputation à cet homme, sur la foi de son apparence, puis-je demander compte à ma femme de son honneur, elle qui a succombé sous la même illusion ?
Et puis, que ne pardonnerais-je ! Je ne suis pas fou !... J’ai eu si peur… mais, maintenant, je le sais, je ne suis pas fou… et c’est cela… cela seul qui m’épouvantait… Je ne suis pas fou…

La Mystérieuse
J’allais à belle allure, le volant bien en main, chacun de mes sens à son poste, l’esprit vigilant, maître des choses et de moi-même, heureux de vivre. La route était large et droite. L’espace m’appartenait. Il n’est point de sensation de liberté plus grande et plus délicieuse.
Et soudain, d’un petit bois qui surgit à ma droite, quelque chose se précipita qui vint s’abattre à dix pas en avant de ma voiture, sous elle, puis-je dire.
Par quel miracle me fut-il possible d’éviter cet obstacle, sans pourtant que la brusquerie de l’écart me brisât contre la ligne des arbres ? Cent mètres plus loin, je m’arrêtai. Malgré la rapidité de l’événement et mon trouble, j’avais eu la vision très nette d’une forme humaine qui se jetait en travers de la route, une femme, m’avait-il semblé.
Je ne m’étais point trompé. Je trouvai la malheureuse évanouie. Un peu de sang coulait d’une blessure qu’elle s’était faite au visage. Je m’assurai que ce n’était point grave. Je soulevais sa tête. Je lui fis respirer des sels. Après quelques minutes elle reprit connaissance.
M’ayant regardé longtemps, d’un air étonné, qui ne comprenait pas, elle se mit tout à coup à me supplier :
— Ah ! Monsieur, emmenez-moi, emmenez-moi… il fallait me laisser mourir… pourquoi ne suis-je pas morte ?... Emmenez-moi… j’ai peur… on va venir… je ne veux pas rester…
Il y avait dans sa voix et dans ses gestes une épouvante qui me frappa. Je fus sur le point de l’interroger, mais elle était debout déjà et courait vers l’automobile comme si on l’avait poursuivie.
Elle monta dans la voiture et s’y installa. Je tentai de parler.
— Vraiment, Mademoiselle… expliquez-moi d’abord…
Elle se pencha, me prit les deux mains et s’écria, la voix tremblante, le regard plein d’angoisse :
— Je vous en prie… il n’y a pas une minute à perdre… sauvez-moi… Je vous en prie…
Nous partîmes.
Ce fut une fuite éperdue et silencieuse, fuite d’autant plus étrange que personne ne nous suivait et que personne n’aurait pu nous suivre, étant donnée l’extrême vitesse à laquelle nous marchions. Plusieurs fois j’essayai de ralentir. Elle ne me le permit point.
Nous traversâmes Attigney, Rezoul, Ardouis… À Grinol, qui était le but de mon étape, ce jour-là, je lui dis :
— Nous allons nous arrêter.
Mais elle m’implora ardemment :
— Ah ! non, je vous en prie… pas encore… plus loin… bien plus loin…
Bretalloux, Cherville… J’étais brisé de fatigue. Mes bras, raidis, me faisaient mal. Cela devenait dangereux. Enfin, à Saint-Jore, elle consentit à descendre.
Nous dînâmes l’un en face de l’autre, sans échanger une seule parole. Je pus l’observer à mon aise. Elle avait peut-être vingt ans. Sa figure était d’une beauté très délicate qui contrastait avec l’éclat sombre, presque sauvage, de ses yeux. Toute la physionomie exprimait l’énergie, la volonté, l’obstination. Mais il y avait un grand charme et de la douceur dans ses gestes.
Après le repas, elle se leva et me tendit la main.
— Je vous remercie… et je vous demande pardon. C’est beaucoup de mal que je vous ai donné, et je devrais au moins répondre à votre bonté par de la confiance. Mais cela ne m’est pas possible.
— Votre nom ? lui demandai-je.
— Je ne puis pas vous le dire… je ne puis rien vous dire.
Je m’inclinai. Elle se retira.
*
Durant quatre jours je ne la vis point. Elle avait la fièvre, subissait le contrecoup de la rude épreuve.
Pourquoi suis-je resté ? Nul devoir ne m’y obligeait. Elle-même m’écrivit quelques lignes où elle me suppliait de ne pas interrompre plus longtemps mon voyage.
Cependant, le cinquième jour, j’étais là, et je l’accompagnai dans les courses qu’elle fit à travers la ville pour se munir de vêtements et de tout ce qu’il lui était nécessaire.
Et le sixième jour nous repartîmes ensemble, dans ma voiture.
Étape encore silencieuse où l’inconnue ne desserra pas les dents, toujours pâle, secouée de frissons, peureuse sans raison, inquiète dans les villes. Et il en fut de même le lendemain. Mais le surlendemain elle eut un cri d’admiration devant une plaine lumineuse qui nous apparut au sortir d’un défilé. Et le jour d’après elle prononça quelques mots. Et le jour d’après elle sourit.
Et dès lors, chaque jour, en l’éloignant du lieu même de sa souffrance, sembla l’éloigner aussi de sa souffrance elle-même. Quelque chose du passé tombait à chaque détour du chemin. Ses peines s’éparpillaient au vent comme les morceaux d’une lettre cruelle que l’on déchire et que l’on jette autour de soi.
Mais quelles peines, quelle torture affreuse lui avait donné le désir de mourir ? Quel ennemi implacable ou quelle situation intolérable avait-elle fui en fuyant avec moi ? Qui était-elle ? Une amoureuse déçue ? une criminelle ? une victime ?
Elle était douce et bonne et infiniment gracieuse, voilà les seules certitudes auxquels je parvins peu à peu. Et elle avait de grands yeux noirs, une voix qui me troublait, des gestes harmonieux, une âme grave et simple. Le reste, toutes ces questions mystérieuses et tragiques, j’avoue que si elles m’obsédaient parfois je ne songeais pas beaucoup à les lui poser. Comme elle, je m’éloignais du passé mauvais, et j’avais, comme elle, l’impression d’entrer dans un monde nouveau où il n’y avait que du bonheur, de la paix… et de l’amour.
Journées admirables ! courses exaltantes à travers la France, la Suisse et l’Italie ! Heures inoubliables où nous prîmes aux plus belles villes leurs plus beaux sourires, aux plus vertes campagnes tout ce qu’elles ont de fraîcheur, d’éclat et de pureté !
Elle fut l’amie exquise, elle fut l’amoureuse jeune et naïve. Un long et doux hiver s’écoula parmi les orangers et les palmiers. Puis, au printemps, nous repartîmes. Les larges routes claires nous accueillirent de nouveau, bordées d’agaves et de platanes, ou bien de peupliers et de saules. Nous étions heureux. Nous nous aimions. Elle était ma vie, ma vie tout entière.
Et soudain, un jour, elle jeta un cri d’épouvante. Depuis quelques minutes déjà j’avais arrêté et je l’observais anxieusement. En face de nous était le petit bois d’où elle avait surgi, l’année précédente. Qu’allait-elle dire en le voyant ? Qu’allait-elle faire ?
Sa pâleur m’effraya. Elle gémit, se tournant vers moi :
— Tu savais ? C’est volontairement…
— Oui.
— Pourquoi ?
Je lui pris la main et la fis descendre, puis je la conduisis à l’endroit même de la route, près des deux arbres entre lesquels elle avait passé.
— Il faut que je sache. Qui es-tu ? Je pardonne tout d’avance, j’admets tout… mais il faut que je sache avant d’unir ma vie à la tienne… Parle… Ne dois-tu pas être ma femme ?
Il y eut dans ses yeux un peu de reproche, et elle chercha des mots de prière. Et rien n’était lamentable comme son pauvre visage contracté. Mon Dieu, comme elle souffrait ! J’insistai cependant. Elle regarda autour d’elle avec une sorte d’égarement. Elle vit la route, les deux arbres, le petit bois, chancela et tomba tout d’un coup, évanouie.
Quelques minutes après, je l’emportais dans ma voiture, par les mêmes chemins que jadis. Nous traversâmes Attigney, Rezoul, Ardouis. Rien ne m’eût arrêté. Aucune fatigue. Cette fois c’était moi qui fuyais, comme si j’avais eu peur qu’on me l’arrachât. Et lorsque nous fûmes arrivés à Saint-Jore, je me jetai à ses pieds.
— Reste l’inconnue… Qu’importe que je sache ?... Je t’aime telle que tu es, dans le présent et dans l’avenir, comme dans le passé que j’ignore et que j’accepte. Et puis, ne sais-je pas de toi tout ce qu’il faut savoir ? Ne t’appelles-tu pas le bonheur ? N’es-tu pas l’amour ?
Et le lendemain nous sommes repartis. Et je suis heureux…

Au-delà des douleurs humaines
Je ne connais rien dans l’antiquité légendaire qui soit plus effroyablement tragique que la vie de l’infortunée comtesse d’Argant. La fatalité qui s’acharna sur les Atrides ou sur Œdipe ne fut pas plus inflexible ni plus absurde. Ici comme là, l’épouvante est la même. Les dieux frappent comme des fous. La créature humaine est un jouet contre lequel s’exerce leur cruauté perverse.
Et peut-être le destin de la comtesse d’Argant surpasse-t-il en atrocité tout ce qu’a pu imaginer le sombre génie d’un Sophocle. Il le surpasse en ce qu’il n’est même pas mystérieux. La grande ombre du mystère ne l’a jamais enveloppé, ne lui a jamais caché le redoutable avenir.
Œdipe ne savait pas, ne voyait pas où il allait. Mme d’Argant ne put se réfugier dans l’illusion. Chez elle, le malheur revient à date trop fixe pour qu’il soit possible d’espérer. Il ne rôde pas sournoisement autour de la demeure, attendant la minute propice pour se présenter. Non. À l’heure dite, il ouvre la porte et il entre.
L’imprévu n’existe pas pour la comtesse. Chaque douleur est d’autant plus terrible qu’elle était attendue ! Tout cela prend des apparences géométriques. Et, dans la période normale de sa vie comme dans la période torturante, les événements se produisent, non point comme des événements humains soumis aux vicissitudes du hasard, mais comme des phénomènes physiques régis par l’ordre inéluctable et régulier des lois universelles.
Cette vie, la voici, sans aucun commentaire qui en interrompe l’exposé.
D’ailleurs, en l’occurrence, une douzaine de dates, chacune accompagnée de trois mots, suffiraient à donner le grand frisson d’épouvante.
*
En 1868, elle devenait la femme de Guillaume d’Argant, qu’elle aimait et qui l’aimait.
En 1870, le jour même où naquit leur premier fils, Henri, la guerre était déclarée, et Guillaume partait pour la frontière. Fait prisonnier à Sedan, enfermé dans les forteresses d’Allemagne, il ne revint qu’après deux années d’absence.
Quatre ans après la naissance d’Henri, Georges vint au monde. Puis, quatre ans après Philippe. Puis trois et demi plus tard, Jacques et quatre et demi plus tard Pierre.
Nous sommes en 1885. Durant cinq ans, la comtesse, que son mari jusqu’ici n’avait pas été sans délaisser quelquefois, connut la paix et le bonheur. Le comte s’assagit. Il est fier de ses cinq beaux garçons, tous solides et vigoureux, hardis et passionnés.
Il les habitue aux exercices du corps. Il est leur maître d’armes, leur écuyer, leur professeur d’énergie. Qui ne se souvient de les avoir vus galoper tous les six au Bois en 1890 ? L’aîné a vingt ans, le plus jeune en a cinq, et sur son poney, il n’est peut-être pas le moins intrépide.
« Argant, ardent », n’est-ce pas la devise que portaient les ancêtres du comte ?
Un jour, à la tête de sa petite troupe, il chargeait dans une des allées cavalières. Son cheval fit un écart. Le comte tomba. On le releva mort.
*
La veuve eut un chagrin profond. Mais elle avait cinq enfants. Leurs caresses, leur affection, son orgueil de mère, adoucirent peu à peu la blessure. Elle se sacrifia entièrement à eux, elle vécut pour eux, fière elle aussi de leur force et de leur audace.
En mémoire du père, elle encourageait leurs volontés et leurs rêves sportifs. Bicyclette, football, chasse, canotage, alpinisme, chacun suivant son âge et ses goûts, ils firent tout ce qu’il leur plaisait.
Trois ans, jour pour jour, après la mort du comte, Henri, le fils aîné, tirait dans une salle d’escrime du boulevard Haussmann. L’épée de son adversaire l’atteignit au cou. Elle était démouchetée. Henri tomba mort.
Trois ans après, en 1896, le second fils, Georges, courant à une réunion d’amateurs cyclistes à Buffalo, toucha si violemment la roue d’arrière du tandem qui l’entraînait, qu’il fut projeté à terre. Il se brisa le crâne.
Le destin se révélait. De quatre ans en quatre ans, une naissance. De trois ans en trois ans, une mort. Cette affreuse prévision allait-elle se réaliser ?
Dans quelle angoisse Mme d’Argant dut-elle attendre l’échéance fatidique, cette année 1899, qui mathématiquement devait encore lui arracher un de ses fils, Philippe, sans doute, puisque la mort semblait suivre l’ordre du temps ?
L’année passa. Pour la première fois, depuis des mois et des mois, la comtesse eut un sourire en embrassant le 1er janvier 1900, les trois enfants qui lui restaient.
Le lendemain, Philippe était tué dans un accident d’automobile.
Trente mois plus tard, Jacques, le quatrième, trouvait la mort au cours d’une ascension en Suisse.
*
L’an passé, Pierre, le dernier survivant, l’héritier du titre et de la fortune des Argant, entrait dans sa vingtième année.
Sur sa tête, la comtesse avait reporté toutes ses tendresses exaspérées, tous les élans de son pauvre cœur meurtri. Elle ne lui souriait pas. Non. Elle ne pouvait plus sourire. Mais il lui arrivait de verser des larmes plus douces quand elle le regardait. Car elle trouvait encore des larmes en elle.
Et il lui semblait qu’elle avait peut-être enfin le droit d’espérer. Pierre avait été gravement malade de la poitrine. Pierre avait perdu beaucoup de ses forces, et, autant par affaiblissement de santé que par amour pour sa mère, il avait renoncé à toute espèce d’exercice.
Et puis, il avait peur, lui aussi, peur de l’année fatale qui approchait, peur de l’horrible destin…
Ils passèrent l’hiver à Beaulieu, dans une propriété que baignait l’eau de la Méditerranée.
De temps à autre, pour toute distraction, Pierre allait à Monte-Carlo. Il y jouait, il s’y promenait.
Une après-midi, la comtesse était étendue sur une chaise longue, au bout du joli jardin qui domine la mer. Elle regardait rêveusement un canot automobile qui piquait vers Beaulieu, en coupant les vagues, des vagues assez méchantes.
Le canot s’approcha. Il portait trois hommes. L’un d’eux agita son mouchoir. Elle reconnut Pierre. Au même moment, il y eut comme un coup de vent, qui secoua la mer… Le canot plongea, disparut…
La comtesse ne poussa pas un cri. Elle ferma les yeux, pour ne pas voir, pour ne pas voir ! Puis elle s’enfuit, courut sur la grand-route, courut jusqu’à la gare.
Un train passait. Elle y monta.
On ne l’a plus revue. On ne sait où elle est. On ne sait rien d’elle. Quelque part, dans un coin du monde, elle cache sa douleur, elle vit avec ses morts.
*
Et il y a quelque chose de plus terrible, que tout cela, auprès de quoi je trouve la mort de ce mari et la mort de ces fils, des événements presque naturels, quelque chose qui donne au destin de cette femme une grandeur farouche, unique, sacrée, surhumaine. Il y a ceci : Pierre n’est pas mort, Pierre a été sauvé, et sa mère ne le sait pas !...

L’Épouvante
Des amis m’attendaient pour déjeuner. L’heure du rendez-vous était passée, et vingt kilomètres encore me séparaient de l’étape. Je marchais donc aussi vite que mon automobile le permettait, lorsque j’aperçus, peut-être à cinq cents pas devant moi, une personne à cheval.
Presque aussitôt je me rendis compte que c’était une amazone et qu’elle venait à ma rencontre.
Je n’eus même point l’idée de ralentir. La route est spacieuse, deux bandes de gazon en doublent la largeur, et l’amazone suivait à gauche un petit sentier tracé dans ce gazon. En outre, je l’affirme sur ce que j’ai de plus sacré au monde, le cheval, à mon approche, ne donna aucun signe d’inquiétude.
Je passai donc, et ce fut subit, inattendu. La bête fit un écart. J’entendis un cri. Je me retournai, j’eus la vision d’une chute et j’arrêtai brusquement.
Aussitôt je me mis à courir. La dame gisait au pied d’un arbre, inanimée. Du sang coulait sur son front. Elle avait dû être projetée contre l’arbre.
Je me penchai. Je vis ses yeux fixes, je touchai ses mains, j’interrogeai son cœur. Elle était morte.
Au loin le cheval galopait.

Je ne dirai point les sentiments qui m’étreignirent en face de cette femme dont le destin m’avait fait le meurtrier involontaire. Je ne dirai point mon angoisse, mon affolement, mes remords. Non. Je veux exposer les choses, celle-là et les autres qui s’ensuivirent, je veux les exposer simplement, dans leur horreur tragique. Elles n’ont besoin d’aucun commentaire.
Après un moment de stupeur, j’essuyai son visage. Elle me parut très belle en sa pâleur de morte. À l’arrangement de ses cheveux, à la délicatesse de ses formes, je jugeai que c’était une jeune fille. Aucun indice ne put m’indiquer son nom ni le lieu de sa demeure.
Sur la route il n’y avait personne. À l’horizon des campagnes personne. Je consultai ma carte. Le plus proche village se trouvait à une lieue et demie. Je résolus d’y transporter la jeune fille.
Je la couvris de mon vêtement et me dirigeai vers l’automobile pour la ramener chez elle.
En toute hâte j’établis le contact et tournai la manivelle de mise en marche. Aucune explosion ne se produisit.
Durant dix minutes je m’acharnai. En vain. Je vérifiai les bougies, je réglai le trembleur, je cherchai toutes les causes possibles de panne. Cela dura bien une demi-heure. Quel supplice !
Et soudain, ayant tourné la tête, j’aperçus le cheval qui broutait paisiblement auprès de la jeune fille. Et aussitôt une idée me frappa. Je n’hésitai point. D’ailleurs, il n’y avait pas d’autre parti à prendre.
La bride du cheval traînait à terre. Il se laissa approcher, puis conduire jusqu’à la voiture. À l’aide de cordes je l’y attelai.
Puis je revins vers la morte, la soulevai et, l’emportant dans mes bras, je la déposai sur le siège, sur l’unique siège qui se trouvait auprès du mien.
Ou, pour mieux dire, je l’y assis, un peu à la renverse, et solidement attachée, cela va de soi. Et nous partîmes…
Je m’efforce de tracer ces lignes d’une main qui ne tremble pas, mais mon cœur tremble, lui, et je suis couvert de sueur rien qu’à l’évocation de cette promenade lugubre.
Nous allons, nous allons au petit pas. La selle au dos, la bête tire de biais. Je dirige, je retiens, je laisse aller. Ma compagne a l’air de dormir.
Parfois je suis près d’arrêter. N’est-ce pas un sacrilège ce que je fais là ? Mais non, mais non, il n’est pas possible d’agir autrement. Alors ?
Et nous allons. Deux, trois kilomètres. Toujours personne dans les champs.
Mais un chemin se présente sur la droite, un chemin qui file entre deux rangées d’arbres, et qui descend dans une vallée étroite. Le cheval s’y engage de lui-même. Nul doute : c’est de ce côté que se trouve la maison, le château…
Et de fait les arbres se multiplient, disposés en quinconces bien taillés. Des toits apparaissent au loin. J’ai peur…
J’ai peur, car bientôt j’arriverai, il me faudra annoncer la chose. Et comment l’annoncer ? Au moyen de quelles phrases, douces, fuyantes, mensongères, mystérieuses, de ces phrases qui font pressentir l’atroce vérité et donnent le frisson du malheur.
La route aboutissait à la grille d’un parc. Un sentier la traverse à cent pas de cette grille, et par ce sentier quelqu’un passa qui ne me vît point.
Je l’appelai, puis, sautant de voiture, me jetai à sa poursuite.
Il s’arrêta. C’était un homme encore jeune, en tenue de chasse, le fusil sur l’épaule.
Tout haletant, je lui dis :
— Monsieur, je vous en prie, tirez-moi d’embarras… J’ai recueilli sur la grand-route une dame, une jeune fille… je ne sais qui elle est… où la conduire…
— Une jeune fille ?
— Oui… tombée de cheval.
— Blessée peut-être ? Morte ?
— Oui, morte… Mais venez… suivez-moi.
Je partis en courant vers la voiture. Mais il me devança. Qu’avait-il à se hâter de la sorte ?
Un soupçon horrible me saisit.
Il bondit sur le marchepied, souleva le vêtement dont j’avais enveloppé la jeune fille, et poussa un hurlement de douleur.
Et tout de suite, il l’arracha du siège. Il l’étendit sur un talus de mousse, et, à genoux devant elle, il lui couvrait les mains de baisers.
Puis il revint à moi. Son visage m’effraya, tellement les traits en étaient bouleversés. Et il me dit d’un ton saccadé :
— C’est ma fille… notre dernière fille… nous en avions trois… toutes trois mortes… Allez… vite… par là… allez prévenir sa mère… prévenez-la doucement… elle arrive par ici… par ce sentier… elle me suivait… Oh ! ma dernière fille !... allez donc !...
Je m’éloignai rapidement. Je n’avais pas fait cent pas qu’un coup de feu retentit.
Il s’était tué.
Et en même temps j’aperçus, tout au bout du sentier qu’il m’avait désigné, j’aperçus une dame qui s’avançait lentement, comme une personne qui se promène, en cueillant de grandes fougères.
Alors, sans réfléchir, je me précipitai vers ma voiture. Je dételai le cheval. Au premier essai la mise en marche s’effectua.
Et fou d’épouvante, les cheveux dressés sur la tête, je m’enfuis, laissant là les deux cadavres qui gisaient à l’extrémité du chemin par où s’en venait la mère, tout doucement ; les bras chargés de grandes fougères…

Une Bonne Fortune
Fervannes, le romancier célèbre, aussi connu par ses aventures que par ses livres, continua :
— Et dans l’enveloppe que je reçus, pas autre chose que ceci : la feuille d’état-major, numéro 19, ou plutôt le quart de cette feuille, c’est-à-dire Yvetot, sud-est.
Et sur la carte, tout simplement une croix au crayon rouge dont les deux lignes se rencontraient au point d’intersection des deux routes qui vont, l’une de Rouen au Havre, l’autre d’Yvetot à Neufchâtel.
J’examinai l’enveloppe. Elle portait le timbre de Doudeville, localité située à une douzaine de kilomètres de l’endroit désigné par la croix.
L’adresse était écrite, il n’y avait pas de doute, par une main de femme.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Certes, je le sais par de nombreuses lettres, les légendes du pays de Caux que j’ai recueillies et publiées, m’ont valu une petite renommée spéciale dans cette région. Mais pourquoi ce message anonyme et mystérieux ?
Je le déchirai.
Le lendemain le courrier m’apportait une enveloppe identique. Je l’ouvris : même carte d’état-major, même croix au crayon rouge.
Le surlendemain, nouvel envoi. Et les jours suivants également.
J’avouerai que cette obstination ne laissait pas de m’intriguer. L’adresse eût révélé une écriture d’homme, que j’aurai cru à une mystification, et les choses en seraient restées là. Mais c’était une écriture de femme !
Une femme ! La lettre d’une inconnue ! Malgré soi on s’émeut de toucher à ce que toucha les mains d’une femme, de regarder les lignes qu’elle traça. Qui est-elle ? Pourquoi s’occupe-t-elle de vous ? Que peut-on espérer de cette amie invisible et lointaine ?
Je ne suis pas fat. Cependant il me fallait bien admettre que tout cela avait une apparence de rendez-vous, c’est que l’on s’intéressait à moi, que je plaisais… Dame !
Le onzième jour, je consultai l’indicateur et marquai le train le plus commode, le train d’une heure vingt, celui que ma correspondante s’attendait évidemment que je prisse.
Je ne le pris point, et le douzième jour non plus, ni le treizième. Mais le quatorzième, la croix au crayon rouge était soulignée brutalement de trois barres. Je ne pus résister. Une curiosité trop forte me poussait. Je partis.
J’arrivai à Motteville à quatre heures trente. Trois ou quatre kilomètres me séparaient du carrefour indiqué. J’avais emporté ma bicyclette ; ce fut l’affaire d’une douzaine de minutes.
À mesure que j’approchais, cependant, une inquiétude grandissait en moi. Ma conduite me semblait par trop naïve. Aurais-je dû m’embarquer dans cette aventure sans renseignements précis ? Qui me certifiait que j’avais compris le signe énigmatique, et qu’il y aurait quelqu’un là, à l’embranchement des deux routes, et justement à cette heure de la journée ?
Il y avait quelqu’un, une femme.
Je le confesse, mon émotion fut profonde en la voyant. J’eus l’impression d’un succès, d’une victoire sur le destin, comme si j’avais violenté l’ordre des choses en devinant ce qu’il n’était point facile de deviner.
Elle aussi, l’inconnue avait sa bicyclette. Je n’eus pas le temps de distinguer ses traits, car, dès qu’elle m’aperçut, d’un geste elle me fit signe de la suivre et se mit en selle.
Et je la suivis.
Elle continua la route que j’avais prise, la route nationale. Elle était charmante à regarder, de taille fine, d’allure souple et jeune. Les plis de sa jupe, ramenés du même côté, lui donnaient une silhouette gracieuse d’amazone. En vérité, ma conduite ne me paraissait plus si ridicule.
Nous atteignîmes les premières maisons d’Yvetot. L’un derrière l’autre, moi peut-être à vingt-cinq mètres d’elle, nous traversâmes la petite ville très lentement, quelque peu cahotés par les pavés inégaux.
Sur la place principale, j’eus une surprise. Il y avait là, assis à la terrasse d’un café, une vingtaine de personnes, hommes et femmes, qui se levèrent tous, et saluèrent mon inconnue en agitant chapeaux, cannes et mouchoirs. Elle remercia par une inclinaison de tête.
Nous sortîmes d’Yvetot, et tout de suite ce fut une série de routes étroites et sinueuses où je perdis toute idée d’orientation. Je vis des noms, Baons-le-Comte, Veauville. Cette promenade allait-elle continuer longtemps de la sorte ? Où me conduisait-on ? et dans quel but ?
Pour moi il n’y avait qu’un but : aborder l’inconnue, lier conversation avec elle. Mais, à chaque instant, elle se retournait et me faisait signe de prendre patience et d’être prudent. Sans aucun doute un danger nous menaçait.
À Étouteville, nouvelle surprise : des gens encore, attablés au café, qui se levèrent au passage de la jeune femme et l’acclament. Elle les salue.
Quelques minutes après, un poteau indicateur m’apprit que nous roulions dans la direction de Doudeville, et que nous en étions à quatre kilomètres. Cela m’étonna. Pourquoi avait-elle choisi cette route détournée et plus longue ? Et puis c’était donc au lieu même d’où les lettres m’étaient adressées que nous allions ? au lieu où elle demeurait ?
De plus en plus intrigué, à la fois inquiet et ravi de ce mystère, séduit par la grâce de mon inconnue, je goûtais violemment l’étrangeté de l’aventure. D’ailleurs, je m’attendais à tout. Les périls les plus graves ne m’ont pas déconcerté. J’avais pris mon revolver.
Et le clocher surgit entre les hautes futaies dont les fermes s’entourent. N’allait-elle pas s’arrêter ? Ne pourrais-je la rejoindre et lui parler avant de pénétrer dans le bourg ? Je le tentai. D’un geste impérieux elle me signifia de garder ma distance.
Une petite côte, puis une descente assez brusque au milieu des maisons, puis la place du Marché. Et là encore des gens se tenaient à la terrasse d’une auberge, mais des gens en bien plus grand nombre, qui reçurent la jeune femme avec de véritables ovations.
Elle sauta de machine. J’en fis autant, et me dirigeai vers l’une des tables inoccupées, comme un touriste désireux de se rafraîchir.
Quelle fut ma stupéfaction quand l’inconnue s’approcha de moi, ouvertement, sans la moindre gêne, escortée de la bande de ses amis. L’un de ceux-ci s’en détacha. Elle me dit :
— M. Fervannes, voulez-vous me permettre de vous présenter mon mari, Victor Duroussel, commerçant et conseiller municipal ?
Tour à tour elle me présenta Anthime Vêtu et sa dame, le pharmacien Postel, M. Bourquereux, épicier, et beaucoup d’autres dont le nom m’échappa.
J’étais confondu. Je saluais mécaniquement, je balbutiais des mots quelconques, tout en essayant de comprendre. En vérité, je devais faire piètre figure.
Mais Victor Duroussel s’écria :
— Maintenant que la connaissance est faite, si l’on débouchait quelques bouteilles de cidre !
On s’assit en tumulte autour de moi, M. Bourquereux fut mon voisin. Il me dit, en me tapant sur la jambe :
— Ainsi, ça y est, vous êtes venu ?
Le pharmacien Postel objecta :
— M. Fervannes ne sait peut-être pas !
Je le regardai d’un air stupide. Alors Duroussel demanda à sa femme :
— Tu n’as donc pas expliqué à monsieur…
Elle répondit :
— Non, je n’ai pas eu le temps, et puis il était convenu que je ne dirais rien.
Tout le monde éclata de rire. Et Duroussel prit la parole.
— C’est une idée de ma femme… Figurez-vous qu’elle est entichée de vos livres. Elle lit tous vos articles dans les journaux. Et puis, le mois dernier, il est venu quelqu’un de Paris qui nous a raconté des tas de choses sur vous, des aventures à n’en pas finir… Alors ma femme a dit comme ça : « Moi, je le ferais bien venir pour moi. » Vous pensez si on a ri. Là-dessus elle a parié la chose que vous la suivriez à vingt pas de distance, depuis la route nationale jusqu’à Yvetot, et puis de là ici par Étouteville, et sans la connaître, rien que pour savoir qui envoyait chaque jour une carte avec une croix rouge. On a parié. Elle a prévenu des amis à Étouteville… Et vous voilà… Ah ! c’est qu’elle connaît bien les hommes, la gredine ! Elle me l’avait dit : « Tu verras, il voudra voir quelle est la femme qui lui écrit. Je ne lui donne pas quinze jours pour venir. » Et nous voilà !
De nouveau on s’esclaffa. Je frémissais de colère. Lequel des rieurs allais-je gifler ? Victor Duroussel ? M. Bourquereux, qui se tenait les côtes ?
Mais non, tous ces gens riaient de si bon cœur. Il n’y avait aucune méchanceté dans leur allégresse. Ils avaient fait une bonne farce, et ils se réjouissaient, trouvant très drôle la déconvenue du Parisien. En vérité, se fâcher eût été stupide.
Je regardai Mme Duroussel. Si elle avait été jolie, j’aurais tenu ma vengeance. Elle ne l’était point, je pus m’en rendre compte. Elle avait des tâches de rousseur, un nez trop court, une bouche peu appétissante.
Allons, il fallait faire contre fortune bon cœur. J’appelai la servante et commandai deux bouteilles de champagne.

Rendez-vous le 4 octobre 2012 pour la parution du livre
Maurice Leblanc
50 nouvelles inédites
(Éditions de l’Opportun)
Table of Contents
INTRODUCTION
Les Formes
La Mystérieuse
Au-delà des douleurs humaines
L’Épouvante
Une Bonne Fortune

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